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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2309344

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2309344

lundi 3 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2309344
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème chambre
Avocat requérantLESCS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 27 juin 2023, M. B C et M. A C, représentés par Me Lescs, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite née le 27 avril 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre la décision de l'autorité consulaire française en République démocratique du Congo refusant de délivrer à M. B C un visa de long séjour au titre de la réunification familiale, a, à son tour, refusé de délivrer le visa sollicité ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer ce visa, à défaut, de réexaminer sa demande de visa, dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée en fait, portant dès lors atteinte à leur droit à une bonne administration, qui comprend le droit à être entendu, protégé par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne lequel constitue un principe général du droit de l'Union européenne ;

- la demande de visa n'a pas été instruite dans un délai raisonnable ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit, dès lors que M. B C remplit toutes les conditions pour se voir délivrer le visa sollicité ;

- l'identité du demandeur de visa et son lien de filiation avec le réunifiant sont établis par les documents d'état civil produits et par la possession d'état ;

- la décision attaquée est entachée d'erreurs de fait, d'erreurs de droit et d'erreurs d'appréciation, dès lors qu'ils ne constituent pas une menace à l'ordre public, qu'ils se conforment aux principes essentiels qui régissent la vie familiale en France et que l'irrégularité de leur séjour n'est pas établie ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de la situation personnelle de M. B C ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à leur droit de mener une vie privée et familiale normale, au regard des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, garanti par l'article 7 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 février 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- les moyens soulevés par MM. C ne sont pas fondés ;

- la décision attaquée peut être également fondée sur le motif tiré de ce que MM. C n'établissent pas le lien de filiation qui les unit.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme André a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B C, ressortissant congolais, né le 13 mars 2003, a sollicité un visa de long séjour en qualité de membre de famille d'un réfugié, M. A C, qu'il présente comme son père, auprès de l'autorité consulaire en République démocratique du Congo, laquelle a rejeté sa demande. Par une décision implicite, née le 27 avril 2023, dont MM. C demandent l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a, sur recours préalable obligatoire formé contre cette décision consulaire, à son tour, refusé de délivrer le visa sollicité.

2. En premier lieu, d'une part, l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration dispose : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : () 8° Rejettent un recours administratif dont la présentation est obligatoire préalablement à tout recours contentieux en application d'une disposition législative ou réglementaire ". L'article L. 211-5 du même code dispose : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

3. Les décisions des autorités consulaires portant refus d'une demande de visa doivent être motivées en vertu des dispositions de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration. Il en va de même pour les décisions de rejet des recours administratifs préalables obligatoires formés contre ces décisions. Si la décision consulaire est motivée, l'insuffisance de cette motivation peut être utilement soulevée devant le juge, sans qu'une demande de communication de motifs ait été faite préalablement.

4. La décision consulaire vise les articles L. 561-2 à L. 561-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et L. 434-9 (1er alinéa) de ce même code, ainsi que l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 3.1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, et indique qu'elle est fondée sur le motif suivant : " en application des articles L. 561-2 et R. 561-1 du CESEDA, vous étiez âgé(e) de plus de 19 ans le jour où vous avez déposé votre demande de visa auprès des services consulaires, et vous ne justifiez pas d'un état de dépendance à l'égard du/de la bénéficiaire de la protection de l'OFPRA ou d'une particulière gravité. ". Cette décision et, partant, la décision attaquée, comportent un exposé suffisant des considérations de droit et de fait sur lesquelles elles se fondent. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France doit donc être écarté comme manquant en fait.

5. D'autre part, aux termes de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions, organes et organismes de l'Union. 2. Ce droit comporte notamment : a) le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Ces dispositions s'adressent, non pas aux Etats membres, mais uniquement aux institutions, organes et organismes de l'Union. Toutefois, le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Il appartient aux Etats membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles le respect de ce droit est assuré. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause. Lorsqu'il présente une demande de visa puis sollicite le réexamen de sa demande de visa devant la commission de recours, l'étranger, du fait même de l'accomplissement de cette démarche volontaire, ne saurait ignorer que cette demande est susceptible de faire l'objet d'un refus sans avoir été préalablement convoqué à un entretien. Les requérants ne peuvent dès lors utilement se prévaloir de la méconnaissance des dispositions de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne. Par suite, ce moyen doit être écarté.

6. En deuxième lieu, si les requérants soutiennent que l'autorité consulaire a méconnu les délais d'instruction de la demande de visa de M. B C en prenant une décision environ vingt-deux mois après l'enregistrement de celle-ci, un tel moyen est, en tout état de cause, sans incidence sur la légalité de la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France.

7. En troisième lieu, aux termes des dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : () / 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / () / L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. ". Aux termes des dispositions de l'article L. 561-5 de ce code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux ".

8. Pour l'application de ces dispositions, l'article R. 561-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que : " La demande de réunification familiale est initiée par la demande de visa des membres de la famille du réfugié ou du bénéficiaire de la protection subsidiaire mentionnée à l'article L. 561-5. Elle est déposée auprès de l'autorité diplomatique ou consulaire dans la circonscription de laquelle résident ces personnes ".

9. Il résulte de ces dispositions que l'âge de l'enfant pour lequel il est demandé qu'il puisse rejoindre son parent réfugié sur le fondement de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être apprécié à la date de la demande de réunification familiale, c'est-à-dire à la date à laquelle est présentée la demande de visa à cette fin, sans qu'aucune condition de délai ne puisse être opposée. La circonstance que cette demande de visa ne peut être regardée comme effective qu'après son enregistrement par l'autorité consulaire, qui peut intervenir à une date postérieure, est sans incidence à cet égard.

10. Il ressort des pièces du dossier que la demande de visa de M. B C doit être regardée comme ayant été introduite le 7 mars 2022, date à laquelle les informations relatives à cette demande ont été enregistrées dans le système France-Visas. A cette date, l'intéressé n'avait pas encore atteint son 19e anniversaire. Dès lors, en estimant que le demandeur était âgé de plus de 19 ans au jour du dépôt de la demande, la commission a fait une inexacte application des dispositions précitées.

11. Toutefois, pour établir que la décision attaquée était légale, le ministre de l'intérieur fait valoir en défense que le lien de filiation entre M. B C et le réunifiant n'est pas établi. Il doit être regardé comme sollicitant implicitement une substitution de motif.

12. D'une part, la circonstance qu'une demande de visa de long séjour ait pour objet le rapprochement familial de l'enfant d'une personne admise à la qualité de réfugié ne fait pas obstacle à ce que l'autorité administrative refuse la délivrance du visa sollicité en se fondant, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, sur un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs le défaut de valeur probante des documents destinés à établir la réalité du lien de filiation produits à l'appui de la demande de visa.

13. D'autre part, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil. ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ".

14. Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

15. Enfin, il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le jugement produit aurait un caractère frauduleux.

16. Pour établir le lien de filiation qui les unit, les requérants produisent un extrait d'un jugement supplétif n°RCG-5817 du 21 février 2022, qui fait état de ce que M. B C est le fils de M. A C et l'acte de naissance n°227, dressé le 26 février 2022, par un officier d'état civil de la ville de Kinshasa, pris en transcription de ce jugement. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que M. A C n'a mentionné l'existence de M. B C ni en 2011 auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides lors de ses démarches en vue d'obtenir l'asile, ni en 2013 auprès du bureau des familles de réfugiés lors de la procédure de réunification familiale qui était seulement relative à son épouse et cinq enfants du couple, nés entre 1995 et 2007, pour lesquels le ministre indique que des visas ont été délivrés. Dans ces conditions, en l'absence d'explication circonstanciée des requérants, le lien de filiation invoqué ne peut être regardé comme établi. Par suite, le ministre ne commet pas d'erreur d'appréciation en refusant pour ce motif la délivrance du visa sollicité. Dès lors, il y a lieu de procéder à la substitution de motif demandée par le ministre, qui a été soumise au débat contradictoire dans le cadre de l'instance et n'a pas pour effet de priver le requérant d'une garantie de procédure.

17. En quatrième lieu, si les requérants soutiennent que la décision attaquée est entachée d'erreurs de fait, d'erreurs de droit et d'erreurs d'appréciation, dès lors que leur présence sur le territoire français ne constituent pas une menace à l'ordre public, qu'ils se conforment aux principes essentiels qui régissent la vie familiale en France et que l'irrégularité du séjour de M. A C n'est pas établie, ces moyens ne sont pas de nature à entraîner l'annulation de la décision attaquée eu égard aux motifs sur lesquels elle est fondée.

18. En cinquième et dernier lieu, pour les motifs exposés au point 16 et alors que M. B C, majeur à la date de la décision attaquée, a toujours vécu dans son pays de résidence, où réside également sa mère, les requérants n'établissent pas que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a porté une atteinte disproportionnée à leur droit au respect à une vie privée et familiale tel que protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur manifeste commise par la commission de recours dans l'appréciation de la situation de dépendance ou de vulnérabilité de M. B C doit être écarté.

19. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions présentées par MM. C doivent être rejetées. Il en va de même, par voie de conséquence, de leurs conclusions à fin d'injonction, ainsi que de celles présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de MM. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, à M. A C et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 6 mai 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Specht-Chazottes, présidente,

Mme André, première conseillère,

Mme Heng, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 juin 2024.

La rapporteure,

M. ANDRE

La présidente,

F. SPECHT-CHAZOTTES

La greffière,

C. GUILLAS

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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