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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2407732

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2407732

jeudi 6 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2407732
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation- Asile - 15 jours
Avocat requérantSIMEN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 24 mai 2024, Mme F D, représentée par Me Simen, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 16 mai 2024 par lequel le préfet de Maine-et-Loire a décidé de la transférer vers l'Espagne ;

3°) d'enjoindre au préfet de Maine-et-Loire, à titre principal, de prendre en charge sa demande d'asile et de lui remettre une attestation de demandeur d'asile en procédure normale, à titre subsidiaire de réexaminer sa situation dans un délai de 7 jours à compter de la notification du présent jugement ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 200 euros à Me Simen en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sur l'aide juridique.

Elle soutient que :

- il n'est pas établi que l'arrêté attaqué a été signé par une autorité compétente ;

- il n'est pas justifié de ce que les autorités espagnoles ont relevé ses empreintes, ni qu'elles ont été saisies, ni qu'elles ont donné leur accord ;

- il est entaché d'erreurs de fait et d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article 17 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il est entaché d'un défaut d'examen du risque de violation des stipulations de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3 paragraphe 2 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 juin 2024, le préfet de Maine-et-Loire conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme D ne sont pas fondés.

Mme D a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 28 mai 2024.

Le président du tribunal a désigné Mme Frelaut, première conseillère, pour statuer sur les litiges visés à l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de Genève du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Frelaut a été entendu au cours de l'audience publique du 4 juin 2024 à 14 heures 30.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D, ressortissante congolaise née le 18 décembre 1997, déclarant être entrée en France le 30 mars 2024, a présenté une demande d'asile auprès de la préfecture de Loire-Atlantique le 11 avril 2024. La consultation du fichier Eurodac a révélé que ses empreintes digitales avaient été enregistrées en Espagne le 4 janvier 2023. L'administration a saisi, le 15 avril 2024, les autorités espagnoles d'une demande de reprise en charge, sur le fondement de l'article 18.1 du règlement (UE) n° 604/2013, qu'elles ont implicitement acceptée. Par la présente requête, Mme D demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 16 mai 2024 par lequel le préfet de Maine-et-Loire a ordonné son transfert vers l'Espagne.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. L'aide juridictionnelle totale a été accordée à Mme D par une décision du 28 mai 2024. Par suite, les conclusions tendant à son admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire sont devenues sans objet et il n'y a plus lieu d'y statuer.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, par un arrêté du 28 février 2024 régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture, le préfet de Maine-et-Loire a donné délégation à M. Nicolas Brochard, secrétaire administratif de classe exceptionnelle, adjoint à la cheffe du pôle régional Dublin de la préfecture de Maine-et-Loire, signataire de l'arrêté attaqué, à l'effet de signer les décisions d'application du règlement " Dublin III " prises à l'égard des ressortissants étrangers en cas d'absence ou d'empêchement de M. B E, directeur de l'immigration et des relations avec les usagers, et de Mme C G, cheffe du pôle. Il n'est ni établi ni même allégué que M. E et Mme G n'auraient pas été absents ou empêchés. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté attaqué doit être écarté.

4. En deuxième lieu, le préfet de Maine-et-Loire justifie, par la production de la fiche décadactylaire Eurodac, de ce que les empreintes digitales de Mme D ont été enregistrées le 4 janvier 2023 par les autorités espagnoles sous le numéro ES 12328010315200. Il justifie également, par la production de la requête aux fins de reprise en charge adressée le 15 avril 2024 aux autorités espagnoles sur le fondement de l'article 18.1.b du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, de ce que ces autorités ont bien été saisies. Le préfet produit enfin le constat d'un accord implicite et confirmation de reconnaissance de la responsabilité transmis aux autorités espagnoles le 2 mai 2024, pris en application de l'article 25, paragraphe 2 du règlement (UE) n° 604/2013. Par suite, le moyen tiré de ce qu'il ne serait justifié, ni de la prise d'empreintes à l'origine de la mise en œuvre de la procédure de transfert, ni de la saisine des autorités espagnoles, ni de leur accord implicite doit être écarté.

5. En troisième lieu, la requérante fait valoir que le préfet de Maine-et-Loire a entaché la décision litigieuse d'erreurs de fait dès lors qu'elle souffre de problèmes de santé nécessitant un suivi médical, et qu'elle est hébergée par sa mère qui réside en France. Le préfet a toutefois relevé, dans la décision attaquée, que Mme D " déclare avoir des problèmes de santé, sans fournir plus de précision " et qu'elle n'a pas apporté de justificatifs médicaux, et que si la mère et le frère de la requérante résident en France, ils ne sont pas considérés comme des membres de la famille au titre de l'article 2 du règlement (UE) n°604/2013. A titre surabondant, il indique que Mme D " n'apporte aucune preuve de la véracité et de l'intensité des liens présumés ". La requérante n'établit pas qu'elle aurait fourni à l'administration les éléments ou les précisions dont l'absence est ainsi relevée dans la décision attaquée. Par ailleurs, l'attestation par laquelle sa mère indique l'héberger à son domicile est postérieure à la date de la décision attaquée. Elle n'est par suite pas fondée à soutenir que l'arrêté litigieux est entaché d'erreurs de fait.

6. En quatrième lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'État membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'État membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. () ". Il résulte de ces dispositions que si une demande d'asile est examinée par un seul Etat membre et qu'en principe cet Etat est déterminé par application des critères d'examen des demandes d'asile fixés par le chapitre III du règlement, dans l'ordre énoncé par ce chapitre, l'application de ces critères est toutefois écartée en cas de mise en œuvre de la clause dérogatoire énoncée au paragraphe 1 de l'article 17 de ce règlement, qui procède d'une décision prise unilatéralement par un Etat membre. Cette faculté laissée à chaque Etat membre est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

7. Pour soutenir que le préfet de Maine-et-Loire aurait dû faire usage de la clause dérogatoire prévue par les dispositions précitées de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, Mme D se prévaut de son état de santé et de la présence de sa mère et de son frère en France. Toutefois, d'une part, la seule production de deux fiches de rendez-vous au centre hospitalier universitaire de Nantes et d'une ordonnance ne saurait suffire à établir la situation de vulnérabilité alléguée. D'autre part, s'il ressort des pièces du dossier que la mère de la requérante réside régulièrement en France, cette seule circonstance n'est pas de nature à justifier la mise en œuvre de la clause dérogatoire prévue au paragraphe 1 de l'article 17 précité du règlement (UE) n° 604/2013, qui ne constitue qu'une simple faculté pour le préfet. Il suit de là que le préfet n'a pas commis d'erreur manifeste dans l'appréciation de la situation de la requérante.

8. En dernier lieu, aux termes de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Les États membres examinent toute demande de protection internationale présentée par un ressortissant de pays tiers ou par un apatride sur le territoire de l'un quelconque d'entre eux, y compris à la frontière ou dans une zone de transit. La demande est examinée par un seul État membre, qui est celui que les critères énoncés au chapitre III désignent comme responsable. / 2. () / Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable. / () ". Par ailleurs, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

9. Eu égard au niveau de protection des libertés et des droits fondamentaux dans les Etats membres de l'Union européenne, lorsque la demande de protection internationale a été introduite dans un Etat autre que la France, que cet Etat a accepté de prendre ou de reprendre en charge le demandeur et en l'absence de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, les craintes dont le demandeur fait état quant au défaut de protection dans cet Etat membre doivent en principe être présumées non fondées, sauf à ce que l'intéressé apporte, par tout moyen, la preuve contraire.

10. Si Mme D fait état de l'existence de défaillances affectant les conditions d'accueil et de prise en charge des demandeurs d'asile en Espagne qui entraîneraient un risque de traitement inhumain ou dégradant, les éléments qu'elle verse aux débats, notamment des rapports émanant d'associations ou d'organisations non gouvernementales, de la base de données AIDA, ainsi que des articles de presse ou publiés sur des sites internet, ne permettent pas d'établir que, à la date de l'arrêté attaqué, sa demande d'asile serait exposée à un risque sérieux de ne pas être traitée par les autorités espagnoles dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile alors que l'Espagne est un Etat membre de l'Union européenne partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Dans ces conditions, la requérante n'est pas fondée à soutenir que l'arrêté attaqué est entaché d'un défaut d'examen au regard du 2 de l'article 3 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013, de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne.

11. Il résulte de ce qui précède que la requête de Mme D doit être rejetée en toutes ses conclusions.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle de Mme D.

Article 2 : La requête de Mme D est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme F D, au préfet de Maine-et-Loire et à Me Simen.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 juin 2024.

La magistrate désignée,

L. FRELAUT

La greffière,

M. A

La République mande et ordonne au préfet de Maine-et-Loire en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce que requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière.

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