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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2304155

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2304155

lundi 12 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2304155
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème chambre
Avocat requérantSELARL EDEN AVOCATS ROUEN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 22 mars 2023 et le 17 janvier 2024, Mme C A et Mme B D A, représentées par Me Mahieu, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite née le 24 janvier 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours contre la décision du 29 septembre 2022 de l'autorité consulaire française à Dakar (Sénégal) refusant de délivrer à Mme B D A un visa de long séjour ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer ce visa dans le délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 1 000 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative à verser à Mme B D A.

Elles soutiennent que :

- la décision attaquée est entachée d'un défaut d'examen ;

- elle est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation dès lors que le lien de filiation est établi par le jugement d'adoption ayant fait l'objet d'un jugement d'exequatur par le juge judiciaire français et par la possession d'état ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de leur situation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 janvier 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- les moyens soulevés par les requérantes ne sont pas fondés.

- la décision peut également être fondée sur le motif tiré de ce qu'il est de l'intérêt de C A de demeurer dans son pays d'origine.

La requête a été communiquée à la ministre de l'Europe et des affaires étrangères qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Heng,

- et les observations de Me Pollono, substituant Me Mahieu, représentant Mme A et Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Par un jugement rendu le 19 mai 2016, le tribunal de grande instance de Matam (Sénégal) a prononcé l'adoption de C A, ressortissante sénégalaise née le 28 février 2004, par Mme B D A, ressortissante française. Par un jugement du 15 juin 2021, le tribunal judiciaire de Rouen a accordé l'exequatur de ce premier jugement, et dit que Mme C A a fait l'objet d'une adoption simple par Mme B D A. Un visa de long séjour a été demandé pour le compte de C A auprès de l'autorité consulaire française à Dakar. Par une décision du 29 septembre 2022, cette autorité a rejeté cette demande. Par une décision implicite née le 24 janvier 2023, dont Mme A et Mme A demandent l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre cette décision consulaire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. L'accusé de réception du recours administratif préalable obligatoire adressé par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France indique : " En l'absence d'une réponse expresse de la commission dans un délai de deux mois à compter de la date de réception du recours mentionnée ci-dessus, le recours est réputé rejeté pour les mêmes motifs que ceux de la décision contestée (CAA de Nantes, 17 novembre 2020, n°20NT00588). ". La décision consulaire comporte deux cases cochées et les mentions " Vous n'avez pas fourni la preuve que vous disposez de ressources suffisantes pour couvrir vos frais de toute nature durant votre séjour en France " et " Les informations communiquées pour justifier l'objet et les conditions du séjour envisagé sont incomplètes et/ou ne sont pas fiables ".

3. S'il appartient en principe aux autorités consulaires de délivrer à l'enfant de moins de 21 ans de ressortissant français ayant une filiation, y compris adoptive, qu'elle soit simple ou plénière, légalement établie, le visa sollicité afin de mener une vie familiale normale, elles peuvent toutefois opposer un refus à une telle demande pour des motifs d'ordre public.

4. Pour justifier du lien de filiation les unissant, les requérantes produisent le jugement du 19 mai 2016 cité au point 1 du tribunal de grande instance de Matam prononçant l'adoption plénière de C A par Mme B D A, requalifiée en adoption simple par le juge judiciaire français et dont l'exequatur a été prononcée par un jugement du 15 juin 2021 du tribunal judiciaire de Rouen. Il en résulte que le lien de filiation, qui au demeurant n'est pas contesté en défense, est établi. Par suite, et alors que les motifs rappelés au point 2 ne constituent pas des motifs d'ordre public de nature à fonder un refus de visa de long séjour sollicité par l'enfant de moins de vingt-et-un ans d'une ressortissante française, les requérantes sont fondées à soutenir que la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit.

5. Toutefois, l'administration peut, notamment en première instance, faire valoir devant les juges de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors aux juges, après avoir mis à même la partie ayant introduit le recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative ils et elles peuvent procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas la partie requérante d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

6. Pour établir que la décision attaquée était légale, le ministre de l'intérieur fait valoir dans son mémoire en défense, communiqué aux requérantes, qu'il est dans l'intérêt de Mme C A de demeurer au Sénégal.

7. Il est, toutefois, constant qu'à la date de la décision attaquée, Mme C A était âgée de plus de dix-huit ans. Par suite, les stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention relative aux droits de l'enfant ne lui était plus applicables. Au demeurant, Mme A, en sa qualité d'adoptante, était seule investie à l'égard de l'adoptée de tous les droits d'autorité parentale. Le ministre de l'intérieur et des outre-mer ne peut, en conséquence, utilement se prévaloir de ce qu'il serait dans son intérêt de demeurer dans son pays d'origine. Dans ces conditions, il n'y a pas lieu de faire droit à la demande de substitution de motif.

8. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme A et Mme A sont fondées à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

9. En raison du motif qui la fonde, et dès lors que la filiation est établie entre les requérantes, l'annulation de la décision attaquée implique nécessairement que le visa de long séjour sollicité soit délivré sur le fondement de l'article L. 911-1 du code de justice administrative dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Mme B D A d'une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France née le 24 janvier 2023 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à Mme C A le visa de long séjour sollicité dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Mme B D A la somme de 1 200 (mille deux cents) euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A, à Mme B D A, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à la ministre de l'Europe et des affaires étrangères.

Délibéré après l'audience du 22 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Chauvet, présidente,

Mme André, première conseillère,

Mme Heng, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 février 2024.

La rapporteure,

H. HENGLa présidente,

C. CHAUVETLa greffière,

A. VOISIN

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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