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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2411595

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2411595

mardi 20 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2411595
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation- Etrangers - 15 jours
Avocat requérantBENVENISTE

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Nantes a examiné le recours de M. B, ressortissant algérien, contre les décisions du préfet de la Loire-Atlantique l'obligeant à quitter le territoire français, lui refusant un délai de départ volontaire, fixant le pays de destination, prononçant une interdiction de retour de cinq ans et l'assignant à résidence. Le tribunal a rejeté l'ensemble des moyens soulevés, notamment ceux tirés de l'incompétence de l'auteur des actes, de l'insuffisance de motivation, du défaut d'examen de sa situation personnelle, de la méconnaissance de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme et de l'article 3-1 de la Convention internationale des droits de l'enfant. Il a estimé que la menace à l'ordre public était établie et que les décisions contestées étaient légales au regard des articles L. 611-1, L. 612-2, L. 612-6 et L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. En conséquence, la requête a été rejetée dans son intégralité.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, un mémoire et des pièces complémentaires, enregistrés le 26 juillet 2024, le 2 août 2024 et le 6 août 2024, M. A B, représenté par Me Benveniste, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler les décisions du 24 juillet 2024 par lesquelles le préfet de la Loire-Atlantique l'a obligé à quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il pourrait être reconduit d'office et a prononcé à son égard une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq années ;

2°) d'annuler la décision du 24 juillet 2024 par laquelle le préfet de la Loire-Atlantique l'a assigné à résidence à Rezé, l'a obligé à se présenter les lundis, mercredis et vendredis auprès du commissariat de police de Nantes, à l'exception des jours fériés, et l'a obligé à être présent à son domicile du lundi au vendredi de 17 heures à 20 heures ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros hors taxes à verser à son avocate en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne les moyens communs à l'ensemble des décisions :

- il n'est pas établi que la signataire des arrêtés était compétente ;

- les dispositions de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration ont été méconnues ;

- les décisions sont insuffisamment motivées en méconnaissance des dispositions des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration ;

- le préfet de la Loire-Atlantique n'a pas procédé à un examen de sa situation personnelle ;

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- la décision est entachée d'erreur de fait et d'erreur d'appréciation quant à la menace à l'ordre public qu'il représenterait ; le préfet n'apporte aucun élément permettant de justifier qu'il présenterait un risque élevé de récidive et de réitération, élément majeur à prendre en compte ;

- la décision méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; il vit en concubinage depuis l'année 2018 et a un enfant âgé de cinq ans de nationalité française avec lequel il a conservé des liens grâce aux parloirs et aux unités de vie familiale ; il vit en France depuis 2017 ; la vie commune a repris avec sa compagne et leur fils depuis sa sortie de prison ;

- la décision méconnait les stipulations de l'article 3.1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la décision est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision portant refus de délai de départ volontaire :

- la décision est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- la décision est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision méconnait les stipulations de l'article 3.1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- la décision est illégale en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- la décision méconnait les dispositions des articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation compte tenu de l'ancienneté de son séjour sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de l'absence de menace pour l'ordre public, de l'absence de soustraction à une précédente mesure d'éloignement ;

En ce qui concerne l'assignation à résidence :

- la décision méconnait les dispositions de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au regard des perspectives raisonnables d'éloignement ; aucune perspective raisonnable d'éloignement n'est établie ;

- la décision est entachée d'erreur manifeste d'appréciation notamment en ce qui concerne ses modalités l'obligeant à pointer trois fois par semaines et à rester chez lui trois heures par jour.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 29 juillet 2024 et le 2 août 2024, le préfet de la Loire-Atlantique conclut au rejet de la requête de M. B.

Il soutient que :

- M. B a été libéré du centre pénitentiaire de Nantes le 29 juillet 2024 ;

- les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 7 août 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Béria-Guillaumie en application des articles L. 614-2, L. 921-1 et L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour et de l'heure de l'audience.

Après avoir entendu au cours de l'audience publique, en présence de Mme Dionis, greffière d'audience :

- le rapport de Mme Béria-Guillaumie,

- les observations de Me Benveniste, représentant M. B, qui invoque en outre, à l'encontre de l'interdiction de retour sur le territoire français, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 3.1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et celles de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; les décisions sont fondées sur la menace à l'ordre public et reviennent a posteriori sur le fait qu'au moment de la condamnation de M. B, il n'était pas possible d'interdire judiciairement le territoire aux parents d'enfant français ; le juge exerce un contrôle normal sur la notion de menace à l'ordre public ; la circulaire du ministre de l'intérieur du 5 février 2024 rappelle que la notion de menace à l'ordre public ne doit pas de fonder uniquement sur les faits déjà condamnés mais doit prendre en compte l'avenir ; le préfet n'apporte aucun éléments pour fonder l'existence d'un risque à l'ordre public ; les faits pour lesquels M. B a été condamné sont graves, mais anciens et il n'y a pas de risques de réitération, le taux de récidive pour les faits de viol étant de 2,5 à 4 % contre 40 % de récidives et réitérations en général ; objectivement le risque de récidive est faible ; la menace grave et actuelle n'est pas caractérisée ; il convient en outre de mettre en balance cette éventuelle menace avec les différents intérêts en cause, à savoir le lien conservé avec sa compagne française avec son fils de cinq ans qui est de nationalité française ; les liens ont été maintenus par les parloirs et les unités de vie familiale, dont des photographies sont produites ; les décisions méconnaissent les stipulations de l'article 3.1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, à l'égard de son enfant français, sur lequel il n'a pas perdu l'autorité parentale ; il n'y a aucune analyse dans l'arrêté de l'impact sur l'intérêt supérieur de l'enfant, qui n'est pas à mettre en balance comme pour l'analyse de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; depuis qu'il est sorti de détention, il vit avec sa compagne et a recréé des liens quotidiens avec son enfant ; une interdiction de retour sur le territoire français de cinq ans le tiendrait éloigné de son fils pendant au moins cinq années, avec des liens uniquement sporadiques lors de voyages de l'enfant ;

- et les observations de M. B, qui soutient qu'il a achevé sa peine, a une nouvelle vie avec son fils et sa compagne ; il n'a pas eu d'autre condamnation.

Après avoir prononcé à l'issue de l'audience, la clôture de l'instruction en application des dispositions de l'article R. 922-16 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant algérien né en août 1981, est entré en France selon ses déclarations en 2017, de manière irrégulière. Il a été condamné par un arrêt de la cour d'assises de la Loire-Atlantique du 1er septembre 2021 à une peine de sept ans d'emprisonnement criminel pour des faits de viol. A l'approche de sa libération de prison, par un arrêté du 24 juillet 2024, le préfet de la Loire-Atlantique a obligé M. B à quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire et a prononcé à son égard une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq années. Par un second arrêté du même jour, le préfet de la Loire-Atlantique a assigné M. B à résidence à Rezé de quarante-cinq jours et l'a obligé à se présenter les lundis, mercredis et vendredis entre 8 heures et 9 heures auprès du commissariat de police de Nantes, ainsi qu'à être présent à son domicile tous les jours entre 17 heures et 20 heures. Par la présente requête, M. B demande l'annulation des décisions du 24 juillet 2024.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. L'article 3.1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant stipule que : " Dans toutes les décisions qui concernent des enfants, qu'elles soient le fait () des tribunaux, des autorités administratives (), l'intérêt supérieur des enfants doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

3. Il ressort des pièces du dossier ainsi qu'il a été dit ci-dessus au point 1 que M. B a été condamné le 1er septembre 2021 par la cour d'assises de la Loire-Atlantique à la peine de sept années d'emprisonnement pour des faits de viol commis en mai 2019. Il ressort aussi des pièces du dossier que le requérant est père d'un enfant français né le 30 mars 2019, né de sa relation avec une ressortissante française, relation qui n'est pas achevée, cette dernière étant par ailleurs présente aux côtés de l'intéressé au cours de l'audience publique. Il ressort également des pièces du dossier et notamment des relevés produits par le préfet défendeur que les liens entre M. B, sa compagne et son fils, alors bébé, ont perduré tout le temps de l'incarcération de l'intéressé. Le fils de M. B s'est ainsi vu délivrer un permis de visite au profit de son père dès le 16 octobre 2019, alors que le bébé était âgé de sept mois. Il ressort ainsi des relevés produits par le préfet défendeur, qui s'étendent entre l'année 2019 et l'année 2023, que la compagne de M. B et son fils ont obtenu des droits de visite réguliers et lui ont rendu visite très régulièrement, parfois plusieurs fois par mois, la première visite attestée du bébé prenant place en juin 2020. Il ne ressort aucunement des pièces du dossier que le requérant aurait perdu l'autorité parentale sur son fils. Par ailleurs, les éléments du dossier, notamment des photographies et une attestation de la mère de l'enfant confirment que des liens étroits ont été tissés entre l'enfant et son père, liens qui se sont accentués par la vie commune depuis la libération de son père. Compte tenu de l'ensemble de ces éléments, M. B est fondé à soutenir que l'obligation de quitter le territoire français du 24 juillet 2024, sans délai, et l'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq années, eu égard notamment aux effets qui s'attachent à ces mesures dans le temps, méconnaissent l'intérêt supérieur de son enfant, principe garanti par les stipulations citées au point précédent du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

4. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation des décisions du 24 juillet 2024 portant à son égard obligation de quitter le territoire français sans délai, fixation du pays de destination et interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq années. L'annulation de ces décisions entraine, par voie de conséquence, l'annulation de la décision du même jour portant assignation à résidence sur le territoire de la commune de Rezé et obligation de présentation trois fois par semaine et obligation d'être présent à son domicile entre 17 heures et 20 heures.

Sur les frais du litige :

5. M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Son avocate peut se prévaloir des dispositions combinées des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce de mettre à la charge de l'Etat, qui est la partie perdante dans cette instance, le versement à Me Benveniste, avocate du requérant, de la somme de 800 euros. Conformément aux dispositions de 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991, la perception de cette somme vaudra renonciation de cette avocate à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle qui a été accordée au requérant.

D E C I D E :

Article 1er : Les décisions du 24 juillet 2024 par lesquelles le préfet de la Loire-Atlantique a prononcé à l'égard de M. B une obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourrait être reconduit d'office, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq années, l'a assigné à résidence sur le territoire de la commune de Rezé, l'a obligé à se présenter trois fois par semaine auprès du commissariat de Nantes et l'a obligé à être présent à son domicile entre 17 heures et 20 heures sont annulées.

Article 2 : L'Etat versera à Me Benveniste, avocate de M. B, la somme de 800 euros (huit cents euros) au titre des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Benveniste et au préfet de la Loire-Atlantique.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 août 2024.

La magistrate désignée,

M. BÉRIA-GUILLAUMIE

La greffière,

J. DIONIS

La République mande et ordonne au préfet de la Loire-Atlantique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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