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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2309572

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2309572

mardi 25 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2309572
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantRENAUD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 3 juillet 2023, M. D C, représenté par Me Renaud, doit être regardé comme demandant au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de la décision du 3 juillet 2023 par laquelle le préfet de Maine-et-Loire a refusé d'enregistrer sa demande d'asile, ainsi que de la décision par laquelle il a été placé en fuite ;

2°) d'enjoindre au préfet de Maine-et-Loire de réexaminer sa situation dans un délai de 5 jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État le versement à Me Renaud d'une somme de 1 200 euros en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sur l'aide juridique.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est remplie : la décision de transfert peut être exécutée à tout moment ; il a été informé par l'office français de l'immigration et de l'intégration qu'il n'était plus éligible aux condition matérielles d'accueil ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité de cette décision :

* il n'est pas établi qu'elle a été signée par une autorité compétente ;

* elle méconnaît l'article 9, paragraphe 2 du règlement (CE) n° 1560/2003 du 2 septembre 2003 modifié et l'article 29 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013, par application desquels la France est responsable de l'examen de sa demande d'asile, dès lors qu'il ne remplit pas les conditions d'une prolongation du délai de transfert ;

* elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation, son absence à l'aéroport ne permettant pas de caractériser une fuite.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 juillet 2023, le préfet de Maine-et-Loire conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la requête est irrecevable, dès lors qu'il existe pour les procédures de réadmission au titre du règlement dit " B A " une procédure contentieuse spécifique qui exclut, en principe, le recours au référé sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative ;

- la condition d'urgence n'est pas remplie dans les circonstances de l'espèce ;

- il n'existe aucun doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée le 3 juillet 2023 sous le numéro 2309586 par laquelle M. C demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- le règlement UE n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 5 juillet 2023.

Le président du tribunal a désigné Mme Frelaut, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référé en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 17 juillet 2023 à 10 heures :

- le rapport de Mme Frelaut, juge des référés,

- et les observations de Me Prélaud, substituant Me Renaud, avocat du requérant.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant afghan, a sollicité le bénéfice de l'asile le 5 octobre 2022. Au cours de la procédure, il est apparu que cette demande relevait de la responsabilité de l'Autriche, l'administration a donc sollicité la prise en charge de l'intéressé par les autorités autrichiennes, qui ont implicitement accepté cette demande. Le 30 novembre 2022, le préfet de Maine-et-Loire a décidé son transfert vers l'Autriche. Le 12 mai 2023, le préfet de Maine-et-Loire lui a remis une convocation pour le 12 juin 2023 à l'aéroport de Nantes afin de mettre en œuvre ce transfert. Par une ordonnance n° 2308006 du 9 juin 2023, le juge des référés a suspendu, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, l'exécution de la décision de remise aux autorités autrichiennes de l'intéressé du 30 novembre 2022, mise en œuvre par le " routing " d'éloignement du 12 juin 2023, jusqu'à ce que le préfet ait accompli les formalités prévues par l'article 32 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013. Le 2 juillet 2023, le requérant a sollicité l'enregistrement de sa demande d'asile. Les services de la préfecture ont, le 3 juillet 2023, rejeté sa demande et l'ont informé de son placement en fuite depuis le 12 juin 2023. M. C doit être regardé comme demandant au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de cette décision du 3 juillet 2023 ainsi que de la décision par laquelle il a été placé en fuite à compter du 12 juin 2023, révélée par la décision précitée du 3 juillet 2023.

Sur la fin de non-recevoir opposée par le préfet de Maine-et-Loire :

2. Lorsqu'un demandeur d'asile fait l'objet d'une décision de transfert vers l'État membre responsable de l'examen de sa demande en application des dispositions du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'Etat membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des Etats membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, la décision de transfert emporte celle refusant de faire application à son bénéfice des dispositions du paragraphe 2 de l'article 3 et du paragraphe 1 de l'article 17 de ce règlement qui, respectivement, prévoient qu'il est " impossible de transférer un demandeur vers l'Etat membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet Etat membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeur " et permettent à chaque Etat de " décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans [ce] règlement. ". L'article 29 de ce règlement prévoit que le transfert s'effectue dans un délai de six mois, qui peut être porté à dix-huit mois maximum si la personne concernée prend la fuite.

3. Lorsque, postérieurement à la décision ordonnant son transfert dans l'Etat responsable de sa demande, l'intéressé demande à l'autorité compétente que sa demande d'asile soit instruite " en procédure normale ", il doit être regardé comme demandant à cette autorité de reconnaître la compétence de la France pour examiner sa demande d'asile et de lui délivrer une attestation de dépôt de cette demande lui permettant de suivre la procédure devant l'Office français de protection des réfugiés et apatrides.

4. Le refus opposé à une telle demande constitue une décision susceptible de recours. Les conclusions d'annulation dirigées contre cette décision sont toutefois irrecevables s'il apparaît, en l'absence de circonstances de fait ou de considérations de droit nouvelles, pertinentes et postérieures à la décision de transfert, que ce refus se borne à confirmer purement et simplement celui de faire application des dispositions mentionnées ci-dessus du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, en particulier de la clause dite " discrétionnaire " de l'article 17 de ce règlement, implicitement mais nécessairement inclus dans la décision de transfert. Une telle irrecevabilité doit, en particulier, être opposée à ces conclusions lorsque le demandeur soutient, sans l'établir, qu'ayant été considéré, à tort, comme étant en fuite pour l'application du paragraphe 2 de l'article 29 de ce règlement, le délai de transfert de six mois prévu au paragraphe 1 de cet article n'a pas été prolongé et que la décision de transfert ne peut plus, dès lors, être exécutée.

5. Il résulte de l'instruction que, depuis la date de notification de l'arrêté de remise aux autorités autrichiennes du 30 novembre 2022, le 5 décembre 2022, il a été diagnostiqué à M. C une hépatite B ainsi qu'une pathologie psychologique. En outre, ainsi qu'il a été dit au point 1, par une ordonnance n° 2308006 du 9 juin 2023, le juge des référés a suspendu, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, l'exécution de la décision de remise aux autorités autrichiennes, mise en œuvre par le " routing " d'éloignement du 12 juin 2023, jusqu'à ce que le préfet ait accompli les formalités prévues par l'article 32 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013. Eu égard à ces circonstances de fait nouvelles, le refus d'enregistrement litigieux ne peut être regardé comme se bornant à confirmer la décision de transfert du 30 novembre 2022. Par suite, la fin de non-recevoir opposée par le préfet en défense doit être rejetée.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

6. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ".

En ce qui concerne l'urgence :

7. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence s'apprécie objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce.

8. Le refus illégal d'enregistrer une demande d'asile, qui fait obstacle à l'examen de cette dernière et prive donc l'étranger du droit d'être autorisé à demeurer sur le territoire jusqu'à ce qu'il ait été statué sur sa demande, porte par lui-même une atteinte suffisamment grave et immédiate à la situation du demandeur pour que la condition d'urgence soit, sauf circonstances particulières, satisfaite. En outre, M. C soutient sans être contesté que du fait du refus d'enregistrement de sa demande d'asile, il s'est vu notifier, par l'office français de l'immigration et de l'intégration, une intention de cessation des conditions matérielles d'accueil. Ainsi, la condition d'urgence doit être regardée comme remplie.

En ce qui concerne la condition tenant à l'existence d'un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée :

9. Aux termes du paragraphe 1 de l'article 29 du règlement du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'Etat membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des Etats membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, le transfert du demandeur vers l'Etat membre responsable doit s'effectuer " dès qu'il est matériellement possible et, au plus tard, dans un délai de six mois à compter de l'acceptation par un autre Etat membre de la requête aux fins de la prise en charge ou de reprise en charge de la personne concernée ou de la décision définitive sur le recours ou la révision lorsque l'effet suspensif est accordé conformément à l'article 27, paragraphe 3 ". Aux termes du paragraphe 2 de cet article : " Si le transfert n'est pas exécuté dans le délai de six mois, l'Etat membre responsable est libéré de son obligation de prendre en charge ou de reprendre en charge la personne concernée et la responsabilité est alors transférée à l'Etat membre requérant. Ce délai peut être porté à un an au maximum s'il n'a pu être procédé au transfert en raison d'un emprisonnement de la personne concernée ou à dix-huit mois au maximum si la personne concernée prend la fuite ". La notion de fuite au sens de ce texte doit s'entendre comme visant notamment le cas où un ressortissant étranger non admis au séjour se serait soustrait de façon intentionnelle et systématique au contrôle de l'autorité administrative dans le but de faire obstacle à l'exécution d'une mesure d'éloignement le concernant.

10. Les moyens tirés de la méconnaissance du paragraphe 2 de l'article 29 du règlement (UE) n° 604/2013 et de l'erreur manifeste d'appréciation sont propres, en l'état de l'instruction, à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.

11. Il résulte de ce qui précède que les deux conditions auxquelles l'article L. 521-1 du code de justice administrative subordonne la suspension d'une décision administrative sont réunies. Il y a donc lieu d'ordonner la suspension de la décision du 3 juillet 2023 par laquelle le préfet de Maine-et-Loire a refusé d'enregistrer la demande d'asile de M. C, ainsi que de la décision par laquelle il a été placé en fuite à compter du 12 juin 2023.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

12. L'exécution de la présente ordonnance implique nécessairement qu'il soit procédé à un nouvel examen de la situation de M. C. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et dans l'attente de la notification du jugement au fond, d'enjoindre au préfet de Maine-et-Loire de procéder à ce réexamen dans un délai d'une semaine à compter de la notification de la présente ordonnance. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

13. M. C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions combinées des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 800 euros.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision du 3 juillet 2023 par laquelle le préfet de Maine-et-Loire a refusé d'enregistrer la demande d'asile de M. C, ainsi que de celle par laquelle il a été placé en fuite à compter du 12 juin 2023 est suspendue.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de Maine-et-Loire de réexaminer la demande de M. C dans un délai d'une semaine à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : L'Etat versera à Me Renaud, avocat de M. C, une somme de 800 (huit cents) euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. D C et au ministre de l'intérieur et des Outre-mer.

Copie en sera adressée au préfet de Maine-et-Loire.

Fait à Nantes, le 25 juillet 2023 .

La juge des référés,

L. FRELAUT La greffière,

M-C. MINARD

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des Outre-mer en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre

les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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