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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2209995

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2209995

mercredi 14 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2209995
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation10ème chambre
Avocat requérantHASSID

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I- Par une requête enregistrée le 27 juillet 2022 sous le n°2209995, Mme E A B, agissant en qualité de représentante légale de l'enfant Cristobalina Nzang Andobe B, et M. C F B, représentés par Me Hassid, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 3 février 2022 par laquelle le ministre de l'intérieur a refusé d'exécuter le jugement n°2107212 du 6 janvier 2022 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros à verser à leur conseil en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Ils soutiennent que :

- il n'est pas justifié de la compétence du signataire de la décision attaquée ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur de fait, Mme A B étant toujours bénéficiaire de la protection subsidiaire à la date de la décision attaquée ;

- elle est entachée d'une erreur de droit ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Un mémoire en défense produit par le ministre de l'intérieur et des outre-mer a été enregistré le 18 novembre 2022 et n'a pas été communiqué.

II- Par une requête et un mémoire, enregistrés les 26 juillet et 27 septembre 2022 sous le n°2210992, Mme A B, agissant en son nom et en qualité de représentante légale de Cristobalina Nzang Andobe B, et M. C F B, représentés par Me Hassid, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de délivrer à Cristobalina Nzang Andobe B, et M. C F B des visas de long séjour en exécution du jugement n°2107212 rendu par ce tribunal le 6 janvier 2022 ;

2°) de prononcer la liquidation provisoire de l'astreinte pour la période du 7 mars 2022 au 27 septembre 2022, à hauteur de 20 200 euros ;

3°) de fixer le montant de l'astreinte à la somme de 250 euros par jour de retard à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- les visas n'ont toujours pas été délivrés en dépit d'une demande en ce sens adressée au ministre dès le 14 janvier 2022 et d'une relance adressée le 26 juillet 2022 ;

- le ministre leur a indiqué, par courrier du 3 février 2022, refuser d'exécuter le jugement au motif que l'office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) a mis fin au bénéfice de la protection subsidiaire de Mme A B par une décision du 23 mars 2021 ; cette circonstance ne constitue pas un élément postérieur au jugement du 6 janvier 2022 et donc nouveau ; Mme A B était en outre toujours protégée subsidiaire le 3 février 2022, la décision de l'OFPRA n'étant pas définitive à cette date.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 septembre 2022, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- par une décision du 23 mars 2021, l'OFPRA a mis fin à la protection subsidiaire dont bénéficiait Mme A B ;

- le recours formé contre cette décision devant la cour nationale du droit d'asile (CNDA) a été rejeté par une décision du 8 avril 2022.

Mme A B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 10 juin 2022 dans le dossier n°2209995.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. D,

- et les observations de Me Nève, substituant Me Hassid, représentant les requérants.

Considérant ce qui suit :

1. Les requêtes n°2210992 et 2209995 portent sur une demande d'exécution d'un même jugement et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a donc lieu de les joindre afin d'y statuer par un seul jugement.

2. Par un jugement n°2107212 du 6 janvier 2022, le tribunal administratif de Nantes a annulé la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 15 juillet 2020 ayant rejeté le recours dirigé contre la décision des autorités consulaires françaises à Malabo (Guinée équatoriale) refusant de délivrer à M. C F B et Cristobalina Nzang Andobe B des visas de long séjour au titre de la réunification familiale. Le même jugement a enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer les visas sollicités aux intéressés dans un délai de deux mois à compter de sa notification, sous astreinte de 100 euros par jour de retard s'il n'était pas justifié de l'exécution du jugement dans ce délai. Par une décision du 3 février 2022, le ministre de l'intérieur a refusé de délivrer lesdits visas. Les requérants demandent au tribunal d'annuler cette décision et de faire exécuter le jugement n°2107212 et notamment de prononcer la liquidation provisoire de l'astreinte.

3. Aux termes de l'article L. 911-4 du code de justice administrative : " En cas d'inexécution d'un jugement ou d'un arrêt, la partie intéressée peut demander à la juridiction, une fois la décision rendue, d'en assurer l'exécution. / Si le jugement ou l'arrêt dont l'exécution est demandée n'a pas défini les mesures d'exécution, la juridiction saisie procède à cette définition. Elle peut fixer un délai d'exécution et prononcer une astreinte ". Aux termes des dispositions de l'article L. 911-6 de ce code : " L'astreinte est provisoire ou définitive. Elle doit être considérée comme provisoire à moins que la juridiction n'ait précisé son caractère définitif. Elle est indépendante des dommages et intérêts ". Aux termes des dispositions de l'article L. 911-7 de ce code : " En cas d'inexécution totale ou partielle ou d'exécution tardive, la juridiction procède à la liquidation de l'astreinte qu'elle avait prononcée. / Sauf s'il est établi que l'inexécution de la décision provient d'un cas fortuit ou de force majeure, la juridiction ne peut modifier le taux de l'astreinte définitive lors de sa liquidation. / Elle peut modérer ou supprimer l'astreinte provisoire, même en cas d'inexécution constatée ".

4. Il résulte de ces dispositions qu'en l'absence de définition, par le jugement ou l'arrêt dont l'exécution lui est demandée, des mesures qu'implique nécessairement cette décision, il appartient au juge saisi sur le fondement de l'article L. 911-4 du code de justice administrative d'y procéder lui-même en tenant compte des situations de droit et de fait existant à la date de sa décision. Si la décision faisant l'objet de la demande d'exécution prescrit déjà de telles mesures en application de l'article L. 911-1 du même code, il peut, dans l'hypothèse où elles seraient entachées d'une obscurité ou d'une ambigüité, en préciser la portée. Le cas échéant, il lui appartient aussi d'en édicter de nouvelles en se plaçant, de même, à la date de sa décision, sans toutefois pouvoir remettre en cause celles qui ont précédemment été prescrites ni méconnaître l'autorité qui s'attache aux motifs qui sont le soutien nécessaire du dispositif de la décision juridictionnelle dont l'exécution lui est demandée. En particulier, la rectification des erreurs de droit ou de fait dont serait entachée la décision en cause ne peut procéder que de l'exercice, dans les délais fixés par les dispositions applicables, des voies de recours ouvertes contre cette décision.

5. Il appartient par ailleurs au juge, saisi sur le fondement de l'article L. 911-4, d'apprécier l'opportunité de compléter les mesures déjà prescrites ou qu'il prescrit lui-même par la fixation d'un délai d'exécution et le prononcé d'une astreinte suivi, le cas échéant, de la liquidation de celle-ci, en tenant compte tant des circonstances de droit et de fait existant à la date de sa décision que des diligences déjà accomplies par les parties tenues de procéder à l'exécution de la chose jugée ainsi que de celles qui sont encore susceptibles de l'être.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision du 3 février 2022 :

6. Il ressort des pièces du dossier que dans sa décision du 3 février 2022, le ministre de l'intérieur a informé Mme A B de son refus d'exécuter le jugement n°2107212 et de délivrer à M. F B et à Cristobalina Nzang Andobe B des visas de long séjour, au motif que l'OFPRA avait mis fin à la mesure de protection subsidiaire dont elle bénéficiait, par une décision rendue le 23 mars 2021, soit antérieurement à la date du jugement du 6 janvier 2022. La circonstance, à la supposer établie, que le ministre n'ait pas eu connaissance de la décision de l'OFPRA à la date dudit jugement n'était pas de nature à le soustraire à son obligation d'exécution de ce jugement. Il appartenait au ministre, qui a nécessairement eu connaissance de la décision de l'OFPRA au plus tôt le 3 février 2022, soit dans le délai de recours contre le jugement n°2107212, de faire appel de ce jugement en se prévalant, s'il s'y croyait fondé, de cette circonstance.

7. Dans ces conditions, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, les requérants sont fondés à demander l'annulation de la décision du 3 février 2022.

Sur les conclusions tendant à la liquidation provisoire de l'astreinte et à la réévaluation de son montant :

8. Ainsi qu'il a été dit précédemment, la circonstance que l'OFPRA ait mis fin à la mesure de protection subsidiaire dont Mme A B bénéficiait n'était pas de nature à faire obstacle à l'exécution du jugement n°2107212.

9. Il résulte toutefois de l'instruction que par une décision du 8 avril 2022, dont il n'est ni démontré ni même soutenu qu'elle ne serait pas devenue définitive, la CNDA a rejeté le recours formé par Mme B contre la décision de l'OFPRA ayant mis fin à sa protection subsidiaire.

10. Lorsque lui est déférée une décision par laquelle le directeur général de l'OFPRA a, en application des articles L. 512-2 et L. 512-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, mis fin à la protection subsidiaire dont bénéficiait un étranger, et qu'elle juge infondé le motif pour lequel le directeur général de l'office a décidé de mettre fin à cette protection, il appartient à la CNDA de se prononcer sur le droit au maintien du bénéfice de la protection subsidiaire en examinant, au vu du dossier et des débats à l'audience, si l'intéressé relève d'une des clauses de cessation ou d'exclusion énoncées à l'article L. 512-2. Si au contraire la cour juge fondé le motif pour lequel le directeur général de l'office a décidé de mettre fin à cette protection, il lui appartient de vérifier si, au vu du dossier soumis à son examen et des débats à l'audience, il y a lieu de maintenir une protection internationale au titre de la convention de Genève pour d'autres motifs que ceux pour lesquels l'intéressé avait obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire.

11. En rejetant le recours formé par Mme B, la CNDA a jugé qu'il n'y avait pas lieu de maintenir une protection internationale à l'intéressée. Ainsi, à la date du présent jugement, Mme B ne bénéficie plus d'un droit à la réunification familiale.

12. Dans ces conditions, compte-tenu de l'existence de cette circonstance de fait nouvelle à la date du présent jugement, il n'y a pas lieu, en tout état de cause, d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer les visas sollicités. Il n'y a pas davantage lieu de procéder à la liquidation de l'astreinte provisoire fixée par le jugement n°2107212, ni de réévaluer le montant de celle-ci.

Sur les frais liés au litige :

13. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions des requêtes tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du ministre de l'intérieur du 3 février 2022 est annulée.

Article 2 : Le surplus des conclusions des requêtes est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme E A B, M. C F B, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Hassid.

Délibéré après l'audience du 23 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Rimeu, présidente,

M. Guilloteau, conseiller,

Mme Louazel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 décembre 2022.

Le rapporteur,

T. D

La présidente,

S. RIMEU

La greffière,

S. LE DUFF

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2209995,221099

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