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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2310623

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2310623

lundi 15 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2310623
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantBERTIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 20 juillet 2023, M. F E et Mme C G, agissant en qualité de représentant légaux des enfants H B E, D E et A E, représentés par Me Bertin, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 8 juin 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre la décision de l'autorité consulaire française à Téhéran (Iran) refusant de délivrer à Mme C G, à H B E, à D E et à A E des visas de long séjour au titre de la réunification familiale a, à son tour, refusé de délivrer les visas sollicités ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer, à titre principal, de faire délivrer les visas sollicités dans un délai de six semaines à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 50 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de faire procéder au réexamen des demandes dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- il n'est pas établi que la commission était régulièrement composée lors de la séance au cours de laquelle la décision attaquée a été prise ;

- la commission de recours n'a pas accédé à leur demande de communication des documents préparatoires à la décision de refus de visas, méconnaissant dès lors les stipulations de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- l'identité des demandeurs et leur lien familial avec le réunifiant sont établis par les documents d'état-civil qu'ils produisent et par la possession d'état.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 novembre 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Tavernier a été entendu au cours de l'audience publique du 18 décembre 2023.

Considérant ce qui suit :

1. M. F E, ressortissant afghan, s'est vu accorder le bénéfice de la protection subsidiaire par une décision de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 4 mai 2018. Des demandes de visas de long séjour au titre de la réunification familiale ont été déposées pour Mme C G, son épouse alléguée et leurs enfants déclarés, H B E, D E et A E auprès de l'autorité consulaire française à Téhéran (Iran), laquelle a rejeté ces demandes. Saisie d'un recours administratif préalable obligatoire formé contre ces décisions de refus consulaire, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a, à son tour, refusé de délivrer les visas sollicités par une décision du 8 juin 2023, dont les requérants demandent l'annulation au tribunal.

2. En premier lieu, aux termes de l'article D. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa version applicable à la date de la décision attaquée : " Une commission placée auprès du ministre des affaires étrangères et du ministre chargé de l'immigration est chargée d'examiner les recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France prises par les autorités diplomatiques ou consulaires. La saisine de cette commission est un préalable obligatoire à l'exercice d'un recours contentieux, à peine d'irrecevabilité de ce dernier ". Aux termes de l'article D. 312-5 de ce code, dans sa version applicable à la même date : " Le président de la commission est choisi parmi les personnes ayant exercé des fonctions de chef de poste diplomatique ou consulaire. / La commission comprend, en outre : / 1° Un membre, en activité ou honoraire, de la juridiction administrative ; / 2° Un représentant du ministre des affaires étrangères ; / 3° Un représentant du ministre chargé de l'immigration ; / 4° Un représentant du ministre de l'intérieur. / Le président et les membres de la commission sont nommés par décret du Premier ministre pour une durée de trois ans. Pour chacun d'eux, un premier et un second suppléant sont nommés dans les mêmes conditions ". L'article 1er de l'arrêté du 4 décembre 2009 relatif aux modalités de fonctionnement de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France prévoit que cette commission " délibère valablement lorsque le président ou son suppléant et deux de ses membres au moins, ou leurs suppléants respectifs, sont réunis ".

3. Il ressort des pièces du dossier que, lors de la séance du 8 juin 2023 au cours de laquelle elle a examiné le recours administratif préalable obligatoire formé par les requérants, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est réunie en présence de son président et de trois de ses membres. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision attaquée a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière doit être écarté comme manquant en fait.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 300-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Le droit de toute personne à l'information est précisé et garanti par les dispositions des titres Ier, III et IV du présent livre en ce qui concerne la liberté d'accès aux documents administratifs. ". Aux termes de l'article L. 300-2 de ce même code : " Sont considérés comme documents administratifs, au sens des titres Ier, III et IV du présent livre, quels que soient leur date, leur lieu de conservation, leur forme et leur support, les documents produits ou reçus, dans le cadre de leur mission de service public, par l'Etat, les collectivités territoriales ainsi que par les autres personnes de droit public ou les personnes de droit privé chargées d'une telle mission. Constituent de tels documents notamment les dossiers, rapports, études, comptes rendus, procès-verbaux, statistiques, instructions, circulaires, notes et réponses ministérielles, correspondances, avis, prévisions, codes sources et décisions. () ".

5. Si les requérants soutiennent que la commission de recours n'a pas donné suite à leur demande de communication des documents préparatoires sur lesquels elle s'est fondée pour prendre sa décision, cette circonstance est sans incidence sur la légalité de la décision. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision attaquée aurait été prise en méconnaissance du principe du contradictoire, garanti par l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, doit être écarté comme inopérant

6. En troisième lieu, la décision en litige mentionne les dispositions des articles L. 311-1, L. 561-2 à L. 561-5 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Elle précise que la délivrance des visas sollicités a été refusée pour le motif tiré de ce que les documents d'état civil produits à l'appui des demandes de visa étant dépourvus de caractère probant, l'identité des demandeurs et leur lien familial allégué avec le réunifiant ne peuvent être tenus pour établis. Dans ces conditions, la décision attaquée mentionne de façon suffisamment précise les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation manque en fait et doit être écarté.

7. En dernier lieu, aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; / 2° Par son concubin, âgé d'au moins dix-huit ans, avec lequel il avait, avant la date d'introduction de sa demande d'asile, une vie commune suffisamment stable et continue ; 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite ". Aux termes des dispositions de l'article L. 561-5 de ce code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux. ".

8. Il résulte de ces dispositions que lorsque la venue d'une personne en France a été sollicitée au titre de la réunification des membres de la famille d'une personne reconnue réfugiée ou bénéficiaire de la protection subsidiaire, l'autorité diplomatique ou consulaire n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs l'absence de caractère probant des actes d'état civil produits pour justifier de l'identité et, le cas échéant, du lien familial de l'intéressé avec la personne protégée.

9. En outre, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. ". Il résulte des dispositions de l'article 47 du code civil que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

En ce qui concerne H B E, D E et A E :

10. D'une part, pour justifier de l'identité de H B E et D E et du lien de filiation les unissant, les requérants se bornent à produire des " lettres spéciales de soutien scolaire des ressortissants étrangers ", délivrées par la direction générale des affaires étrangères et des immigrés en Iran, indiquant que les intéressés sont respectivement nés les 12 janvier 2011 et 15 mars 2014 et faisant seulement état de la filiation alléguée des demandeurs avec M. E mais n'indiquant aucune filiation maternelle. Si les requérants produisent, en outre, des " feuilles de recensement ", délivrées par les autorités iraniennes, celle relative à D E, la seule au demeurant traduite, indique que celle-ci est née le 13 avril 2014 et ne mentionne, là encore, sa filiation qu'à l'égard de M. E. Enfin, alors que les requérants soutiennent que H B E et D E ont été contraints de fuir précipitamment l'Afghanistan avec leur mère sans documents d'état-civil, le ministre produit en défense les certificats de naissance des intéressés transmis à l'appui des demandes de visa, lesquels font état de ce que les demandeurs sont nés en Iran les 12 janvier 2011 et 15 mars 2014, alors qu'il n'est pas contesté que M. E avait indiqué dans sa fiche familiale de référence que ceux-ci étaient nés en Afghanistan les 22 octobre 2011 et 24 novembre 2013. Ces incohérences substantielles, au sujet desquelles les requérants n'apportent aucune explication, sont de nature à remettre en cause la valeur probante des documents susmentionnés. Dès lors, l'identité de H B E et D E et leur lien de filiation avec le réunifiant ne peuvent être tenus pour établis, les quelques éléments de possession d'état versés au dossier ne permettant pas d'infléchir cette analyse.

11. D'autre part, si pour justifier de l'identité de A E et du lien de filiation l'unissant à eux, les requérants produisent un certificat de naissance n° 10.04.01 délivré par les autorités iraniennes, qui les désigne comme étant les parents de l'enfant concernée et indique que cette dernière est née le 12 avril 2016 à Qom (Iran), son nom et son prénom n'y sont pas mentionnés. Par ailleurs, le ministre produit en défense un autre certificat de naissance transmis à l'appui de la demande de visa de l'intéressée, faisant état d'une date de naissance le 11 avril 2016. En outre, si les requérants produisent une " feuille de recensement " établie par la direction générale des citoyens et des immigrants étrangers, indiquant que la jeune A E est née le 11 avril 2016 et faisant état de son lien de filiation allégué avec M. E, il ressort de la fiche familiale du réunifiant que ce dernier l'a déclarée comme étant née le 23 janvier 2016. En l'absence d'explication des requérants permettant de comprendre ces incohérences et cette coexistence de certificats de naissance, l'identité de A E et son lien de filiation avec M. E ne peuvent être tenus pour établis. Par suite, les requérants ne pas sont fondés à soutenir que la décision attaquée serait, à cet égard, entachée d'une erreur d'appréciation.

En ce qui concerne Mme C G :

12. En se bornant à produire une carte de séjour provisoire délivrée par les autorités iraniennes, faisant état de ce que Mme G est née le 21 mars 1985, ainsi que le passeport de l'intéressée, les requérants n'établissent ni l'identité de la demandeuse ni le lien familial allégué l'unissant au réunifiant. Par ailleurs, si les requérants soutiennent être mariés, ils n'apportent, en dehors d'une simple photographie, aucun élément à l'appui de leurs allégations. Dans ces conditions, quand bien même M. E a déclaré l'existence Mme G tout au long de sa demande d'asile, les requérants ne sont pas fondés à soutenir que la décision attaquée serait, à cet égard, entachée d'une erreur d'appréciation.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par les requérants doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, celles tendant au prononcé d'une injonction sous astreinte et celles présentées au titre des frais d'instance.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. E et Mme G est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. F E, à Mme C G et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 18 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Le Barbier, présidente,

M. Tavernier, conseiller,

Mme Glize, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 janvier 2024.

Le rapporteur,

T. TAVERNIER

La présidente,

M. LE BARBIER La greffière,

S. JEGO

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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