mardi 24 janvier 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Orléans |
| Section | Tribunal Administratif d'Orléans |
| N° Dossier | TA45-2202799 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | LAZARI |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 5 août 2022, M. et Mme B, représentés par la SELAS Oratio Avocats, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, de prescrire une expertise aux fins de décrire et de constater les désordres affectant l'immeuble dont ils sont propriétaires situé 11 rue Henri Cornet à Prunay-le-Gillon (Eure-et-Loir), d'en déterminer les causes ainsi que les travaux réparatoires nécessaires pour y mettre fin et chiffrer le coût de ces derniers, de fournir tous éléments techniques et de fait permettant au tribunal administratif de déterminer les responsabilités éventuellement encourues, et de dire que l'expert produira avant le dépôt de son rapport définitif, un pré-rapport ou une note de synthèse adressé aux parties assorti d'un délai suffisant pour leur permettre de produire leurs observations en réponse.
Ils soutiennent que :
- la maison dont ils sont propriétaires est affectée de plusieurs fissures qu'ils imputent aux importantes vibrations ressenties lors des travaux, entrepris en août 2018 par la société Colas Centre Ouest pour le compte de la commune de Prunay-le-Gillon, de réfection de voirie et de création d'un parking sur la parcelle cadastrée section AC n°20 reliant la rue Henri Cornet à l'école Roger Judenne qui borde leur maison ;
- à défaut de parvenir à une solution amiable avec la commune et l'entreprise de construction, ils sollicitent la présente demande d'expertise.
Par un mémoire en défense, enregistré le 29 août 2022, la commune de Prunay-le-Gillon, représentée par la SELARL Landot et associés, conclut, à titre principal, au rejet de la requête pour défaut d'utilité de la mesure sollicitée, à titre subsidiaire, formule toute protestations et réserves sur sa mise en cause et sa responsabilité et sollicite la condamnation de M. et Mme B à lui verser la somme de 2 500 € sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la demande des requérants, présentée quatre années après l'ouverture du chantier, est trop tardive et ne permettra pas de comparer utilement l'état de la maison avant et après les opérations de travaux réalisés pour discerner les causes des désordres ;
- les fissures constatées sur la propriété des époux B proviennent, en fait, du tassement différentiel de la maison sur le sol d'assise,
- les dégradations de la maison des requérants ne présentent donc aucun lien de causalité avec les travaux de réfection de la voierie.
Par un mémoire en réplique, enregistré le 23 septembre 2022, M. et Mme B maintiennent leur demande d'expertise dont l'objet portera notamment sur la détermination de l'origine des désordres affectant leur maison.
Par un mémoire en défense, enregistré le 23 janvier 2023, la société Colas Centre Ouest, représentée par Me Marie-Noëlle Lazari, conclut, à titre principal, au rejet de la requête pour défaut d'utilité de la mesure sollicitée, à titre subsidiaire, formule toute protestations et réserves sur sa mise en cause et sa responsabilité et sollicite la condamnation de M. et Mme B à lui verser la somme de 1 500 € sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- l'existence de fissures anciennes, antérieures au chantier de voirie, et la tardiveté de la requête de M. et Mme B rend impossible l'établissement d'un éventuel lien avec les travaux publics réalisés, notamment en l'absence d'investigations complémentaires que devaient réaliser les requérants ;
- en tout état de cause, la réception des travaux et la signature du décompte général définitif sans aucune réserve de la part de la commune de Prunay-le-Gillon actent la fin des relations contractuelles avec le maître d'ouvrage et s'opposent à ce que sa responsabilité en qualité de constructeur soit recherchée.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu le code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
Sur la demande d'expertise :
1. Aux termes du premier alinéa de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction. ". La prescription d'une mesure d'expertise en application de ces dispositions est subordonnée, notamment, au caractère utile de cette mesure qui doit être appréciée au vu des pièces du dossier et notamment des rapports des expertises judiciaire ou amiable qui ont pu être prescrites ou réalisées au titre du même litige et au regard des motifs de droit et de fait qui justifient, selon la demande, la mesure sollicitée.
2. Il résulte de l'instruction que, pour nier toute utilité à la demande d'expertise, la commune de Prunay-le-Gillon et la société Colas centre ouest font valoir, d'une part, que la demande des requérants est trop tardive pour permettre d'identifier les désordres supposément causés par les travaux, et d'autre part, que les dégradations constatées résulteraient du tassement endogène de la maison sur ses fondations n'entretenant, par conséquent, aucun lien de causalité avec les travaux en cause.
3. A l'examen des pièces du dossier, il ressort toutefois que l'expertise d'assurance amiable et contradictoire diligentée le 9 novembre 2018 par l'assureur de M. et M. B renvoie à la nécessité d'investigations complémentaires dans la mesure où le passage d'un compacteur vibrant à proximité de la maison parait être le révélateur des désordres sans en être la cause. Le rapport d'expertise amiable et contradictoire du 4 décembre 2018, effectué à l'initiative de l'assureur de la commune, constate les désordres liés à un tassement différentiel de la maison sur le sol d'assise, sans être en mesure d'en attribuer la cause à un phénomène de retrait - gonflement de sols argileux, à une mauvaise évacuation des eaux pluviales ou à la réalisation des travaux de voirie. En l'absence d'éléments d'information permettant de déterminer avec une certitude suffisante la ou les causes des désordres et leur imputabilité, totale ou partielle, aux requérants, aux travaux publics de réfection de voirie ou à un phénomène géologique, l'expertise s'avère donc utile. D'autre part, la caractérisation d'un éventuel lien de causalité entre les désordres et les opérations de travaux relève de la seule appréciation du juge du fond dans la perspective d'un éventuel recours en responsabilité, et ne saurait au stade de la procédure en référé, qui avant tout procès au fond ne tend qu'à ordonner toute mesure utile d'expertise ou d'instruction, faire obstacle à la mesure sollicitée. Enfin, peuvent être appelées à ladite expertise ordonnée sur le fondement des dispositions citées au point 1, non seulement les personnes dont la responsabilité est susceptible d'être engagée par l'action qui motive la demande d'expertise, mais aussi toute personne dont la présence est de nature à éclairer les travaux de l'expert. En raison de son intervention en matière de réfaction de la chaussée à proximité de la maison de M. et Mme B - et nonobstant les allégations de la société Colas centre ouest relatives à la fin de ses relations contractuelles avec la commune - la présence de cette société de construction aux opérations d'expertise est de nature à éclairer les travaux de l'expert même si sa responsabilité ne peut être recherchée devant ce tribunal. Par suite, la requête de M. et Mme B entre dans le champ d'application des dispositions précitées de l'article R. 532-1 du code de justice administrative et il y a lieu d'y faire droit en fixant la mission de l'expert comme il est précisé à l'article 1er de la présente ordonnance.
Sur les conclusions de la commune de Prunay-le-Gillon et de la société Colas centre ouest tendant à leur donner acte de leurs protestations et réserves :
4. La commune de Prunay-le-Gillon et la société Colas centre ouest demandent de leur donner acte de leurs protestations et réserves. Il n'appartient pas au juge des référés, saisi sur le fondement des dispositions de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, de donner acte de telles protestations et réserves.
Sur la demande des requérants tendant à ce que l'expert établisse une note de synthèse ou un pré-rapport avant le dépôt de son rapport :
5. Aucune disposition du code de justice administrative, ni aucun principe général du droit ne fait obligation à l'expert d'établir un pré-rapport ou une note de synthèse. L'expert, dans la conduite des opérations de l'expertise qui lui est confiée et dont il définit librement les modalités pratiques, de concert avec les parties, ne saurait se voir soumis à d'autres obligations que celles issues du principe du contradictoire. L'établissement d'un pré-rapport ou d'une note de synthèse adressé aux parties en vue de recueillir leurs éventuelles observations ne constitue donc qu'une modalité opérationnelle de l'expertise dont il appartient à l'expert d'apprécier la nécessité d'y recourir. Il suit de là que les conclusions susvisées ne peuvent qu'être rejetées.
Sur l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :
6. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ".
7. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées par la commune de Prunay-le-Gillon et la société Colas centre ouest sur le fondement de ces dispositions.
O R D O N N E :
Article 1er : M. D C, architecte, demeurant 89 rue de Chartres à Morancez (28630), est désigné en qualité d'expert. Il a pour mission :
1°) de se rendre sur les lieux, 11 rue Henri Cornet à Prunay-le-Gillon, propriété de M. et Mme B, de se faire remettre tous documents utiles à l'accomplissement de sa mission et d'entendre toute personne susceptible de l'éclairer ;
2') de décrire la nature et l'étendue des désordres dénoncés par les requérants dans leur requête concernant les problèmes de fissuration affectant l'habitation, en précisant la date de leur apparition ;
3°) de donner tous les éléments utiles d'appréciation sur la ou les causes des désordres constatés, en précisant s'ils sont imputables au tassement des fondations de l'ouvrage, à un phénomène de retrait-gonflement des argiles, à des défauts intrinsèques au bâtiment des requérants, à la réalisation de travaux publics de voierie ou à toute autre cause et, dans le cas de causes multiples, en indiquant la part d'imputabilité à chacune d'entre elles ;
4°) de déterminer les travaux de nature à remédier définitivement aux désordres constatés ;
5°) de fournir au juge les éléments lui permettant d'apprécier l'étendue des préjudices et notamment l'évaluation du coût des travaux nécessaires à réparer les désordres et leur durée ;
6°) de donner tous les éléments utiles d'appréciation sur les responsabilités encourues et les préjudices subis.
Article 2 : L'expert accomplira sa mission dans les conditions prévues aux articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il ne pourra recourir à un sapiteur sans l'autorisation préalable du président du tribunal administratif.
Article 3 : Préalablement à toute opération, l'expert prêtera serment dans les formes prévues à l'article R. 621-3 du code de justice administrative.
Article 4 : Les opérations d'expertise auront lieu contradictoirement en présence de M. et Mme B et des représentants de la commune de Prunay-le-Gillon et de la société Colas Centre Ouest.
Article 5 : L'expert avertira les parties conformément aux dispositions de l'article R. 621-7 du code de justice administrative.
Article 6 : L'expert déposera le rapport définitif au greffe en deux exemplaires avant le 30 juin 2023. Des copies seront notifiées par l'expert aux parties intéressées. Avec leur accord, cette notification pourra s'opérer sous forme électronique. L'expert justifiera auprès du tribunal de la date de réception de son rapport par les parties.
Article 7 : Les frais et honoraires de l'expertise seront mis à la charge de la ou des parties désignées dans l'ordonnance par laquelle le président du tribunal liquidera et taxera ces frais et honoraires.
Article 8 : Le surplus des demandes des parties est rejeté.
Article 9 : La présente ordonnance sera notifiée à M. et Mme B, à la commune de Prunay-le-Gillon, à la société Colas Centre Ouest et à l'expert.
Fait à Orléans, le 24 janvier 2023.
Le juge des référés,
Guy QUILLEVERE
La République mande et ordonne à la préfète de l'Eure-et-Loir en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
ABo