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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2314021

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2314021

lundi 4 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2314021
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème chambre
Avocat requérantCAVELIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 22 septembre et 16 novembre 2023, M. F E et Mme A B, épouse E, agissant en son nom propre et en qualité de représentante de K B et D B, représentés par Me Cavelier, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision née le 22 juillet 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté les recours formés contre les décisions du 4 avril 2023 de l'autorité consulaire française à Téhéran (Iran) refusant de délivrer à Mme E, à K B et à D B, des visas de long séjour en qualité de membres de la famille d'un réfugié ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de faire délivrer ce visa, à défaut de réexaminer les demandes dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) d'accorder à M. E le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros à verser à leur conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est entachée d'un vice de procédure dès lors que la commission de recours ne s'est pas réunie, et qu'à tout le moins il n'est pas justifié de la composition régulière de la commission de recours ;

- elle est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation, dès lors que l'identité des demandeuses de visa et leur lien familial avec le réunifiant sont établis par les documents d'état civil produits et par la possession d'état ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à leur droit de mener vie privée et familiale normale ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 6 septembre 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. E ne sont pas fondés.

M. E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 17 septembre 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. C a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. I, ressortissant afghan, s'est vu admettre au bénéfice de la protection subsidiaire décision du directeur général de l'Office de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 14 mars 2016. Des visas de long séjour au titre de la réunification familiale ont été sollicités par Mme A B, épouse E, qu'il présente comme son épouse, et pour K B et D B, qu'il présente comme ses filles, auprès de l'autorité consulaire française à Téhéran (Iran), laquelle, par des décisions du 4 avril 2023, a refusé de faire droit à ces demandes. Par une décision née le 22 juillet 2023, dont M. I et Mme A E demandent l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté les recours formés contre ces décisions consulaires.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. M. E ayant été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 17 septembre 2024, les conclusions tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire sont devenues sans objet. Dès lors, il n'y a plus lieu d'y statuer.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. La décision implicite née le 22 juillet 2023 doit, ainsi que le prévoit l'article D. 312-8-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, être regardée comme s'étant appropriée les motifs des décisions par lesquelles l'autorité consulaire a refusé de délivrer les visas sollicités, tirés de ce que l'identité et la situation de famille des intéressées ne sont pas établies par les documents produits.

4. En premier lieu, aux termes de l'article D. 312-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en vigueur à la date de la décision attaquée : " Le président de la commission [de recours] est choisi parmi les personnes ayant exercé des fonctions de chef de poste diplomatique ou consulaire. / La commission comprend, en outre : / 1° Un membre, en activité ou honoraire, de la juridiction administrative ; / 2° Un représentant du ministre des affaires étrangères ; / 3° Un représentant du ministre chargé de l'immigration ; / 4° Un représentant du ministre de l'intérieur ". Aux termes du deuxième alinéa de l'article 1er de l'arrêté du 4 décembre 2019 relatif aux modalités de fonctionnement de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France : " [La commission] délibère valablement lorsque le président et deux de ses membres au moins, ou leurs suppléants respectifs, sont réunis ". Aux termes de l'article D. 312-7 : " La commission peut soit rejeter le recours, soit recommander au ministre des affaires étrangères et au ministre chargé de l'immigration d'accorder le visa demandé. / Le président de la commission peut rejeter, sans réunir la commission, les recours manifestement irrecevables ou mal fondés. ". Il ne résulte ni de ces dispositions, ni d'aucune autre du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ni d'un autre texte, que, sauf dans le cas prévu par les dispositions de l'article D. 312-7, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France est tenue de se réunir pour statuer par décision expresse sur un recours formé devant elle. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce qu'il n'est pas démontré que la commission de recours contre les décisions de refus de visa s'est effectivement réunie pour examiner son recours, en étant régulièrement composée, doit être écarté comme inopérant.

5. En deuxième lieu, d'une part, aux termes des dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : () / 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / () / L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. ". Aux termes des dispositions de l'article L. 561-5 de ce code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux ". La circonstance qu'une demande de visa de long séjour ait pour objet le rapprochement familial de l'épouse et des enfants d'une personne admise à la qualité de réfugiée ne fait pas obstacle à ce que l'autorité administrative refuse la délivrance du visa sollicité en se fondant, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, sur un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs le défaut de valeur probante des documents destinés à établir la réalité du lien de filiation produits à l'appui de la demande de visa.

6. D'autre part, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil. ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

En ce qui concerne Mme A B, épouse E

7. Pour établir d'une part le lien marital unissant Mme B et M. E, les requérants produisent un extrait du livret de famille et un certificat de mariage établi par l'OFPRA du 23 novembre 2016. Ce document, qui fait foi en l'absence de procédure d'inscription en faux ou de fraude, non démontrée en l'espèce, fait état de ce que M. F E, né le 1er janvier 990 à Zakhel Khandan, Kunduz, Baghlan (Afghanistan) et Mme B, née en 1992 à Takhar (Afghanistan), se sont mariés le 9 octobre 2012 à Takhar (Afghanistan).

8. D'autre part, pour établir l'identité de Mme B, les requérants produisent une taskera ou tazkera (carte nationale d'identité afghane) faisant état de ce qu'elle avait 25 ans en 2017, est de nationalité tadjik et est née à Khanj. Ils produisent également un certificat de naissance (J) se référant à une carte d'identité référencée au numéro " Vol No: 3-Q, 1394. Page No: 155, Reg No: 779 " et faisant état de ce que Mme B est née le 26 juillet 1991 à Takhar (Afghanistan). Ils produisent encore un certificat de mariage afghan qui fait référence pour Mme A B à une taskera référencée " Volume 3 Q 2017 [Volume 3 Q 1396 du calendrier persan]. Page 155. N° d'enregistrement 779 ". Ils produisent enfin un passeport faisant état de ce Mme B est née le 26 juillet 1991 à Panjsher (Afghanistan). Ces documents et le certificat de mariage établi par l'OFPRA mentionnent, pour la même personne, trois lieux de naissance différents, correspondant à deux provinces distinctes d'Afghanistan et à un village dont la localisation n'est pas établie, et deux dates de naissance différentes. Alors que ces discordances ont été relevées par le ministre en défense, les requérants n'ont produit aucun élément d'explication. En outre, l'acte de mariage établi par les autorités afghanes mentionne une numéro de taskera différent de celui apparaissant dans le certificat de naissance produit par la requérante. Dans ces conditions, la commission de recours a pu estimer que les actes d'état civil produits étaient dénués de toute force probante et ne permettaient pas d'établir l'identité de la requérante. Par ailleurs, les photographies montrant M. E en compagnie de son épouse alléguée en trois occasions, les relevés bancaires attestant du transfert à Mme B de 350 euros entre le 8 juin 2020 et le 28 juin 2021, le courriel du 10 novembre 2022 dans lequel le conseil de M. E indique aux services consulaires à Téhéran que celui-ci a initié des démarches visant à la réunification de sa famille dès 2018 mais que la crise sanitaire l'a contraint à présenter de nouvelles demandes en 2022 ne permettent pas d'établir l'identité de la demandeuse. Dans ces conditions, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France n'a pas entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en rejetant le recours formé contre la décision consulaire refusant à la demandeuse le visa sollicité, pour le motif évoqué au point 3.

En ce qui concerne les enfants K B et D B :

9. Pour établir l'identité des enfants K B et D B et leur lien de filiation avec M. E, les requérants produisent un certificat de naissance délivré par l'OFPRA le 23 novembre 2016, faisant état de ce que M. F E est né le 1er janvier 1990, de M. H E et de Mme G E. Ils produisent des certificats de naissance dressés par les autorités afghanes le 22 décembre 2019, qui mentionnent que K E et D E sont respectivement nées à Kunduz (Afghanistan) le 12 juillet 2013 et le 14 juillet 2014, de " Saffiullah ", et qu'elles ont pour grand-père " Mohammad Faiz ". Ils produisent encore leurs taskeras portant les numéros 22440886 et 22440884, établies le 24 décembre 2017, et qui mentionnent qu'elles sont nées à Khanj (Afghanistan), respectivement le 12 juillet 2013 et le 14 juillet 2014, de " Saffiullah ", et qu'elles ont pour grand-père " Mohammad Faiz ". Les requérants produisent aussi une fiche familiale de référence dont il ressort que M. E a déclaré à l'OFPRA être marié à Mme A B et avoir deux filles nées à Kunduz (Afghanistan), Fereshta E née le 12 juillet 2013 et Behista E née le 14 juillet 2014. Alors que les tazkeras de K B et D B mentionnent un lieu de naissance différents de celui mentionné sur la fiche familiale de référence et sur leurs certificats de naissance afghans, les requérants ne l'expliquent pas. Dans ces conditions, la commission de recours était fondée à estimer que les actes produits étaient dénués de toute force probante et ne permettaient pas d'établir l'identité des demandeuses. Par ailleurs, les pièces évoquées au point précédent, auxquelles s'ajoutent un extrait du passeport de M. E et un billet d'avion dont il ressort qu'il a quitté la France le 31 mai 2023 et y est rentré, depuis Téhéran le 26 septembre 2023, des photographies le montrant en présence d'une jeune enfant en une occasion, et de deux jeunes enfants en une autre occasion, ne permettent pas d' établir le lien de filiation allégué par la possession d'état. Dans ces conditions, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France n'a pas entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en rejetant les recours formés contre les décisions consulaires refusant aux jeunes K B et D B les visas sollicités, pour le motif évoqué au point 3.

10. En troisième et dernier lieu, eu égard à ce qui a été dit précédemment, les requérants ne sont fondés à soutenir que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France aurait porté atteinte à leur vie privée et familiale et méconnu les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

11. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. F E et Mme A B, épouse E, doivent être rejetées. Il en va de même, par voie de conséquence, de leurs conclusions à fin d'injonction sous astreinte et de celles présentées au titre des frais liés au litige.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. F E et Mme A B, épouse E, est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. F E, à Mme A B, épouse E, au ministre de l'intérieur, ainsi qu'à Me Cavelier.

Délibéré après l'audience du 7 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Claire Chauvet, présidente,

Mme Marina André, première conseillère,

M. Emmanuel Bernard, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 novembre 2024.

Le rapporteur,

Emmanuel CLa présidente,

Claire Chauvet

La greffière,

Anne Voisin

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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