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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2302284

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2302284

mercredi 18 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2302284
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge unique - Eloignement
Avocat requérantGABON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 5 octobre 2023, M. F D, représenté par Me Gabon, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté n° PRD-2023-2034 du 14 septembre 2023 par lequel la préfète du Bas-Rhin a ordonné son transfert aux autorités espagnoles, responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin de procéder à l'examen de sa demande d'asile, sous astreinte de cent euros par jour de retard à compter du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros à verser à Me Gabon en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- l'arrêté contesté est entaché d'incompétence de l'auteur de l'acte ;

- il est insuffisamment motivé ;

- la préfète n'a pas procédé à l'examen particulier de sa situation personnelle ;

- il n'a pas été informé de ses droits et il n'a pas reçu les informations prévues par l'article 4 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 ainsi que les documents correspondants dans une langue qu'il comprend ;

- il n'a pas été mis en mesure de formuler ses observations ;

- il n'a pas bénéficié de l'entretien individuel prévu par l'article 5 du même règlement ; en tout état de cause, cet entretien ne s'est pas déroulé dans les conditions prévues par cet article ;

- la France était responsable de l'instruction de sa demande d'asile ;

- l'examen de sa situation aurait dû conduire la préfète à faire application des dispositions des articles 16 et 17 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- l'arrêté méconnaît les dispositions de l'article L. 744-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'arrêté en litige méconnait également les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 18 octobre 2023, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Maleyre, premier conseiller, pour statuer sur les litiges visés à l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Maleyre,

- et les observations de Me Gabon pour le compte de M. D.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant camerounais né le 14 septembre 1987, est entré en France le 14 juillet 2023. Le 1er août suivant, il a sollicité la reconnaissance de la qualité de réfugié auprès du guichet unique pour demandeurs d'asile (GUDA)

de Châlons-en-Champagne. La consultation du Système d'information sur les visas (VIS) a mis en évidence que les autorités espagnoles lui avaient délivré un visa en cours de validité au moment du dépôt de sa demande de reconnaissance de la qualité de réfugié. Une attestation de demande d'asile en procédure Dublin lui a été délivrée à cette même date. Les autorités de ce pays ont été saisies d'une demande de prise en charge le 9 août suivant. Elles ont donné leur accord exprès le 29 août 2023. Par un arrêté du 14 septembre 2023, la préfète du Bas-Rhin a ordonné son transfert à ces dernières, responsables de sa demande d'asile. M. D en demande l'annulation au tribunal.

Sur le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide

juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre M. D au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire, sur le fondement de ces dispositions.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

4. Par un arrêté du 7 octobre 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le lendemain, la préfète du Bas-Rhin a donné délégation à M. B C, chef du bureau de l'asile et de la lutte contre l'immigration irrégulière, à l'effet de signer notamment les arrêtés de transfert pris en application de la procédure Dublin, et en cas d'absence ou d'empêchement, à Mme A E, cheffe du pôle régional Dublin. Le requérant ne conteste pas que M. C aurait été absent ou empêché. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté en litige doit être écarté.

5. L'arrêté contesté vise le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, notamment le 2 de son article 12, et le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il relate les conditions d'entrée en France de M. D et les démarches accomplies en vue de la détermination de l'Etat membre responsable de sa demande d'asile. Il expose les motifs pour lesquels la préfète du Bas-Rhin a requis les autorités espagnoles d'une demande de prise en charge et la raison pour laquelle il doit être transféré en Espagne. Ainsi, et alors que la préfète n'avait pas à reprendre l'ensemble des éléments de la situation du requérant, cet arrêté comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, il est suffisamment motivé.

6. En vertu de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application de ce règlement doit se voir remettre, dès le moment où sa demande de protection internationale est introduite, une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend. Cette information doit comprendre l'ensemble des éléments prévus par ces dispositions. Eu égard à la nature desdites informations, la remise par l'autorité administrative des brochures prévues par lesdites dispositions constitue pour le demandeur d'asile une garantie. Conformément aux dispositions de son article 5, les autorités de l'Etat membre procédant à la détermination de l'Etat membre responsable doivent vérifier que le demandeur d'asile a bien reçu et compris les informations prévues par l'article 4 du même règlement.

7. D'une part, il ressort des pièces du dossier que les services de la préfecture de la Marne ont notamment remis à M. D le 1er août 2023 les brochures intitulées " A. J'ai demandé l'asile dans l'UE - quel pays sera responsable de ma demande d'asile ' " et " B. Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' " en langue française, langue qu'il a déclaré comprendre et sur la première page desquelles il a apposé sa signature. Ces dernières constituent la brochure commune visée au paragraphe 3 de l'article 4 du règlement du 26 juin 2013 et contiennent l'intégralité des informations prévues par les dispositions précitées de ce règlement. D'autre part, l'entretien individuel prévu par les dispositions de l'article 5 du règlement du 26 juin 2013, mené par un agent de la préfecture de la Marne, qualifié au sens du 5 de cet article, a également eu lieu le 1er août 2023. Si M. D soutient par ailleurs qu'il n'a pas eu accès au résumé de l'entretien, la préfète du Bas-Rhin le produit aux débats et le requérant l'a signé. Le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions ne peut qu'être écarté.

8. Il ressort des termes mêmes de l'arrêté en litige que la préfète a procédé à l'examen particulier de sa situation personnelle, y compris au regard des dispositions des articles 3 et 17 du règlement du 26 juin 2013, ainsi que des risques éventuellement encourus en cas de transfert en Espagne.

9. D'une part, aux termes du 2 de l'article 12 du règlement du 26 juin 2013 : " Si le demandeur est titulaire d'un visa en cours de validité, l'Etat membre qui l'a délivré est responsable de l'examen de la demande protection internationale () ". D'autre part, aux termes de l'article L. 541-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'attestation délivrée en application de l'article L. 521-7, dès lors que la demande d'asile a été introduite auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, vaut autorisation provisoire de séjour et est renouvelable jusqu'à ce que l'office et, le cas échéant, la Cour nationale du droit d'asile statuent ". Aux termes de l'article L. 571-1 du même code : " () Une attestation de demande d'asile est délivrée au demandeur selon les modalités prévues à l'article L. 521-7. Elle mentionne la procédure dont il fait l'objet. Elle est renouvelable durant la procédure de détermination de l'Etat responsable et, le cas échéant, jusqu'à son transfert effectif à destination de cet Etat () ".

10. L'attestation de demande d'asile délivrée à M. D le 1er août 2023 l'a été sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 571-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, non sur celles de l'article L. 541-2 du même code, et n'ont pas eu pour effet de rendre responsables les autorités françaises de l'examen de la demande d'asile du requérant. Il ressort des pièces du dossier que M. D bénéficiait d'un visa délivré par les autorités espagnoles en cours de validité au moment du dépôt de sa demande de reconnaissance de la qualité de réfugié. Dès lors, les autorités espagnoles étaient, en vertu des dispositions précitées du 2 de l'article 12 du règlement du 26 juin 2013, responsables de l'examen de sa demande d'asile.

11. M. D se prévaut des dispositions de l'article 16 du règlement du 26 juin 2013. Cependant, il ressort des pièces du dossier qu'il est dépourvu de toute famille sur le territoire français, de sorte qu'il n'est pas fondé à se prévaloir du principe de l'unité de la famille que ces dispositions prévoient.

12. D'une part, la faculté laissée à chaque Etat membre, par l'article 17 du règlement du 26 juin 2013, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

13. D'autre part, l'Espagne est un État membre de l'Union européenne, partie à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complété par le protocole de New York, et à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il doit alors être présumé que le traitement réservé aux demandeurs d'asile dans cet État membre est conforme aux exigences de la convention de Genève ainsi qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Cependant, cette présomption peut être renversée, sur la base d'éléments objectifs, fiables, précis et dûment actualisés et au regard du standard de protection des droits fondamentaux garanti par le droit de l'Union, s'il y a des raisons sérieuses de croire qu'il existe des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs d'asile, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant.

14. M. D soutient qu'il ne peut retourner en Espagne en raison de son état de santé, de la présence de membres de sa famille en France et de ce que les autorités espagnoles ont refusé d'enregistrer sa demande d'asile. Toutefois, l'intéressé ne produit aucun élément relatif à sa santé et il n'est ni établi ni même allégué qu'il ne pourrait pas être pris en charge en Espagne ni voyager à destination de ce pays. En outre, l'intéressé a déclaré être célibataire et ne pas disposer d'attaches familiales en France. Enfin, ses allégations selon lesquelles les autorités espagnoles auraient refusé d'examiner sa demande d'asile ne sont étayées par aucune pièce au dossier, alors que le requérant évoque par ailleurs un réexamen. Dès lors, la préfète n'a pas entaché son arrêté d'erreur manifeste d'appréciation en ne faisant pas usage de la clause discrétionnaire prévue par les dispositions de l'article 17 du règlement du 26 juin 2013 et le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

15. Eu égard à ce qui a été dit au point précédent, et alors que l'intéressé n'est en France que depuis le 14 juillet 2023, le moyen tiré de la méconnaissance de stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne peut qu'être écarté.

16. M. D ne peut utilement se prévaloir des dispositions de l'article L. 744-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui imposent aux autorités de l'Etat responsable de l'examen d'une demande d'asile d'évaluer la vulnérabilité du demandeur.

17. Il résulte de tout ce qui précède que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 14 septembre 2023 de la préfète du Bas-Rhin. En conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et d'astreinte, ainsi que celles tendant à l'application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : M. D est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. D est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. F D, à Me Gabon et à la préfète du Bas-Rhin.

Rendu public par mise à disposition au greffe du tribunal le 18 octobre 2023.

Le magistrat désigné,

Signé

P-H. MALEYRE

La greffière,

Signé

S. VICENTE

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