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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2410624

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2410624

mercredi 7 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2410624
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantBEARNAIS

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Nantes, statuant en référé, a été saisi par M. B A d’une demande de suspension de la décision implicite de la commission de recours contre les refus de visa, confirmant le refus de délivrance d’un visa de long séjour pour son fils au titre de la réunification familiale. Le juge des référés a rejeté la requête, estimant que la condition d’urgence n’était pas remplie, notamment en raison du délai écoulé depuis l’obtention du statut de réfugié et de l’absence de précarité immédiate démontrée. Aucun des moyens soulevés, tirés du défaut de motivation, de l’erreur d’appréciation sur l’identité et la situation familiale, ou de la méconnaissance des articles 8 de la Convention européenne des droits de l’homme et 3-1 de la Convention internationale des droits de l’enfant, n’a été jugé de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision. La décision s’appuie sur l’article L. 521-1 du code de justice administrative et les textes relatifs à l’entrée et au séjour des étrangers.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 12 juillet 2024, M. B A, représenté par Me Bearnais, demande à la juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision implicite par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision du 21 décembre 2023 par laquelle les autorités consulaires françaises à Addis-Abeba ont refusé de délivrer à son fils, C A, un visa de long séjour au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de réexaminer la demande de M. A dans un délai de sept jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est satisfaite compte tenu de la durée de séparation de la famille, de ce que sa famille se trouve dans une situation d'extrême précarité et du contexte géopolitique en Ethiopie à l'égard des érythréens ;

- il existe un doute sérieux sur la légalité de la décision dès lors que :

* la décision est entachée d'un défaut de motivation ;

* le motif tiré de ce que l'intéressé n'a pas justifié de son identité et de sa situation est entaché d'une erreur d'appréciation et méconnaît les dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que la demande de visa ne présente aucun caractère frauduleux, qu'il dispose de documents d'état civil authentiques, en dépit de l'institution récente d'un état civil en Erythrée, que le lien de famille est corroboré par des éléments de possession d'état caractérisés par les déclarations de M. A auprès des autorités chargées de l'asile et des messages échangés avec lui par une messagerie électronique ;

* la décision méconnaît les stipulations des articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 31 juillet 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie compte tenu de la tardiveté de la demande de visa à la suite de l'obtention du statut de réfugié et de ce que la famille ne réside plus en Ethiopie ;

- aucun des moyens soulevés par le requérant n'est de nature à faire naître un doute sérieux sur la légalité de la décision.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 19 juillet 2024.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête au fond, enregistrée le 19 mars 2024 sous le n° 2404198, par laquelle M. A demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal, sur le fondement de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, a désigné Mme El Mouats-Saint-Dizier, conseillère, pour exercer les fonctions de juge des référés.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 1er août 2024 à 10h00 :

- le rapport de Mme El Mouats-Saint-Dizier, juge des référés,

- les observations de Me Bearnais, représentant M. A, présent,

- et les observations du représentant du ministre de l'intérieur et des outre-mer.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant érythréen né le 1er avril 1974, s'est vu reconnaître la qualité de réfugié par une décision de la cour nationale du droit d'asile du 27 octobre 2021. M. C A, son fils né le 10 octobre 2006, a déposé une demande de visa de long séjour au titre de la réunification familiale auprès des autorités consulaires à Addis-Abeba (Ethiopie), qui a été rejetée par une décision du 21 décembre 2023. La commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a implicitement rejeté le recours formé contre cette décision consulaire. M. A demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision implicite de la commission de recours.

Sur les conclusions présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

En ce qui concerne l'urgence :

3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation de la personne requérante ou aux intérêts qu'elle entend défendre. Il appartient à la juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par la personne requérante, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence s'apprécie objectivement compte tenu de l'ensemble des circonstances de chaque espèce.

4. Il résulte de l'instruction que M. C B A, s'il vit avec sa mère et ses frères et sœurs, est séparé de son père depuis plus de neuf ans et a fui l'Erythrée en 2022, s'est réfugié au Soudan jusqu'en mai 2023, puis en Ethiopie jusqu'en avril 2024, pays dans lequel il soutient avoir été incarcéré quatre jours. M. C A a finalement fui au Kenya et détient un laissez-passer valable jusqu'au mois de janvier 2025. Dans ces conditions, eu égard aux troubles dans les conditions d'existence subis par le fils et le reste de la famille du requérant et à leurs conditions de vie instables et précaires, la décision attaquée porte à la situation du demandeur de visa une atteinte suffisamment grave et immédiate. Par suite, la condition d'urgence doit être regardée comme remplie.

En ce qui concerne l'existence d'un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée :

5. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; / () / 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire / () ".

6. Le moyen soulevé par le requérant, tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'erreur d'appréciation au regard de ces dispositions paraît, en l'état de l'instruction, de nature à faire naître un doute sérieux sur la légalité de cette décision.

7. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision implicite par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre la décision de refus de visa opposée à M. C B A au titre de la réunification familiale.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Eu égard à l'office du juge des référés, l'exécution de la présente décision implique nécessairement d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de procéder à un nouvel examen de la demande de visa de M. A, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

9. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros à verser à Me Bearnais, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision implicite par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre la décision de refus de visa opposée à M. C B A au titre de la réunification familiale est suspendue.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de réexaminer la demande de visa de M. A, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : L'Etat versera à Me Bearnais, avocate de M. A, la somme de 1 000 euros (mille euros) au titre des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B A, à Me Bearnais et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Fait à Nantes, le 7 août 2024.

La juge des référés,

M. EL MOUATS-SAINT-DIZIERLa greffière,

J. DIONNIS

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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