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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2314802

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2314802

mardi 22 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2314802
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation11ème chambre
Avocat requérantRODRIGUES DEVESAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 2 octobre 2023 et 16 août 2024, Mme G F et M. A C, représentés par Me Rodrigues Devesas, demandent au Tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite née le 20 septembre 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision du 2 juillet 2023 de l'autorité consulaire française à Oran (Algérie) refusant à Mme F la délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour en France en qualité de conjointe de français ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer le visa sollicité dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, ou, à défaut, de réexaminer sa demande de visa dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision contestée procède d'une appréciation manifestement erronée tant de l'absence de vie commune du couple que de la menace à l'ordre public que représenterait la présence en France de Mme E, en méconnaissance des dispositions de l'article L. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 août 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués ne sont pas fondés, et que la décision attaquée pouvait être légalement fondée sur un autre motif, tiré de ce que les requérants ne justifient pas d'une vie commune antérieurement et postérieurement au mariage.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 relatif à la circulation, à l'emploi et au séjour des ressortissants algériens et de leurs familles ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Revéreau,

- et les observations de Me Rodrigues Devesas, avocate de Mme F et M. C.

Considérant ce qui suit :

1. Mme G E, ressortissante algérienne mariée le 8 janvier 2023 à Bir El Djir (Algérie) avec M. A C, de nationalité française, a sollicité la délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour en France en qualité de conjointe de français auprès de l'autorité consulaire françaises à Oran (Algérie). Par décision du 2 juillet 2023, cette autorité a refusé de lui délivrer le visa demandé. Par une décision implicite née le 20 septembre 2023, dont Mme E et M. C demandent l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre cette décision consulaire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article D. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Une commission placée auprès du ministre des affaires étrangères et du ministre de l'intérieur est chargée d'examiner les recours administratifs contre les décisions de refus de visa de long séjour prises par les autorités diplomatiques ou consulaires. (). ". Aux termes de l'article D. 312-8-1 du même code : " En l'absence de décision explicite prise dans le délai de deux mois, le recours administratif exercé devant les autorités mentionnées aux articles D. 312-3 et D. 312-7 est réputé rejeté pour les mêmes motifs que ceux de la décision contestée. L'administration en informe le demandeur dans l'accusé de réception de son recours ".

3. En application des dispositions précitées de l'article D. 312-8-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, si le recours administratif préalable obligatoire formé contre une décision de refus d'une demande de visa fait l'objet d'une décision implicite de rejet, cette décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, qui se substitue à celle de l'autorité consulaire, doit être regardée comme s'étant approprié le motif retenu par cette autorité, tiré en l'espèce de ce que la présence en France de Mme F représente un risque de menace à l'ordre public d'une gravité telle qu'un refus de visa ne porte pas aux requérants une atteinte disproportionnée à leur droit de mener une vie privée ou familiale normale.

4. Aux termes de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 : " Le certificat de résidence d'un an portant la mention "vie privée et familiale" est délivré de plein droit () / 5) au ressortissant algérien, qui n'entre pas dans les catégories précédentes ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, dont les liens personnels et familiaux en France sont tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus ". Aux termes de l'article L. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le visa de long séjour est délivré de plein droit au conjoint de ressortissant français. Il ne peut être refusé qu'en cas de fraude, d'annulation du mariage ou de menace à l'ordre public. ".

5. Il ressort des pièces du dossier que, par jugement du tribunal correctionnel de Toulouse, Mme F a été condamné à dix mois d'emprisonnement avec sursis et d'une interdiction de détenir ou de porter une arme soumise à autorisation pendant cinq ans pour s'être rendue coupable, le 26 octobre 2015, à l'encontre de M. B D, son précédent conjoint dont elle a divorcé, de violence aggravée par deux circonstances suivie d'incapacité n'excédant pas huit jours, ainsi que le mentionne le bulletin n° 2 du casier judiciaire de l'intéressée. Si le ministre fait valoir que ces faits sont d'une gravité telle qu'ils s'opposent la venue de Mme F en France, les requérants justifient, notamment par la production d'une ordonnance de protection délivrée le 29 octobre 2015 par le tribunal de grande instance de Toulouse au profit de Mme F, et émise à l'encontre de son précédent conjoint, que les faits en cause se sont inscrits dans un contexte de violences conjugales subies à la même période par la requérante. Ainsi, dans les circonstances particulières de l'espèce, compte tenu du caractère isolé de l'infraction commise par l'intéressée et de l'ancienneté des faits en cause, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France ne pouvait, sans commettre une erreur manifeste d'appréciation au regard du droit des requérants au respect de leur vie privée et familiale protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, refuser à Mme F la délivrance du visa demandé.

6. Toutefois l'administration peut faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

7. Dans son mémoire en défense, communiqué aux requérants, le ministre de l'intérieur et des outre-mer fait valoir, pour justifier du bien-fondé de la décision attaquée, que les requérants ne justifient pas d'une vie commune préalablement ou postérieurement à leur mariage.

8. Il appartient en principe aux autorités consulaires de délivrer au conjoint étranger d'une ressortissante française dont le mariage n'a pas été contesté par l'autorité judiciaire le visa nécessaire pour que les époux puissent mener une vie familiale normale. Pour y faire obstacle, il appartient à l'administration, si elle allègue une fraude, d'établir que le mariage a été entaché d'une telle fraude, de nature à justifier légalement le refus de visa. La seule circonstance que l'intention matrimoniale d'un seul des deux époux ne soit pas contestée ne fait pas obstacle à ce qu'une telle fraude soit établie.

9. Il ressort des pièces du dossier que Mme F et M. C se connaissent depuis 2015 et qu'ils ont entamé une vie commune durant l'année 2017, interrompue en décembre 2017 par le retour de la requérante en Algérie du fait de la fin de la validité de son titre de séjour. Toutefois, les requérants justifient avoir poursuivi leur relation à compter de l'année 2019, notamment par la production d'attestations, de photographies, d'échanges sur une messagerie instantanée et du passeport de M. C attestant de séjours de l'intéressé en Algérie au cours des années 2022 et 2023. Dans ces conditions, et alors que le ministre ne justifie pas, à l'appui de ses écritures, de l'absence de vie commune entre les époux antérieurement et postérieurement au mariage, de nature à révéler une fraude, il n'y a pas lieu de faire droit à la substitution de motif qu'il demande.

10. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur l'autre moyen de la requête, que Mme F et M. C sont fondés à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

11. Le présent jugement, eu égard au motif d'annulation retenu, implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer à Mme F un visa d'entrée et de long séjour en France en qualité de conjointe d'un ressortissant français dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État le versement à Mme F et M. C d'une somme globale de 1 200 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite née le 20 septembre 2023 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer à Mme F le visa d'entrée et de long séjour en France sollicité dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'État versera à Mme F et M. C la somme globale de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme G F, M. A C et au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 24 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Besse, président,

Mme Roncière, première conseillère,

M. Revéreau, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 octobre 2024.

Le rapporteur,

P. REVÉREAU

Le président,

P. BESSE

La greffière,

A-L. LE GOUALLEC

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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