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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2300930

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2300930

jeudi 22 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2300930
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 3
Avocat requérantISSA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 24 mars 2023, M. C B, représenté par Me Issa, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 23 mars 2023 par lequel le préfet de la Meuse lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé son pays de destination, lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de dix-huit mois et l'a assigné à résidence ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Meuse de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour et de réexaminer sa situation dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros à verser à son avocat, Me Issa, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne les moyens communs à l'ensemble des décisions :

- l'arrêté en litige a été signé par une autorité incompétente ;

- il est insuffisamment motivé, ce qui révèle un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- son droit d'être entendu protégé par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne n'a pas été respecté ;

- la décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

- son comportement n'est pas une menace à l'ordre public ;

- il ne présente aucun risque de fuite.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- la décision sera annulée en conséquence de l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle ne lui a pas été notifiée dans une langue qu'il comprend ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- la décision ne tient pas compte des quatre critères énoncés par l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation quant à sa durée, à l'existence d'une précédente mesure d'éloignement et de circonstances humanitaires ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation quant à l'existence d'une menace à l'ordre public ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :

- la décision sera annulée en conséquence de l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- la décision a été prise en méconnaissance du principe du contradictoire prévu par les dispositions de l'article 24 de la loi du 12 avril 2000 et du décret du 28 novembre 1983 ;

- l'obligation de pointage n'est pas justifiée et elle est incompatible avec sa vie privée et familiale et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision est entachée d'une erreur de droit dès lors qu'elle n'est pas limitée dans le temps ;

- la décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle porte atteinte à sa liberté d'aller et venir.

Par un mémoire en défense enregistré le 31 mars 2023, le préfet de la Meuse conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Des pièces ont été enregistrées, pour M. B, le 28 mai 2023, et n'ont pas été communiquées.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 14 avril 2023 du bureau d'aide juridictionnelle.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Cabecas,

- et les observations de Me Issa, avocat de M. B.

Une note en délibéré a été produite le 5 juin 2023 pour M. B mais n'a pas été communiquée.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant serbe né le 27 janvier 1996, serait entré en France au cours du mois d'août 2020, selon ses déclarations. Par un arrêté du 28 avril 2021, le préfet de la Meuse lui a fait obligation de quitter le territoire français et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d'un an. Il a été interpellé lors d'un contrôle routier par les services de police, le 23 mars 2023, et, par un arrêté du même jour, le préfet de la Meuse lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé son pays de destination, lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de dix-huit mois et l'a assigné à résidence. M. B demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions tendant à l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président ".

3. Par une décision du 14 avril 2023, le bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Nancy a admis M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, il n'y a plus lieu de statuer sur la demande du requérant tendant à ce qu'il soit admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions aux fins d'annulation et d'injonction :

En ce qui concerne les moyens dirigés contre la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, par un arrêté n°2023-568 du 7 mars 2023, publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de la Meuse le même jour, le préfet de la Meuse a donné délégation à Mme A D, directrice de la citoyenneté et de la légalité, à l'effet de signer les arrêtés portant obligation de quitter le territoire français. Par suite, Mme D, signataire de l'arrêté contesté, était compétente pour signer la mesure d'éloignement en litige. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté contesté doit être écarté.

5. En deuxième lieu, la décision portant obligation de quitter le territoire français vise la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions applicables du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, notamment les 1° et 5° de l'article L. 611-1. Elle mentionne que M. B est entré irrégulièrement sur le territoire français et que son comportement constitue une menace pour l'ordre public. La décision fait également état d'éléments relatifs à sa situation privée et familiale. Elle comporte ainsi les considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement. Dès lors, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté comme manquant en fait.

6. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet n'aurait pas procédé à un examen sérieux de la situation du requérant avant de prononcer à son encontre la mesure d'éloignement en litige.

7. En quatrième lieu, il résulte de la jurisprudence de la Cour de Justice de l'Union européenne que l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne s'adresse non pas aux Etats membres mais uniquement aux institutions, organes et organismes de l'Union. Ainsi, le moyen tiré de sa violation par une autorité d'un Etat membre est inopérant. Toutefois, il résulte de la jurisprudence de la Cour de Justice de l'Union européenne que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Il appartient aux Etats membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles le respect de ce droit est assuré. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause. Le droit d'être entendu préalablement à l'adoption d'une décision de retour implique que l'autorité administrative mette le ressortissant étranger en situation irrégulière à même de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur l'irrégularité de son séjour et les motifs qui seraient susceptibles de justifier que l'autorité s'abstienne de prendre à son égard une décision de retour Il n'implique toutefois pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français, dès lors qu'il a pu être entendu sur l'irrégularité du séjour ou la perspective de l'éloignement.

8. Il ressort des pièces du dossier que M. B a été entendu par les services de gendarmerie, qui l'ont informé de ce qu'il était susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement et l'ont invité à présenter des observations. Par suite, il n'est pas fondé à soutenir que son droit d'être entendu aurait été méconnu.

9. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; () / 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public ; () ".

10. Pour obliger M. B à quitter le territoire français, le préfet de la Meuse s'est fondé sur les dispositions du 1° et du 5° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les circonstances que le requérant est entré irrégulièrement en France et que son comportement constitue une menace pour l'ordre public.

11. Si le préfet de la Meuse fait valoir que le requérant a été interpellé pour des faits de conduite d'un véhicule sans permis de conduire, les 8 novembre 2021 et 23 mars 2023, il ne produit aucun élément de nature à établir leur matérialité, alors que le requérant conteste avoir fait l'objet d'une condamnation pénale pour de tels faits. Dans ces conditions, le requérant est fondé à soutenir que le préfet a fait une inexacte application des dispositions du 5° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en estimant que son comportement constitue une menace à l'ordre public.

12. Toutefois, le requérant ne conteste pas être entré irrégulièrement sur le territoire français au sens du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 611-1 de ce code doit être écarté.

13. En sixième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ".

14. Si M. B soutient être présent en France afin d'apporter un appui à ses parents, qui souffrent de problèmes de santé, il a déclaré aux services de la gendarmerie être entré en France, pour la dernière fois, au cours de l'année 2023 et vivre en Serbie avec sa compagne, avec laquelle il a un enfant. Si ce dernier se trouve actuellement sur le territoire français, l'intéressé a déclaré aux services de police qu'il l'avait emmené avec lui depuis la Serbie afin de rendre visite à ses parents. Enfin, M. B s'est prévalu à l'audience d'éléments qui ne corroborent pas ses déclarations aux services de gendarmerie. Dans ces conditions, M. B n'est pas fondé à soutenir que la décision portant refus de séjour a porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par les stipulations précitées une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise.

En ce qui concerne les moyens dirigés contre les autres décisions :

15. En premier lieu, si, par un arrêté n°2023-568 du 7 mars 2023, publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de la Meuse le même jour, le préfet de la Meuse a donné délégation à Mme A D, directrice de la citoyenneté et de la légalité, à l'effet de signer les arrêtés portant obligation de quitter le territoire français, interdiction de retour sur le territoire et assignation à résidence, cette délégation n'autorise pas Mme D, signataire de l'arrêté contesté, à signer les décisions fixant le pays de destination et refusant d'accorder un délai de départ volontaire. Dans ces conditions, le requérant est fondé à soutenir que ces décisions sont entachées d'incompétence de leur auteur.

16. En deuxième lieu, la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est fondée sur les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile aux termes duquel : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. () ". Dès lors que la décision refusant d'accorder un délai de départ volontaire à M. B a été annulée et que le préfet s'est fondé sur les dispositions de l'article L. 612-6 pour interdire le retour sur le territoire français au requérant, ce dernier est fondé à demander l'annulation de la décision d'interdiction de retour par voie de conséquence de celle relative au délai de départ volontaire.

17. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 614-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision de ne pas accorder de délai de départ volontaire est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et le président du tribunal administratif ou le magistrat désigné à cette fin rappelle à l'étranger son obligation de quitter le territoire français dans le délai qui lui sera fixé par l'autorité administrative en application des articles L. 612-1 ou L. 612-2. Ce délai court à compter de sa notification ".

18. L'annulation de la décision portant refus de délai de départ volontaire entraîne, par voie de conséquence, l'annulation de la décision assignant M. B à résidence en application de l'article L. 614-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

19. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 23 mars 2023 du préfet de la Meuse en tant seulement qu'il refuse de lui accorder un délai de départ volontaire, fixe son pays de destination, lui interdit de retourner sur le territoire français et l'assigne à résidence.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

20. En premier lieu, le présent jugement, par lequel le tribunal ne fait droit que partiellement aux conclusions à fin d'annulation présentées par M. B, n'implique pas que le préfet de la Meuse réexamine sa situation ni qu'il lui délivre une autorisation provisoire de séjour. Par suite, les conclusions à fin d'injonction ne peuvent qu'être rejetées.

21. En second lieu, en application de l'article L. 614-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il est rappelé à M. B son obligation de quitter le territoire français dans le délai qui lui sera fixé par l'autorité administrative en application des articles L. 612-1 ou L. 612-2 du même code.

Sur les frais de l'instance :

22. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que la somme demandée au titre des frais exposés et non compris dans les dépens soit mise à la charge de l'Etat, qui n'a pas la qualité de partie perdante, pour l'essentiel, dans la présente instance.

DÉCIDE :

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur la demande de M. B tendant à ce qu'il soit admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 23 mars 2023 du préfet de la Meuse est annulé en tant qu'il refuse d'accorder à M. B un délai de départ volontaire, fixe son pays de destination, lui interdit de retourner sur le territoire français et l'assigne à résidence.

Article 3 : En application de l'article L. 614-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il est rappelé à M. B son obligation de quitter le territoire français dans le délai qui lui sera fixé par l'autorité administrative en application des articles L. 612-1 ou L. 612-2 du même code.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, à Me Issa et au préfet de la Meuse.

Délibéré après l'audience du 1er juin 2023, à laquelle siégeaient :

- M. Di Candia, président,

- Mme Cabecas, première conseillère,

- M. Bastian, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 22 juin 2023.

La rapporteure,

L. CabecasLe président,

O. Di Candia

Le greffier,

P. LepageLa République mande et ordonne au préfet de la Meuse en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2300930

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