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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2317690

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2317690

mardi 25 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2317690
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantRODRIGUES DEVESAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 29 novembre 2023, Mme D B, représentée par Me Rodrigues Devesas, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 9 octobre 2023 par lequel le préfet de la Loire-Atlantique a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être reconduite d'office lorsque ce délai sera expiré ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa demande de titre de séjour, dans l'un et l'autre cas dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 75 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de la loi du 10 juillet 1991 sur l'aide juridique.

Elle soutient que :

S'agissant de l'arrêté dans son ensemble :

- il n'est pas établi qu'elle ait été signée par une autorité compétente ;

S'agissant de la décision portant refus de titre de séjour :

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les articles 3 et 8 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant dès lors que son enfant née sur le territoire français y a toujours vécu et a tissé des liens particuliers avec sa famille établie en France ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays destination :

- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dans la mesure où sa situation de fille-mère lui fait courir un risque réel de subir des traitements inhumains dans son pays d'origine ;

- l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour la prive de base légale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 janvier 2024, le préfet de la Loire-Atlantique conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par la requérante n'est fondé.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 23 mai 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Durup de Baleine, président, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante de la République du Congo née le 21 mai 2005 à Brazzaville, est, selon ses déclarations, entrée sur le territoire français le 8 août 2022. Un document de circulation pour étranger mineur lui a été délivré par le préfet de la Loire-Atlantique le 22 mars 2023. Elle a sollicité du préfet de la Loire-Atlantique le bénéfice de l'admission exceptionnelle au séjour prévue par L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par l'arrêté du 9 octobre 2023 dont elle demande l'annulation, ce préfet a rejeté cette demande et assorti ce refus d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays à destination duquel elle pourra être reconduite d'office lorsque le délai sera expiré.

Sur les conclusions aux fins d'annulation et d'injonction :

2. L'arrêté attaqué a été signé par M. C A, adjoint à la directrice des migrations et de l'intégration de la préfecture de la Loire-Atlantique. Par un arrêté du 13 septembre 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du même jour, le préfet de la Loire-Atlantique a donné délégation à ce dernier à l'effet de signer notamment les décisions portant refus de titre de séjour assorties de décisions portant obligation de quitter le territoire français, fixation du pays de renvoi et fixation du délai de départ, en cas d'absence ou d'empêchement de la directrice des migrations et de l'intégration, dont il n'est pas établi qu'elle n'aurait pas été absente ou empêchée. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué doit être écarté.

3. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

4. Il ressort des pièces du dossier que Mme B est entrée irrégulièrement sur le territoire français, à une date dont elle ne justifie pas, au mois d'août 2022 selon ses déclarations et au plus tard le 2 décembre 2022, date de la naissance de sa fille à Nantes. Son séjour en France est, ainsi, très récent. Si Mme B se prévaut de la circonstance que sa mère est établie en France, il ressort toutefois des pièces du dossier que la mère de la requérante, titulaire en dernier lieu d'une carte de résident délivrée le 22 avril 2014, demeure en France depuis 2009, tandis que Mme B résidait pour sa part de manière habituelle en République du Congo. Si la mère de la requérante est également la mère de deux enfants, l'une née en 2010 à Nantes et l'autre né en 2017 à Nantes, il ressort des pièces du dossier que le père de la requérante n'est pas le père de l'un de ces deux enfants, qui sont ainsi une demi-sœur et un demi-frère de Mme B, qui n'apporte aucune justification quant aux liens personnels, de nature privée et familiale, qu'elle entretiendrait effectivement avec sa demi-sœur et son demi-frère. Mme B ne justifie pas être sans attaches familiales en République du Congo, où elle a vécu habituellement jusqu'à sa venue en France, alors même que sa mère est établie en France depuis 2009. Sa fille née en France en 2022 est de même nationalité qu'elle et peut accompagner sa mère. Contrairement à ce que soutient la requérante, elle ne justifie pas d'une insertion particulière en France qui lui aurait permis d'y établir des liens privés et familiaux intenses, anciens et stables. Dès lors, compte tenu de la durée et des conditions du séjour en France et eu égard aux effets d'une obligation de quitter le territoire français, le préfet de la Loire-Atlantique, en refusant de régulariser son séjour et en lui faisant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, n'a pas porté au droit de Mme B au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts dans lesquels ont été prises ces décisions qui, dès lors, ne méconnaissent pas les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

5. Aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait () des tribunaux, des autorités administratives (), l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit apporter une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

6. Mme B est la mère de sa fille née en France en 2022. Cette enfant est de même nationalité qu'elle. Elle détient l'autorité parentale sur cette enfant, dont elle a la responsabilité de la garde, de l'entretien et de l'éducation. Sa fille peut accompagner Mme B ailleurs qu'en France et l'arrêté attaqué n'a pas pour effet de les séparer. En outre, l'intérêt supérieur de cette enfant n'impose pas la présence habituelle auprès d'elle de sa grand-mère. Dès lors, l'arrêté attaqué n'expose pas la fille de la requérante à un risque particulier pour sa santé, sa sécurité, son éducation ou sa moralité. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention relative aux droits de l'enfant doit être écarté.

7. Aux termes de l'article 8-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Les Etats parties s'engagent à respecter le droit de l'enfant de préserver son identité, y compris sa nationalité, son nom et ses relations familiales, tels qu'ils sont reconnus par la loi, sans ingérence illégale ". Ces stipulations ne produisent pas d'effet direct à l'égard des particuliers et ne peuvent pas être utilement invoquées par la requérante à l'appui de son recours.

8. Aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 () ". Il résulte de ces dispositions que le législateur a entendu laisser à l'administration un large pouvoir pour apprécier si l'admission au séjour d'un étranger répond à des considérations humanitaires ou si elle se justifie au regard des motifs exceptionnels que celui-ci fait valoir. Il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de la Loire-Atlantique aurait, compte tenu en particulier de la très brève durée du séjour de Mme B en France, commis une erreur manifeste d'appréciation en refusant son admission exceptionnelle au séjour.

9. Compte tenu de ce qui a été dit quant à la légalité du refus d'admission au séjour, Mme B n'est pas fondée à soutenir que la décision portant obligation de quitter le territoire français est illégale en raison de l'illégalité de ce refus.

10. La requérante ne peut utilement se prévaloir des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision portant obligation de quitter le territoire français, qui est distincte de celle fixant le pays de renvoi.

11. Aux termes de l'article L. 721-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative fixe, par une décision distincte de la décision d'éloignement, le pays à destination duquel l'étranger peut être renvoyé en cas d'exécution d'office d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, d'une interdiction de retour sur le territoire français, d'une décision de mise en œuvre d'une décision prise par un autre État, d'une interdiction de circulation sur le territoire français, d'une décision d'expulsion, d'une peine d'interdiction du territoire français ou d'une interdiction administrative du territoire français. ". Aux termes de l'article L. 721-4 du même code : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : / 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; / 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ". Selon cet article 3 : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

12. La requérante est une jeune femme ressortissante de la République du Congo, âgée de 18 ans à la date de l'arrêté attaqué. Elle est la mère d'une très jeune enfant, née d'une relation extra-conjugale. L'acte de naissance de cette enfant ne comporte pas la mention de l'identité de l'autre parent. Aucun élément ne ressort du dossier quant à cette identité. Il ressort des pièces du dossier qu'il existe des raisons sérieuses de croire qu'en sa qualité de jeune femme célibataire mère d'une enfant née hors mariage, elle serait exposée au Congo à un niveau très élevé de déconsidération sociale, à un risque important de violences, ainsi qu'à un risque important d'être contrainte à la prostitution, en raison de sa vulnérabilité et de la position sociale très dépréciée des femmes dans une telle situation, sans être en mesure de bénéficier de la protection effective des autorités. Dès lors, en comptant le pays dont Mme B est la ressortissante au nombre des destinations possibles en cas de reconduite d'office, l'arrêt attaqué a méconnu les dispositions et stipulations citées au point 11.

13. Il résulte de tout ce qui précède que Mme B est seulement fondée à demander l'annulation de l'article 4 de l'arrêté attaqué, en tant qu'il compte le pays dont elle a la nationalité au nombre des destinations possibles en cas d'éloignement d'office à l'expiration du délai de départ volontaire. Cette annulation partielle n'implique nécessairement aucune mesure d'exécution qu'il appartiendrait de prescrire au préfet de la Loire-Atlantique en application des articles L. 911-1 ou L. 911-2 du code de justice administrative.

Sur les frais liés au litige :

14. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions de la requête au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

D É C I D E :

Article 1er : L'article 4 de l'arrêté du préfet de la Loire-Atlantique portant obligation pour Mme B de quitter le territoire français est annulé en tant qu'il compte le pays dont Mme B a la nationalité au nombre des destinations possibles en cas d'éloignement d'office à l'expiration du délai de départ volontaire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme D B, au préfet de la Loire-Atlantique et à Me Rodrigues Devesas.

Délibéré après l'audience du 11 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Durup de Baleine, président,

Mme Thomas, première conseillère,

M. Brémond, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 juin 2024.

Le président-rapporteur,

A. DURUP DE BALEINEL'assesseure la plus ancienne

dans l'ordre du tableau,

S. THOMASLa greffière,

L. LÉCUYER

La République mande et ordonne au préfet de la Loire-Atlantique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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