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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2403129

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2403129

jeudi 12 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2403129
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationOQTF 6 semaines - 7ème chambre
Avocat requérantBEARNAIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 29 février 2024 et le 12 août 2024, M. B C, représenté par Me Béarnais, demande au tribunal :

1°) d'annuler les décisions du 16 février 2024 par lesquelles le préfet de la Loire-Atlantique l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourrait être reconduit d'office ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique à titre principal de lui délivrer une attestation de demande d'asile dans un délai de huit jours et à titre subsidiaire de réexaminer sa situation et de le munir le temps de ce réexamen d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de huit jours ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son avocate en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- il n'est pas établi que la signataire de l'arrêté était compétente ;

- la décision est insuffisamment motivée en méconnaissance des dispositions de l'article L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration ; la décision ne mentionne notamment pas la présence de sa fiancée en France et leur projet de mariage ; la décision ne mentionne pas quel alinéa de l'article L. 542-2 2° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile fonderait légalement la fin de son droit au maintien sur le territoire français ;

- le principe général du droit de l'Union d'être entendu, repris dans l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, a été méconnu ; il n'a pu faire état de son intégration en France et de ses liens familiaux du fait de la présence en France de son épouse, titulaire d'une carte de résident ; il aurait pu faire également valoir les risques encourus pour sa sécurité en cas de retour dans son pays d'origine ;

- le préfet n'a pas procédé à un examen de sa situation personnelle, notamment au regard des conséquences sur sa vie privée et familiale ;

- la décision est entachée d'une erreur de fait puisqu'il est mentionné qu'il serait célibataire alors qu'il était fiancé et s'est marié le 23 février 2024 ;

- la décision méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays d'éloignement :

- il n'est pas établi que la signataire était compétente ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

- le préfet n'a pas procédé à un examen de sa situation, notamment quant à l'absence de risques en cas de retour dans son pays d'origine ou des conséquences sur sa vie privée et familiale ;

- la décision méconnait les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 juin 2024, le préfet de la Loire-Atlantique conclut au rejet de la requête de M. C.

Il soutient que :

- l'obligation de quitter le territoire français n'est pas fondée sur les dispositions de l'article L. 542-2 2° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, mais sur celles de l'article L. 611-1 du code ;

- les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 8 août 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Béria-Guillaumie, vice-présidente, en application de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour et de l'heure de l'audience.

Le rapport de Mme Béria-Guillaumie, magistrate désignée, a été entendu au cours de l'audience publique.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B C, ressortissant azerbaïdjanais né en mai 1988, est entré en France en mai 2023. Il a déposé en juin 2023 une demande d'asile dont il s'est désisté en novembre 2023. Par des décisions du 16 février 2024, le préfet de la Loire-Atlantique a obligé M. C à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourrait être reconduit d'office. M. C demande l'annulation des décisions du 16 février 2024.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. L'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité () ".

3. Ainsi que la Cour de justice de l'Union européenne l'a jugé, notamment par son arrêt C-383/13 M. A, N. R./Staatssecretaris van Veiligheid en Justitie du 10 septembre 2013, les auteurs de la directive du 16 décembre 2008, s'ils ont encadré de manière détaillée les garanties accordées aux ressortissants des Etats tiers concernés par les décisions d'éloignement ou de rétention, n'ont pas précisé si et dans quelles conditions devait être assuré le respect du droit de ces ressortissants d'être entendus, qui fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union européenne. Si l'obligation de respecter les droits de la défense pèse en principe sur les administrations des Etats membres lorsqu'elles prennent des mesures entrant dans le champ d'application du droit de l'Union, il appartient aux Etats membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles doit être assuré, pour les ressortissants des Etats tiers en situation irrégulière, le respect du droit d'être entendu. Ce droit, qui se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts, ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause.

4. Dans le cadre ainsi posé, et s'agissant plus particulièrement des décisions relatives au séjour des étrangers, la Cour de justice de l'Union européenne a jugé, dans ses arrêts C-166/13 Sophie Mukarubega du 5 novembre 2014 et C-249/13 Khaled Boudjlida du 11 décembre 2014, que le droit d'être entendu préalablement à l'adoption d'une décision de retour implique que l'autorité administrative mette le ressortissant étranger en situation irrégulière à même de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur l'irrégularité du séjour et les motifs qui seraient susceptibles de justifier que l'autorité s'abstienne de prendre à son égard une décision de retour. Ce droit n'implique toutefois pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français, dès lors qu'il a pu être entendu sur l'irrégularité du séjour ou la perspective de l'éloignement.

5. Enfin, il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne, notamment de son arrêt du 10 septembre 2013, que toute irrégularité dans l'exercice des droits de la défense lors d'une procédure administrative concernant un ressortissant d'un pays tiers en vue de son éloignement ne saurait constituer une violation de ces droits et, en conséquence, que tout manquement, notamment, au droit d'être entendu n'est pas de nature à entacher systématiquement d'illégalité la décision prise. Il revient à l'intéressé d'établir devant le juge chargé d'apprécier la légalité de cette décision que les éléments qu'il n'a pas pu présenter à l'administration auraient pu influer sur le sens de cette décision et il appartient au juge saisi d'une telle demande de vérifier, lorsqu'il estime être en présence d'une irrégularité affectant le droit d'être entendu, si, eu égard à l'ensemble des circonstances de fait et de droit spécifiques de l'espèce, cette violation a effectivement privé celui qui l'invoque de la possibilité de mieux faire valoir sa défense dans une mesure telle que cette procédure administrative aurait pu aboutir à un résultat différent.

6. Il ressort des pièces du dossier que si M. C avait déposé une demande d'asile en juin 2023, il s'en est désisté au mois de novembre 2023 sans qu'il ressorte des pièces du dossier qu'il ait pu être entendu sur sa situation. Il ne ressort par ailleurs aucunement des pièces du dossier que M. C aurait par ailleurs été spécifiquement entendu sur sa situation avant l'obligation de quitter le territoire français du 16 février 2024 fondé sur les dispositions du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dès lors, M. C n'a pu faire état auprès des services de la préfecture de la Loire-Atlantique la relation qu'il a liée avec une compatriote installée régulièrement en France et qui y dispose d'une carte de séjour pluriannuelle valable jusqu'en 2027, compagne qu'il a rencontrée en 2020, avec laquelle il a décidé de se marier à l'été 2022 et qu'il a au demeurant épousée, quelques jours après la décision attaquée, le 23 février 2024. Dans ces conditions, compte tenu des éléments que l'intéressé aurait pu faire valoir, M. C est fondé à soutenir que l'obligation de quitter le territoire français du 16 février 2024 a été adoptée en méconnaissance des principes rappelés aux points 3 à 5.

7. Il résulte de ce qui précède que M. C est fondé à demander, pour ce motif, l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français du 16 février 2024, ainsi par voie de conséquence que les décisions du même jour portant à son égard fixation d'un délai de départ volontaire et fixation du pays d'éloignement.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. L'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas ".

9. Eu égard aux motifs du présent jugement, et en application des dispositions de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français attaquée implique que le préfet de la Loire-Atlantique réexamine, dans un délai de trois mois, la situation de M. C et qu'il lui délivre une autorisation provisoire de séjour jusqu'à qu'il ait à nouveau statué sur son cas.

Sur les frais liés au litige :

10. M. C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Béarnais, avocate de M. C, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à cette dernière de la somme de 800 euros.

D É C I D E :

Article 1er : Les décisions du 16 février 2024 par lesquelles le préfet de la Loire-Atlantique a obligé M. C à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourrait être reconduit d'office sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Loire-Atlantique de réexaminer la situation de M. C dans un délai de trois mois et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : L'Etat versera à Me Béarnais, avocate de M. C, la somme de 800 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, à Me Béarnais et au préfet de la Loire-Atlantique.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 septembre 2024.

La magistrate désignée,

M. BÉRIA-GUILLAUMIE

La greffière,

B. GAUTIER

La République mande et ordonne au préfet de la Loire-Atlantique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

No 2403129

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