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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2411855

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2411855

mercredi 14 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2411855
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation- Etrangers - 15 jours
Avocat requérantBEARNAIS

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Nantes a rejeté la requête de M. A, ressortissant afghan, qui contestait l'arrêté du préfet de Maine-et-Loire ordonnant son transfert vers la Suède, responsable de l’examen de sa demande d’asile. Le requérant invoquait notamment une méconnaissance de son droit à l’information (article 4 du règlement Dublin III) et des risques de violation de l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme. Le tribunal a estimé que les moyens soulevés n’étaient pas fondés, considérant que la procédure avait été régulière et que la Suède, en tant qu’État membre, était tenue de respecter les droits fondamentaux. La solution retenue est donc le rejet de la demande d’annulation et des conclusions accessoires.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 30 juillet 2024 M. B A, représenté par Me Béarnais, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 9 juillet 2024 par lequel le préfet de Maine-et-Loire a décidé son transfert vers la Suède, Etat responsable de l'examen de sa demande d'asile ;

2°) d'enjoindre au préfet de Maine-et-Loire d'enregistrer sa demande d'asile, de lui remettre le dossier à adresser à l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et de lui délivrer une attestation de demandeur d'asile ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- il a été privé du droit de recevoir l'ensemble des informations prévues à l'article 4 du règlement " Dublin III ", dans une langue qu'il comprend, dès le début de la procédure ;

- il n'est pas établi que l'entretien prévu à l'article 5 du règlement " Dublin III ", au cours duquel il n'a pu faire état de ses craintes en cas de retour en Suède, ou ultérieurement en Afghanistan, a été mené conformément à ces dispositions, et notamment que cet entretien aurait été mené par une personne disposant des qualifications nécessaires ;

- la décision est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 17 du règlement " Dublin III " et compte tenu des risques de violation de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 7 août 2024 le préfet de Maine-et-Loire conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête sont dépourvus de fondement.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle auprès du tribunal judiciaire de Nantes du 1er août 2024.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Chatal, conseillère, pour statuer sur les litiges relevant du contentieux des décisions de transfert des personnes demandant l'asile en France vers l'Etat membre de l'Union européenne responsable de l'examen de la demande d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 8 août 2024 à 10h30 :

- le rapport de Mme Chatal, magistrate désignée ;

- les observations de Me Béarnais, représentant le requérant, qui a rappelé les moyens énoncés dans la requête et a notamment indiqué que la demande d'asile de M. A a été définitivement rejetée par la Suède qui lui a déjà signifié une obligation de quitter le territoire suédois, qui ne réexaminera pas sa situation et le renverra directement en Afghanistan où il risque sa vie en raison de son appartenance ethnique et de son occidentalisation. Me Béarnais a également indiqué que les brochures d'information sur le règlement " Dublin " ont été remises à M. A en farsi alors qu'il a déclaré comprendre le dari et que son droit à l'information a ainsi été méconnu.

Le préfet n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant afghan né en 1999 a sollicité l'asile auprès des services de la préfecture de Loire-Atlantique qui ont enregistré sa demande le 24 juin 2024. La consultation du fichier Eurodac ayant révélé que l'intéressé avait déposé une première demande de protection internationale en Suède après le dépôt de ses empreintes digitales le 8 novembre 2015, le préfet de Maine-et-Loire a sollicité, le 28 juin 2024, la reprise en charge de l'intéressé par les autorités suédoises, lesquelles ont donné leur accord explicite le 2 juillet 2024. Par l'arrêté attaqué du

9 juillet 2024, le préfet de Maine-et-Loire a décidé le transfert de M. A aux autorités suédoises, responsables de l'examen de sa demande d'asile.

2. En premier lieu, aux termes de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 consacré au droit à l'information : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement, et notamment : / a) des objectifs du présent règlement et des conséquences de la présentation d'une autre demande dans un État membre différent ainsi que des conséquences du passage d'un État membre à un autre pendant les phases au cours desquelles l'État membre responsable en vertu du présent règlement est déterminé et la demande de protection internationale est examinée; / b) des critères de détermination de l'État membre responsable (); / c) de l'entretien individuel en vertu de l'article 5 () ; / d) de la possibilité de contester une décision de transfert et, le cas échéant, de demander une suspension du transfert ; / e) du fait que les autorités compétentes des États membres peuvent échanger des données le concernant aux seules fins d'exécuter leurs obligations découlant du présent règlement; / f) de l'existence du droit d'accès aux données le concernant (). / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les États membres utilisent la brochure commune ().3. / Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l'entretien individuel visé à l'article 5(). ".

3. Il résulte de ces dispositions que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application du règlement du 26 juin 2013 doit se voir remettre, dès le moment où le préfet est informé de ce qu'il est susceptible d'entrer dans le champ d'application de ce règlement, et, en tout cas, avant la décision par laquelle l'autorité administrative décide de refuser l'admission provisoire au séjour de l'intéressé au motif que la France n'est pas responsable de sa demande d'asile, une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend. Cette information doit comprendre l'ensemble des éléments prévus au paragraphe 1 de l'article 4 du règlement. Eu égard à la nature de ces informations, la remise par l'autorité administrative de la brochure prévue par les dispositions précitées constitue pour le demandeur d'asile une garantie. En outre, en vertu de l'article L. 141-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, lorsqu'un étranger fait l'objet d'une mesure de transfert vers l'Etat responsable de l'examen de sa demande d'asile et qu'il ne parle pas le français, il indique au début de la procédure une langue qu'il comprend. Il indique également qu'il sait lire. Ces informations sont mentionnées sur la décision de non-admission, de maintien, de placement ou de transfert. Ces mentions font foi sauf preuve contraire.

4. Il ressort des pièces du dossier que M. A s'est vu remettre le 24 juin 2024 les brochures " A " et " B " conformes aux modèles figurant à l'annexe X du règlement d'exécution (UE) n° 118/2014 de la Commission du 30 janvier 2014 et le guide du demandeur d'asile. Ces documents lui ont été remis en langue farsi, et non en langue dari, langue qu'il a déclarée comprendre. Toutefois, M. A a été assisté au cours de l'entretien du 24 juin 2024 par un interprète en langue dari et a reconnu avoir reçu l'information sur les règlements communautaires, avoir compris que sa demande d'asile était traitée conformément au règlement " Dublin III " et avoir compris la procédure engagée à son encontre, ainsi qu'en atteste le résumé de l'entretien individuel. M. A a par ailleurs signé les pages de garde des brochures remises en langue farsi, langue proche du dari, en déclarant qu'il comprenait la langue dans laquelle ces documents étaient traduits. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir que les éléments d'information prévus au paragraphe 1 de l'article 4 du règlement n° 604/2013 ne lui ont pas été remis dans une langue qu'il comprend, ni par suite que son droit à l'information résultant de ces dispositions aurait été méconnu.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'Etat membre responsable, l'Etat membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. / () 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'Etat membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. () ".

6. Il ressort des mentions figurant sur le résumé d'entretien signé par M. A qu'il a bénéficié le 24 juin 2024, soit avant l'intervention de la décision contestée, de l'entretien individuel prévu par l'article 5 précité du règlement n° 604/2013. S'il ne résulte ni des dispositions citées au point précédent ni d'aucun principe que devrait figurer sur le compte rendu de l'entretien individuel la mention de l'identité de l'agent qui a mené l'entretien, il appartient à l'autorité administrative, en cas de contestation sur ce point, d'établir par tous moyens que l'entretien a bien, en application des dispositions précitées de l'article 5.5 du règlement du 26 juin 2013, été mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. Il ressort du résumé de l'entretien du 24 juin 2024 effectué avec l'aide d'un interprète en langue dari qu'il a notamment permis à M. A d'exposer sa situation familiale, d'expliquer par quels pays il était passé au cours de son itinéraire migratoire et de mentionner son passage par la Suède et le rejet de la demande d'asile déposée dans ce pays. Si le requérant fait valoir que l'entretien ne lui a pas permis de faire état de ses craintes d'un retour en Suède et des risques de persécution en cas d'éloignement vers l'Afghanistan, le résumé précise bien que la demande d'asile dans ce pays a été rejetée. La circonstance que l'agent qui a conduit l'entretien du 24 juin 2024 est seulement identifié par la mention " entretien réalisé par un agent qualifié du bureau de l'accueil de la demande d'asile " assortie de ses initiales, et dont le préfet donne le nom complet par la production d'une fiche d'instruction du dossier par la préfecture de police, ne permet pas de tenir pour établi que cet entretien n'aurait pas été mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 5 du règlement du 26 juin 2013 doit être écarté.

7. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de Maine-et-Loire n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation personnelle de M. A, notamment en ce qui concerne sa vulnérabilité. Par suite, le moyen tiré de ce que l'arrêté contesté serait entaché d'un défaut d'examen particulier de la situation du requérant doit être écarté.

8. En dernier lieu, aux termes de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Les États membres examinent toute demande de protection internationale présentée par un ressortissant de pays tiers ou par un apatride sur le territoire de l'un quelconque d'entre eux, y compris à la frontière ou dans une zone de transit. La demande est examinée par un seul État membre, qui est celui que les critères énoncés au chapitre III désignent comme responsable. () " Aux termes de l'article 17 du même règlement : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'État membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'État membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. () ". Il résulte de ces dispositions que si une demande d'asile est examinée par un seul Etat membre et qu'en principe cet Etat est déterminé par application des critères d'examen des demandes d'asile fixés par son chapitre III, dans l'ordre énoncé par ce chapitre, l'application de ces critères est toutefois écartée en cas de mise en œuvre de la clause dérogatoire énoncée au paragraphe 1 de l'article 17 du règlement, qui procède d'une décision prise unilatéralement par un Etat membre. Cette faculté laissée à chaque Etat membre est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile. Ces dispositions doivent être appliquées dans le respect des droits garantis par la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Les articles 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne disposent que : " Nul ne peut être soumis à la torture, ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

9. Par ailleurs, eu égard au niveau de protection des libertés et des droits fondamentaux dans les Etats membres de l'Union européenne, lorsque la demande de protection internationale a été introduite dans un Etat autre que la France, que cet Etat a accepté de prendre ou de reprendre en charge le demandeur et en l'absence de raisons sérieuses de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, les craintes dont le demandeur fait état quant au défaut de protection dans cet Etat membre doivent en principe être présumées non fondées, sauf à ce que l'intéressé apporte, par tout moyen, la preuve contraire. La seule circonstance qu'à la suite du rejet de sa demande de protection par cet Etat membre l'intéressé serait susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement ne saurait caractériser la méconnaissance par cet Etat de ses obligations.

10. M. A fait valoir que sa demande d'asile auprès des autorités suédoises a été rejetée de façon définitive et qu'il a fait l'objet d'une mesure d'éloignement. Il soutient qu'en cas de transfert vers la Suède, il sera nécessairement éloigné vers l'Afghanistan où il encourt des risques pour sa vie et sa sécurité en raison de son départ du pays en 2015 alors qu'il était encore mineur, de son séjour prolongé en Europe dont résulte son occidentalisation, de son appartenance ethnique, et plus généralement de la violence généralisée sévissant dans sa région d'origine en Afghanistan. Toutefois, en l'absence de raisons sérieuses de croire qu'il existe en Suède des défaillances systémiques dans le traitement des demandes d'asile, alors qu'il ressort en outre de la réponse favorable de la Suède à la demande de reprise en charge de l'intéressé que le rejet de la demande d'asile de M. A est certes devenu définitif mais que la décision d'expulsion le visant a expiré et que la nouvelle demande présentée par l'intéressé est en cours d'examen dans ce pays, et alors que le requérant ne fait état d'aucun élément particulier susceptible d'établir qu'il serait soumis en Suède à des traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales et à l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, les moyens tirés de ce que la décision litigieuse serait contraire à ces stipulations et entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ne peuvent qu'être écartés.

11. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de rejeter les conclusions de la requête tendant à l'annulation de la décision du 9 juillet 2024 par laquelle le préfet de Maine-et-Loire a ordonné le transfert de M. A aux autorités suédoises. Par voie de conséquence il y a lieu de rejeter également les conclusions à fin d'injonction ainsi que les conclusions relatives aux frais liés au litige.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Béarnais et au ministre de l'intérieur.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 août 2024.

La magistrate désignée,

A. Chatal

La greffière,

M.-C. Minard

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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