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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2300039

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2300039

lundi 6 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2300039
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantCANS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 3 janvier, 23 mai et 31 août 2023, M. H A L et Mme G J, agissant en leur nom propre et en qualité de représentants légaux des enfants M A E, K A C et N A D, représentés par Me Cans, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) d'annuler la décision née le 9 novembre 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre la décision de l'autorité consulaire française à Kinshasa (I démocratique du Congo) refusant de délivrer à Mme J, à M A E, à K A C et à N A D des visas d'entrée et de long séjour en France, a, à son tour, implicitement refusé de délivrer les visas sollicités ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer, à titre principal, de faire délivrer les visas sollicités dès la notification de la décision à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen des demandes dans un délai d'un mois à compter la notification de la décision à intervenir :

3°) de mettre à la charge de l'état la somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est entachée d'erreurs de fait et d'appréciation des identités des demandeurs et de leurs liens familiaux avec le réunifiant ;

- le motif tiré de ce que M. A L présente une menace à l'ordre public est entaché d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation ;

- la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur leur situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 avril 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés et doit être regardé comme sollicitant une substitution de motifs.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code civil ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Tavernier a été entendu au cours de l'audience publique du 16 octobre 2023.

Considérant ce qui suit :

1. M. H A L, ressortissant congolais (I démocratique du Congo), s'est vu reconnaître la qualité de réfugié par une décision du directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 17 juillet 2015. Des demandes de visas d'entrée et de long séjour au titre de la réunification familiale ont été déposées auprès de l'autorité consulaire française à Kinshasa (I démocratique du Congo) au profit de Mme G J, son épouse alléguée, et de leurs enfants déclarés, M A E, K A C et N A D. L'autorité consulaire a rejeté ces demandes. Saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre ce refus consulaire, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a, à son tour, refusé de délivrer les visas sollicités par une décision implicite née le 9 novembre 2022, dont les requérants demandent au tribunal l'annulation.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; / () 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / Si le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire est un mineur non marié, il peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint par ses ascendants directs au premier degré, accompagnés le cas échéant par leurs enfants mineurs non mariés dont ils ont la charge effective. / L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. ". Aux termes de l'article L. 561-4 du même code : " Les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et le premier alinéa de l'article L. 434-9 sont applicables. La réunification familiale n'est pas soumise à des conditions de durée préalable de séjour régulier, de ressources ou de logement. ". Enfin, l'article L. 561-5 de ce code dispose que : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux. ".

3. Lorsque la venue d'une personne en France a été sollicitée au titre de la réunification des membres de la famille d'une personne reconnue réfugiée ou ayant obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire, l'autorité administrative n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs l'absence de caractère probant des actes d'état-civil produits pour justifier de l'identité et, le cas échéant, du lien familial de l'intéressé avec la personne protégée.

4. Par ailleurs, l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que la vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. Il résulte des dispositions de cet article que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

5. En outre, il incombe aux autorités administratives françaises de tenir compte des jugements rendus par un tribunal étranger relativement à l'état et à la capacité des personnes sauf à ce qu'ils aient fait l'objet d'une déclaration d'inopposabilité, laquelle ne peut être prononcée que par le juge judiciaire, ou, à établir l'existence d'une fraude ou d'une situation contraire à la conception française de l'ordre public international.

6. Il ressort des indications figurant dans l'accusé de réception adressé par la commission à M. A L que la décision attaquée doit être regardée comme étant fondée sur le même motif que la décision consulaire à laquelle elle s'est substituée, à savoir : " l'acte d'état-civil présenté n'est pas conforme à la législation locale ".

En ce qui concerne M A E, K A C et N A D :

7. Pour justifier de l'identité des demandeurs de visa et du lien de filiation les unissant au réunifiant, les requérants produisent le jugement supplétif n° RCE 2050/2019 rendu le 17 décembre 2019 par le tribunal pour enfants de F (I démocratique du Congo), le certificat de non-appel dudit jugement ainsi que les actes de naissance pris pour sa transcription. Ces actes, dressés le 27 janvier 2020 par l'officier de l'état-civil de F et enregistrés sous les n° 043, 044 et 045, font respectivement état de ce que M A E, K A C et N A D sont nés les 22 juillet 2006, 28 août 2009 et 4 mars 2013, de l'union de M. H A L avec Mme G J. Il n'est pas contesté que l'ensemble des informations relatives à l'état-civil des demandeurs figurant sur ces documents coïncide avec celles de leurs passeports, également versés au débat, le jugement supplétif susmentionné ne faisant, par ailleurs, l'objet d'aucune critique en défense. Dans ces conditions, l'identité de M A E, K A C et N A D et le lien de filiation les unissant au réunifiant, doivent être considérés comme établis.

En ce qui concerne Mme G J :

8. Pour justifier de l'identité de Mme J et du lien matrimonial l'unissant au réunifiant, les requérants ont produit à l'appui de leur requête un certificat de mariage tenant lieu d'acte d'état civil, établi le 2 avril 2019 par le directeur général de l'OFPRA, faisant état de ce que l'intéressée, née le 26 juin 1977 à Kinshasa, s'est mariée le 6 novembre 2004 avec le réunifiant. Ils produisent, par ailleurs, un acte de notoriété supplétif à un acte de naissance n° 44/020 délivré le 6 août 2020 par l'officier de l'état-civil de la commune de Kasa-vubu, homologué par ordonnance du tribunal de paix de Kinshasa/Pont Kasa-Vubu. Les informations relatives à l'état-civil de l'intéressée figurant dans cet acte coïncident avec celles figurant dans le certificat de mariage susmentionné délivré l'OFPRA ainsi qu'avec celles de son passeport, également versé au dossier. En défense, le ministre se prévaut de la coexistence de trois actes de naissance de Mme J dès lors, d'une part, que l'acte de mariage congolais n° 020/2004 susmentionné fait état de ce que la demandeuse avait présenté à l'officier de l'état-civil chargé de l'enregistrement un extrait d'acte de naissance et, d'autre part, que cette dernière avait, à l'occasion d'une précédente demande de visa, présenté une copie intégrale d'un acte de naissance enregistré sous le n° 394/2016. S'agissant de ce dernier acte, les requérants expliquent que le refus consulaire opposé à Mme J lors d'une précédente de demande de visa étant fondé sur le motif tiré du défaut de conformité des actes de naissance produits au regard de la législation locale, l'intéressée a engagé des démarches, sur conseil d'un avocat, en vue d'obtenir un acte de notoriété, seul acte d'état-civil pouvant suppléer l'absence d'acte de naissance pour les personnes nées avant le 1er août 1987, date d'adoption du code de la famille congolais. Dans ces conditions, dès lors qu'un seul acte de notoriété supplétif à un acte de naissance a été produit au dossier et en l'absence de toute discordance entre les informations figurant dans ces documents, cette coexistence d'actes ne permet pas de caractériser à elle seule l'existence d'une situation frauduleuse. Au surplus, les requérants produisent le jugement n° RC 1/10.860/2023, rendu le 17 mars 2023 par le tribunal de paix de F, constatant la nullité de tout acte contraire à l'acte de notoriété supplétif à l'acte de naissance n° 44/020 de la demandeuse. Au regard de l'ensemble de ces éléments, et alors que les requérants produisent, par ailleurs, des photographies du couple ainsi que des preuves de transfert d'argent, les critiques formulées par l'administration ne suffisent pas à remettre en cause l'identité de la demandeuse de visa, pas plus que son lien matrimonial avec le réunifiant, lequel est établi par le certificat de mariage tenant lieu d'acte d'état civil dressé par l'OFPRA. Par suite, les requérants sont fondés à soutenir que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a entaché sa décision d'erreur d'appréciation.

9. Toutefois, l'administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

10. Pour établir que la décision attaquée était légale, le ministre fait valoir dans son mémoire en défense, communiqué aux requérants, que la décision attaquée est également fondée sur le motif tiré de ce que la présence de M. A L en France constitue une menace pour l'ordre public.

11. Il ressort des pièces du dossier que M. A L a fait l'objet d'une inscription en 2015 dans le traitement des antécédents judiciaires pour des faits d'" obtention frauduleuse et détention de faux documents administratif ". Toutefois, les requérants expliquent, sans que cela soit contesté, que cette inscription fait suite à une simple convocation devant les services de la police nationale sans que les faits aient donné lieu à une poursuite pénale. Dès lors, cette circonstance, au demeurant ancienne, ne suffit pas à caractériser l'existence d'une menace à l'ordre public. En l'absence d'autre élément de nature à démontrer que sa présence en France constituerait une menace pour l'ordre public, le ministre n'est pas fondé à demander que ce motif soit substitué à celui de la décision attaquée.

12. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les moyens de la requête, que la partie requérante est fondée à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions aux fins d'injonction sous astreinte :

13. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement que des visas d'entrée et de long séjour soient délivrés à Mme J, à M A E, à K A C et à N A D. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer les visas de long séjour sollicités dans un délai de deux mois à compter de sa notification, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme globale de 1 200 euros à verser à M. A L et Mme J, au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France née le 9 novembre 2022 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à Mme J, à M A E, à K A C et à N A D les visas de long séjour sollicités dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à M. A L et Mme J une somme globale de 1 200 (mille deux cents) euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. H A L, à Mme G J et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 16 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Le Barbier, présidente,

M. Tavernier, conseiller,

Mme Glize, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 novembre 2023.

Le rapporteur,

T. TAVERNIER

La présidente,

M. LE BARBIERLa greffière,

S. JEGO

La I mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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