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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2305268

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2305268

mardi 9 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2305268
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantCHEVALIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et une pièce complémentaire enregistrées les 14 avril et 2 mai 2023, M. A B, représenté par Me Le Coupanec, demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision du 22 février 2023 par laquelle la commission de discipline de l'Ecole centrale de Nantes a prononcé à son encontre la sanction d'exclusion définitive de l'établissement ;

2°) de mettre à la charge de l'Ecole centrale de Nantes la somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- son recours est recevable dès lors qu'il a formé un recours en annulation contre la décision en litige, dans un délai de deux mois à compter de sa notification ;

- la condition d'urgence est satisfaite dès lors que la décision attaquée porte atteinte à son droit à l'éducation, notamment en ce qu'elle l'empêche de passer ses examens de dernière année en vue d'obtenir son diplôme, prévus du 27 au 31 mars 2023, et l'empêche de réaliser son stage de fin d'études prévu à Bruxelles du 3 avril au 30 septembre 2023, alors qu'il peut encore passer ses examens et débuter son stage ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

* elle est entachée d'un vice de procédure tiré de l'irrégulière composition de la commission de discipline au sens des dispositions des articles L. 811-5 et R. 811-14 du code de l'éducation ;

* elle est entachée d'un vice de procédure tiré de la méconnaissance de l'obligation d'impartialité de l'école ainsi que de la commission de discipline : les enquêteurs puis la commission ont adopté la position de l'auteure du signalement sans vérifier la matérialité de ses propos, notamment s'agissant de la circonstance que l'intéressé aurait reconnu avoir eu des comportements pouvant être qualifiés de viols, alors que de telles allégations ne ressortent nullement des échanges entre les deux intéressés et que les éléments qui peuvent être retenus à décharge dans ces conversations n'ont pas été exploités ; le rapport ne repose sur aucune définition ou disposition du code pénal, alors que la commission n'a pas attendu que le ministère public, également saisi d'une plainte, se prononce ; aucune confrontation des intéressés n'a eu lieu, alors que la parole des protagonistes apparaît essentielle dans un tel dossier ; les rapporteurs, professeurs et élèves, ont siégé à la commission disciplinaire et ont voté ;

* elle est insuffisamment motivée, notamment s'agissant de la condition de la publicité des faits et de l'atteinte portée au bon ordre et au bon fonctionnement de l'établissement ;

* elle est entachée d'une erreur de droit dès lors que la commission disciplinaire n'a pas le pouvoir de connaître des faits prétendument commis, alors qu'elle n'a jamais caractérisé la publicité des faits reprochés ni la circonstance qu'ils auraient affecté le bon fonctionnement de l'établissement ; la qualification d'atteinte au bon ordre et au bon fonctionnement de l'école n'a été retenue qu'au stade de la décision finale, mais cette condition n'a pas été vérifiée lors de la phase d'enquête, alors, en tout état de cause, que les faits en litige ont eu lieu en dehors du campus universitaire, dans un contexte strictement privé et que ces faits n'ont emporté aucune publicité ;

* elle est entachée d'un défaut de base légale en ce qu'elle est fondée sur les dispositions de l'article 32 du règlement intérieur de l'école, dans sa version entrée en vigueur le 14 mars 2023, alors que la décision a été édictée trois semaines avant, le 22 février 2023 ;

* elle est entachée d'un défaut de base légale tiré de l'absence de définition juridique des faits sanctionnés, notamment en ce que la décision n'emploie par les critères définis par le code pénal mais mélange des critères juridiques et philosophiques, alors pourtant qu'elle qualifie les agissements de l'intéressé comme étant constitutifs " d'agressions sexuelles " et de " viols " ; l'école ne pouvait fonder son action répressive que sur les dispositions du règlement intérieur et de la charte de l'étudiant (lesquelles ne contiennent aucune disposition relative au consentement dans les actes sexuels entre étudiants), ou sur les dispositions du code pénal, auquel cas il leur revenait d'apporter la preuve de " l'absence totale de consentement " de la plaignante, absence qui ne peut se présumer ; n'ayant pas encore été condamné, il bénéficie de la présomption d'innocence ;

* elle est entachée d'une erreur de fait dès lors qu'il n'a jamais commis les faits qui lui sont reprochés, ne les a jamais reconnus et a contesté ces accusations ; l'établissement s'est fondé sur des faits qui se sont déroulés alors qu'il n'était plus étudiant de l'école, et alors qu'il n'est pas établi que la commission dispose de la compétence pour auditionner des personnes tierces à l'établissement ; la commission n'a pas sérieusement pris connaissance de la synthèse des faits produits par la plaignante (alors que celle-ci n'indique jamais que l'intéressé l'aurait forcée à pratiquer des relations ou actes sexuels), ni des messages électroniques échangés entre les intéressés (aucun des extraits apportés ne met en évidence des faits d'agression sexuelle ou de viol) ;

* elle est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors que la sanction apparaît manifestement disproportionnée en ce que les faits allégués ne caractérisent pas des agressions sexuelles ou des viols, et qu'il n'avait jamais fait l'objet de sanction ou avertissement auparavant, alors que l'auteure de la plainte s'est empressée de publier la décision sur les réseaux sociaux de sorte que l'intégralité des élèves est désormais au courant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 mai 2023, l'Ecole centrale de Nantes, représentée par Me B, conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie eu égard à l'appréciation globale à laquelle doit se livrer le juge des référés : d'une part, alors que la sanction a été prise le 16 février 2023, le requérant a attendu le 14 avril 2023, soit près de deux mois, pour saisir le juge des référés et, d'autre part, l'intérêt public s'oppose à ce que l'exécution de cette sanction soit suspendue, dans l'attente du jugement au fond, dès lors que la suspension de l'exécution de cette sanction et la réintégration du requérant aurait pour effet de permettre à l'intéressé de fréquenter à nouveau l'établissement et, le cas échéant, de côtoyer la personne qui l'a dénoncé, le retour de M. B risquant par ailleurs de troubler la tranquillité de la vie de l'établissement ; l'intérêt s'attachant à la préservation de la sécurité des étudiants ainsi qu'au bon ordre et au bon fonctionnement de l'École s'oppose donc à ce que l'exécution de la sanction contestée soit suspendue ; si la sanction en litige a pour effet d'exclure définitivement le requérant de l'Ecole centrale de Nantes et l'empêche donc de valider la troisième année du cycle d'ingénieur, mais elle ne fait pas obstacle à ce qu'il s'inscrive dans une autre école d'ingénieur au titre de l'année 2023-2024 et achève ainsi sa formation ;

- aucun des moyens soulevés par M. B, n'est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

* la commission de discipline de l'établissement était compétente pour prendre la décision contestée dès lors qu'il existait un lien suffisant entre les faits litigieux et la vie étudiante et le fonctionnement de l'Ecole pour justifier l'engagement de poursuites disciplinaires ;

* la commission de discipline, qu'il convient à ce titre de distinguer de la section disciplinaire, était régulièrement composée ;

* le principe d'impartialité n'a pas été méconnu et les membres de la commission de discipline n'ont pas exprimé de pré-jugement ; * la décision est légalement fondée sur le règlement intérieur de l'Ecole, qu'il importe de ne pas confondre avec le document produit par le requérant, qui est le règlement de scolarité ; le règlement intérieur de l'Ecole applicable à la date de l'engagement des poursuites et du prononcé de la décision comportait bien déjà un article 32 rappelant l'interdiction du bizutage et des atteintes à l'intégrité physique et morale des personnes ;

* il est jugé, d'une part, que les poursuites et les sanctions, prévues par le code de l'éducation, dont les élèves peuvent faire l'objet ne constituent, eu égard tant à leur nature disciplinaire, qu'aux conséquences qu'elles emportent sur les élèves, ni des accusations en matière pénale, ni des condamnations et, d'autre part, que le principe de légalité des délits est satisfait dès lors que les textes applicables font référence à des obligations auxquelles les intéressés sont soumis en raison de l'activité qu'ils exercent, de la profession à laquelle ils appartiennent ou de l'institution dont ils relèvent, ces textes n'ayant pas à être des lois ; en matière disciplinaire, le principe de légalité des délits et des peines s'appliquent principalement aux sanctions, qui doivent être précisément définies, mais ne concerne que souplement les fautes disciplinaires, qui n'ont pas à être précisément définies, puisqu'elles se caractérisent par des manquements aux obligations dont les personnes sanctionnées sont soumises ; en matière de discipline étudiante, tout manquement aux obligations dont les usagers du service public de l'enseignement supérieur sont soumis constitue une faute disciplinaire et les faits d'agression sexuelle, de viol, d'atteinte sexuelle, ou de harcèlement sexuel constituent des fautes disciplinaires susceptibles de justifier des sanctions ;

* les faits sur lesquels la commission de discipline de l'Ecole centrale de Nantes s'est fondée étaient établis ; en considérant que les faits qui lui sont reprochés étaient " non sérieusement contestés par M. B ", la commission de discipline n'a pas considéré que le requérant ne contestait pas ces faits mais simplement qu'au travers de ses objections, il ne parvenait pas à en contester sérieusement la matérialité ; si la commission d'instruction a auditionné une ancienne petite amie du requérant, pour mieux comprendre certains des échanges entre les deux étudiants et avoir une compréhension plus globale de la situation, elle ne s'est en revanche nullement fondée sur des faits qui se seraient produit antérieurement à la scolarité du requérant au sein de l'Ecole ;

* les comportements relatés par l'intéressée pouvaient s'analyser comme des actes d'agression sexuelle et/ou de viols et les actes de violence sexiste et sexuelle sont toujours regardés comme constituant des fautes d'une particulière gravité, qui justifient des sanctions allant du 5ème au 7ème groupe, et donc dans tous les cas des sanctions d'exclusion temporaire ou définitive, de l'établissement concerné voire de tout établissement d'enseignement public ; la sanction litigieuse, qui n'est pas la plus lourde dans l'échelle des sanctions, n'est pas disproportionnée.

Vu :

- les pièces du dossier ;

- la requête enregistrée le 14 avril 2023 sous le numéro 2305170 par laquelle M. B demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- le code de l'éducation ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Le Barbier, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référé en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 3 mai 2023 à 15 heures :

- le rapport de Mme Le Barbier, juge des référés,

- les observations de Me Le Coupanec, avocat de M. B, présent à l'audience,

- et les observations de Me B, représentant l'Ecole centrale de Nantes.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, étudiant en troisième année au sein de l'école centrale de Nantes demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de la décision du 22 février 2023 par laquelle la commission de discipline de l'Ecole centrale de Nantes a prononcé à son encontre la sanction d'exclusion définitive de l'établissement.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

En ce qui concerne la condition d'urgence :

3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le demandeur, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence s'apprécie objectivement compte tenu de l'ensemble des circonstances de chaque espèce.

4. Il est constant que, du fait de la décision litigieuse, M. B se trouve privé de la possibilité de se présenter à la session de rattrapage des examens de troisième et dernière année de ses études d'ingénieur et empêché de réaliser son stage de fin d'études prévu à Bruxelles du 3 avril au 30 septembre 2023, seules étapes restant encore à valider pour l'obtention de son diplôme. Dans ces conditions, et alors qu'il ne résulte pas de l'instruction que la suspension de la décision litigieuse risquerait de compromettre le fonctionnement de l'établissement, le requérant n'ayant plus vocation à le fréquenter autrement que pour participer à une dernière session d'examens, la décision attaquée porte atteinte de manière suffisamment grave et immédiate à la situation ce dernier pour que la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative soit regardée comme remplie.

En ce qui concerne la condition tenant à l'existence d'un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée :

5. Dès lors qu'il ne ressort ni des écritures de l'Ecole centrale de Nantes ni des réponses aux questions du juge des référés apportées à la barre par son représentant que les faits reprochés à M. B auraient eu, avant l'engagement de la procédure disciplinaire litigieuse, un retentissement tel que le bon fonctionnement de l'établissement s'en serait trouvé affecté, le moyen soulevé par M. B à l'appui de sa demande de suspension, tiré de ce que la décision litigieuse est entachée d'une erreur de droit, tel qu'énoncé dans les visas de la présente ordonnance, paraît, en l'état de l'instruction, de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de cette décision.

6. Il résulte de tout ce qui précède que, les conditions d'application de l'article L. 521-1 du code de justice administrative étant réunies, il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision litigieuse jusqu'à ce qu'il soit statué sur la requête en annulation par le juge du fond.

Sur les mesure qu'implique l'exécution de la présente ordonnance :

7. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. / La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure ".

8. L'exécution de la présente ordonnance implique nécessairement que M. B soit réintégré à l'Ecole centrale de Nantes à titre provisoire et dans l'attente du jugement au fond. Par suite, il y a lieu d'enjoindre à l'Ecole centrale de Nantes d'y pourvoir dans un délai de quatre jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Sur les frais liés à l'instance :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Ecole centrale de Nantes, une somme de 1 000 euros (mille euros) au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision du 22 février 2023 par laquelle la commission de discipline de l'Ecole centrale de Nantes a prononcé à l'encontre de M. B la sanction d'exclusion définitive de l'établissement est suspendue.

Article 2 : Il est enjoint à l'Ecole centrale de Nantes de réintégrer M. B à titre provisoire et dans l'attente du jugement au fond, dans un délai de quatre jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : L'Ecole centrale de Nantes versera à M. B la somme de 1 000 euros (mille euros) au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B ainsi qu'à l'Ecole centrale de Nantes.

Fait à Nantes, le 9 mai 2023.

La juge des référés,

M. C

La greffière,

M-C. MinardLa République mande et ordonne au ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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