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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2308662

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2308662

mercredi 30 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2308662
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantRODRIGUES DEVESAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 19 juin 2023, M. A E, représenté par Me Rodrigues Devesas, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 4 mai 2023 par lequel le préfet de la Loire atlantique a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation et ce, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 75 euros par jour de retard, en tout état de cause, de lui délivrer, dans l'attente, un récépissé valant autorisation de séjour et de travail ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 1 500 euros en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

Sur la décision portant refus de titre de séjour :

- il n'est pas établi qu'elle ait été signée par une autorité compétente ;

- le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation en lui refusant le bénéfice de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; il justifie d'une insertion exemplaire ; un retour en Palestine l'exposerait à de forts risques de subir des persécutions ;

- le préfet n'a pas procédé à un examen sérieux de sa situation et a méconnu l'article L. 114-5 du code des relations entre le public et l'administration en ne lui demandant pas de régulariser sa demande de titre de séjour ;

- le préfet a commis une erreur de fait et une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; il ne pouvait lui opposer une absence d'autorisation de travail alors que, deux mois auparavant, il lui avait délivré un récépissé de demande de titre de séjour l'autorisant à travailler à titre accessoire ;

- le préfet a méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; il a réalisé successivement un service de volontariat européen et un service civique ; il suit depuis novembre 2020 une formation en vue de l'obtention du brevet professionnel de la jeunesse, de l'éducation populaire et du sport, spécialité loisirs tout public ; cette formation lui garantit une employabilité à son issue ; il est en couple avec une ressortissante française ; il bénéficie de nombreuses attestations de soutien ;

- le préfet a méconnu l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; s'il doit retourner dans le camp de réfugiés de Naplouse, sa vie sera mise en danger quotidiennement ;

Sur les décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixation du pays de destination :

- il est fondé à exciper de l'illégalité de la décision portant refus de séjour.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 mai 2024, le préfet de la Loire-Atlantique conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- il est fondé à demander que l'article L. 421-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile soit substitué, en tant que base légale du refus de séjour opposé au requérant, à l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- les moyens soulevés par M. E ne sont pas fondés.

M. E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 21 février 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Martin, président-rapporteur, a été entendu au cours de l'audience publique du 11 septembre 2024.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, ressortissant palestinien né le 22 février 1996, est entré en France pour la dernière fois le 2 octobre 2019, muni d'un visa de long séjour valable du 1er octobre 2019 au 1er août 2020, pour y effectuer un service civique. Du fait de la crise sanitaire liée à la pandémie de Covid 19, ce service civique a été prolongé jusqu'au 5 octobre 2020. Une autorisation provisoire de séjour, valable jusqu'au 31 octobre 2020, a, en conséquence, été délivrée à l'intéressé. Celui-ci a souhaité ensuite s'engager dans une formation en vue de l'obtention du brevet professionnel de la jeunesse, de l'éducation populaire et du sport (BPJEPS), option loisirs tous publics. Il a conclu à cette fin un contrat individuel de formation le 7 octobre 2020 avec l'association CEMEA. Parallèlement, il a conclu un contrat d'apprentissage avec l'association familiale rurale de Chéméré, dans le pays de Retz. Il a sollicité, le 19 février 2021, du préfet de la Loire-Atlantique la délivrance d'un titre de séjour en tant qu'étudiant. Par un arrêté du 21 octobre 2021, le préfet a rejeté sa demande, lui a fait obligation de quitter le territoire français et a fixé le pays de destination. Par un jugement du 1er mars 2023, le tribunal a annulé cet arrêté et enjoint au préfet de la Loire-Atlantique de procéder à un réexamen de la situation de l'intéressé dans un délai de trois mois. Le préfet a ainsi demandé à M. E, par courrier du 8 mars 2023, de bien vouloir lui adresser tous les éléments lui permettant de statuer sur sa situation actuelle, à savoir sa qualité d'étudiant ou de salarié ainsi que ses attaches personnelles sur le territoire français. M. E a répondu le 27 mars 2023 par une lettre intitulée " demande de délivrance d'un titre de séjour " salarié " ". Il y a retracé tout son parcours en précisant qu'il avait obtenu son BPJEPS en janvier 2022 et que grâce à ce diplôme et à son expérience professionnelle, il avait été recruté par la commune des Sorinières, en vertu d'un contrat de travail à durée déterminée, comme animateur territorial non titulaire pour travailler au centre de loisirs communal. En conclusion de sa lettre, M. E indiquait souhaiter un titre de séjour portant la mention " salarié " afin de poursuivre son intégration professionnelle et personnelle. Par un arrêté du 4 mai 2023, le préfet a réitéré son refus de séjour, fait obligation à M. E de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et désigné le pays de renvoi. Par la présente requête, M. E demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté attaqué :

2. L'arrêté attaqué a été signé par Mme D F, cheffe du bureau du séjour au sein de la direction des migrations et de l'intégration, à la préfecture de la Loire-Atlantique. Par un arrêté du 30 janvier 2023, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture, le préfet de la Loire-Atlantique a donné délégation à Mme C, directrice des migrations et de l'intégration, ou, en l'absence de cette dernière, à son adjoint, M. B, à l'effet de signer, notamment, au titre du bureau du séjour, " les décisions portant refus de titre de séjour () assorties ou non d'une mesure d'obligation de quitter le territoire et d'une décision fixant le pays de renvoi () ". L'article 3 de ce même arrêté attribuait notamment à Mme F, cheffe du bureau du séjour, en cas d'absence ou d'empêchement simultané de Mme C et de M. B, la délégation de signature dans les limites des attributions de son bureau. Dès lors et en l'absence de contestation de l'absence ou de l'empêchement simultanés des deux susnommés, le 4 mai 2023, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté attaqué doit être écarté comme manquant en fait.

En ce qui concerne les autres moyens soulevés à l'encontre de la décision portant refus de séjour :

3. En premier lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui exerce une activité salariée sous contrat de travail à durée indéterminée se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié" d'une durée maximale d'un an. / La délivrance de cette carte de séjour est subordonnée à la détention préalable d'une autorisation de travail, dans les conditions prévues par les articles L. 5221-2 et suivants du code du travail. ". L'article L. 421-3 du même code dispose quant à lui que : " L'étranger qui exerce une activité salariée sous contrat de travail à durée déterminée () se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " travailleur temporaire " d'une durée maximale d'un an. / La délivrance de cette carte de séjour est subordonnée à la détention préalable d'une autorisation de travail, dans les conditions prévues par les articles L. 5221-2 et suivants du code du travail ".

4. D'autre part, l'article L. 114-5 du code des relations entre le public et l'administration dispose que : " Lorsqu'une demande adressée à l'administration est incomplète, celle-ci indique au demandeur les pièces et informations manquantes exigées par les textes législatifs et réglementaires en vigueur. Elle fixe un délai pour la réception de ces pièces et informations ".

5. Il ressort des motifs de l'arrêté attaqué que, pour refuser de délivrer un titre de séjour au requérant sur le fondement de l'article L. 421-1, cité ci-dessus, du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet a considéré que si l'intéressé faisait valoir qu'il exerçait le métier d'animateur territorial, il ne disposait pas d'une autorisation de travail. Dans son mémoire en défense, le préfet admet cependant que l'article L. 421-1 n'est pas opposable à M. E, celui-ci n'ayant obtenu que des contrats de travail à durée déterminée alors que l'article L. 421-1 ne s'applique qu'aux étrangers bénéficiant d'un contrat de travail à durée indéterminée. Il demande au tribunal de procéder à une substitution de base légale, en substituant à l'article L. 421-1 l'article L. 421-3, également cité ci-dessus, du même code. Ce dernier article s'applique en effet aux étrangers qui exercent une activité salariée sous contrat à durée déterminée. L'autorité administrative dispose du même pouvoir d'appréciation pour appliquer l'un ou l'autre article. La substitution demandée n'a pas pour effet de priver le requérant d'une garantie. Il y a lieu, dès lors, de procéder à la substitution de base légale demandée et d'examiner la légalité de la décision attaquée au regard des dispositions de l'article L. 421-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

6. Pour rejeter la demande de carte de séjour au titre de l'article L. 421-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet de la Loire-Atlantique s'est fondé, comme il a été dit, sur la circonstance que le requérant ne justifiait pas de l'obtention d'une autorisation de travail. Ainsi, le préfet ne s'est pas fondé sur l'absence de documents ou de justificatifs nécessaires à l'instruction du dossier de M. E mais sur la circonstance que ce dernier ne remplissait pas une condition de fond permettant de lui délivrer le titre de séjour sollicité. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 114-5, cité au point 4, du code des relations entre le public et l'administration doit, en conséquence, être écarté.

7. M. E ne justifie pas détenir une autorisation de travail. S'il fait valoir que le préfet de la Loire-Atlantique lui avait délivré, avant de statuer sur sa demande de titre de séjour, un récépissé l'autorisant à travailler, un tel document ne peut être assimilé à une autorisation de travail satisfaisant aux conditions prévues par les articles L. 5221-2 et suivants du code du travail, comme l'exige l'article L. 421-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le préfet, en refusant de délivrer le titre de séjour sollicité pour le motif tiré de l'absence d'autorisation de travail, n'a pas méconnu l'article L. 421-3.

8. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié", "travailleur temporaire" ou "vie privée et familiale" () ". Il résulte de ces dispositions que le législateur a entendu laisser à l'administration un large pouvoir pour apprécier si l'admission exceptionnelle au séjour d'un étranger répond à des considérations humanitaires ou si elle se justifie au regard des motifs exceptionnels que celui-ci fait valoir. Il appartient seulement au juge administratif, saisi d'un moyen en ce sens, de vérifier que l'administration n'a pas commis d'erreur manifeste dans l'appréciation qu'elle a portée sur l'un ou l'autre de ces points.

9. M. E se prévaut de son intégration exemplaire sur le territoire français et de l'impossibilité pour lui de retourner en Palestine où il mettrait sa vie en danger. Il produit plusieurs attestations de ses employeurs, de ses collègues de travail et de parents d'enfants qui louent ses qualités professionnelles et se félicitent de l'ouverture qu'il apporte aux enfants sur une culture différente de la leur. Toutefois, l'intéressé, célibataire sans enfant, présent sur le territoire français de façon continue depuis octobre 2019, s'y est maintenu en situation irrégulière à compter du mois de novembre 2020. S'il fait valoir qu'il entretient une relation amoureuse avec une ressortissante française depuis l'été 2020, il ne justifie pas de la réalité, de l'intensité et de la stabilité de cette relation à la date de la décision attaquée. Enfin, s'il produit quelques articles de presse à caractère général sur la situation d'insécurité qui prévaut en Palestine, cet état de fait ne peut être qualifié de considération humanitaire ou de motif exceptionnel au sens des dispositions citées au point précédent. Dès lors, en dépit de l'insertion professionnelle réussie de M. E, le préfet, en refusant de le faire bénéficier de l'admission exceptionnelle au séjour prévue par ces dispositions, n'a pas entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

10. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ". En application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier l'ancienneté, la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

11. Pour les raisons exposées au point 9, le moyen tiré de ce que le préfet de la Loire-Atlantique aurait méconnu les stipulations citées au point précédent doit être écarté.

12. En quatrième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

13. Le moyen tiré de ce que la décision portant refus de titre de séjour méconnaîtrait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est inopérant à l'encontre d'une décision qui, par elle-même, n'implique pas le retour de M. E dans son pays d'origine.

En ce qui concerne l'autre moyen soulevé à l'encontre des décisions portant obligation de quitter le territoire français fixant le pays de destination :

14. L'ensemble des moyens soulevés à l'appui des conclusions tendant à l'annulation de la décision portant refus de séjour, opposée à M. E, ayant été écartés, l'intéressé n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de cette décision pour demander, par voie de conséquence, l'annulation des décisions lui faisant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination.

15. Il résulte de tout ce qui précède que M. E n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté attaqué.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

16. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation, n'appelle aucune mesure d'exécution. Dès lors, les conclusions à fin d'injonction présentées par le requérant ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

17. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, combinées avec celle de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, le versement d'une somme au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A E, au préfet de la Loire-Atlantique et à Me Rodrigues Devesas.

Délibéré après l'audience du 11 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Martin, président,

Mme Martel, première conseillère,

Mme Kubota, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 octobre 2024.

Le président-rapporteur,

L. MARTINL'assesseure la plus ancienne

dans l'ordre du tableau,

C. MARTEL

La greffière,

V. MALINGRE

La République mande et ordonne au préfet de la Loire-Atlantique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

V. MALINGRE

cc

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