jeudi 4 mai 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Nancy |
| Section | Tribunal Administratif de Nancy |
| N° Dossier | TA54-2301303 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Reconduites à la frontière |
| Avocat requérant | ISSA |
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le règlement UE n° 604/2013 du 26 juin 2013
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Guidi, première conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles L. 572-5, L. 572-6, L. 614-5, L. 614-6, L. 614-9, L. 614-11, L. 614-12, L. 614-15, L. 615-2, L. 623-1, L. 732-8 et L. 754-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Guidi, magistrate désignée,
- les observations de Me Issa, avocat commis d'office représentant Mme A, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens et soutient en outre qu'il n'est pas établi que l'entretien individuel préalable à l'enregistrement de sa demande d'asile a été conduit par un agent qualifié ce qui la privée d'une garantie et rend la procédure irrégulière ;
- les observations de M. E, représentant la préfète du Bas-Rhin, préfète de la région Grand Est, qui conclut au rejet de la requête ;
- et les observations de Mme A, assisté d'un interprète en langue anglaise.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A, ressortissante nigériane né le 11 aout 1981, est entrée en irrégulièrement en France pour présenter une demande d'asile enregistrée le 7 novembre 2022. Après avoir consulté le fichier Eurodac, la préfète du Bas-Rhin, préfète de la région Grand Est a constaté que l'intéressée avait présenté une demande d'asile en Belgique. Les autorités belges ayant expressément donné leur accord à la prise en charge de Mme A, sur le fondement de l'article 18-1 d) du règlement UE n° 604/2013, la préfète du Bas-Rhin, préfète de la région Grand Est a décidé son transfert aux autorités belges responsables de l'examen de sa demande d'asile par un arrêté du 13 janvier 2023, notifié le 27 avril 2023 dont Mme A, placée en rétention, demande l'annulation.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. En premier lieu, l'arrêté est signé par Mme B C, cheffe du pôle régional Dublin, à laquelle la préfète de la région Grand Est, préfète du Bas-Rhin, établie avoir délégué sa signature par un arrêté du 4 octobre 2022 publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du 7 octobre suivant. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des décisions attaquées manque en fait et doit être écarté.
3. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué du 13 janvier 2023 vise le règlement UE n° 604/2013 du 26 juin 2013, le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que le règlement (CE) n° 1560/2003 du 2 septembre 2003 portant modalités d'application du règlement n° 343/2003 du Conseil établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable d'une demande d'asile. Il énonce que la consultation du fichier Eurodac fait apparaître que Mme A a déjà sollicité l'asile auprès des autorités belges. L'arrêté précise également que les autorités belges ont été saisies d'une demande de reprise en charge et qu'elles ont expressément donné leur accord le 21 décembre 2022, sur le fondement de l'article 18 1) d du règlement UE n° 604/2013. Cette décision, qui comprend les éléments de droit et de faits sur lesquels elle se fonde, est donc suffisamment motivée.
4. En troisième lieu, aux termes de l'article 31 du règlement n°604/2013 du 26 juin 2013 : " L'État membre procédant au transfert d'un demandeur ou d'une autre personne visée à l'article 18, paragraphe 1, point c) ou d), communique à l'État membre responsable les données à caractère personnel concernant la personne à transférer qui sont adéquates, pertinentes et raisonnables, aux seules fins de s'assurer que les autorités qui sont compétentes conformément au droit national de l'État membre responsable sont en mesure d'apporter une assistance suffisante à cette personne, y compris les soins de santé urgents indispensables à la sauvegarde de ses intérêts essentiels, et de garantir la continuité de la protection et des droits conférés par le présent règlement et par d'autres instruments juridiques pertinents en matière d'asile. Ces données sont communiquées à l'État membre responsable dans un délai raisonnable avant l'exécution d'un transfert, afin que ses autorités compétentes conformément au droit national disposent d'un délai suffisant pour prendre les mesures nécessaires. () " Et, aux termes de l'article 32 du même règlement : " Aux seules fins de l'administration de soins ou de traitements médicaux, notamment aux personnes handicapées, aux personnes âgées, aux femmes enceintes, aux mineurs et aux personnes ayant été victimes d'actes de torture, de viol ou d'autres formes graves de violence psychologique, physique ou sexuelle, l'État membre procédant au transfert transmet à l'État membre responsable des informations relatives aux besoins particuliers de la personne à transférer, dans la mesure où l'autorité compétente conformément au droit national dispose de ces informations, lesquelles peuvent dans certains cas porter sur l'état de santé physique ou mentale de cette personne. Ces informations sont transmises dans un certificat de santé commun accompagné des documents nécessaires. L'État membre responsable s'assure de la prise en compte adéquate de ces besoins particuliers, notamment lorsque des soins médicaux essentiels sont requis. () ".
5. Il résulte des dispositions précitées que l'Etat membre procédant au transfert d'un ressortissant étranger communique à l'Etat membre responsable de l'examen de sa demande les données à caractère personnel le concernant afin de s'assurer que l'Etat membre responsable soit en mesure d'apporter une assistance suffisante à cette personne, y compris les soins de santé urgents indispensables à la sauvegarde de ses intérêts essentiels. Ces articles, relatifs aux modalités d'exécution du transfert de la personne qui fait l'objet d'une décision de remise, prévoient qu'une fois la décision prise les données sont communiquées à l'Etat membre responsable dans un délai raisonnable avant l'exécution du transfert et renvoient notamment au point 9 de l'article 34, relatif au partage d'information, qui prévoit que le demandeur a le droit de former un recours ou de déposer une plainte devant les autorités ou les juridictions compétentes de l'Etat membre qui lui a refusé le droit d'accès aux données le concernant ou le droit d'en obtenir la rectification ou l'effacement. Ainsi, le respect de ces dispositions est sanctionné par une procédure spécifique. Par suite, Mme A ne peut utilement se prévaloir de la méconnaissance des dispositions précitées des articles 31 et 32 du règlement n°604/2013 à l'appui de la contestation de la décision ordonnant son transfert aux autorités italiennes. Le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions doit donc être écarté.
6. En quatrième lieu, les moyens tirés de ce que la décision de transfert " ne respecte pas les critères hiérarchiques " et est entachée d'une erreur d'appréciation ne sont, en tout état de cause, pas assortis des précisions suffisantes pour permettre au juge d'en apprécier le bien-fondé. Ils ne peuvent, dès lors, qu'être écartés pour ce motif.
7. En cinquième lieu, aux termes de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 susvisé : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement / a) des objectifs du présent règlement et des conséquences de la présentation d'une autre demande dans un État membre différent ainsi que des conséquences du passage d'un État membre à un autre pendant les phases au cours desquelles l'État membre responsable en vertu du présent règlement est déterminé et la demande de protection internationale est examinée ; / b) des critères de détermination de l'État membre responsable, de la hiérarchie de ces critères au cours des différentes étapes de la procédure et de leur durée, y compris du fait qu'une demande de protection internationale introduite dans un État membre peut mener à la désignation de cet État membre comme responsable en vertu du présent règlement même si cette responsabilité n'est pas fondée sur ces critères ; / c) de l'entretien individuel en vertu de l'article 5 et de la possibilité de fournir des informations sur la présence de membres de la famille, de proches ou de tout autre parent dans les États membres, y compris des moyens par lesquels le demandeur peut fournir ces informations ; / d) de la possibilité de contester une décision de transfert et, le cas échéant, de demander une suspension du transfert ; / e) du fait que les autorités compétentes des États membres peuvent échanger des données le concernant aux seules fins d'exécuter leurs obligations découlant du présent règlement ; / f) de l'existence du droit d'accès aux données le concernant et du droit de demander que ces données soient rectifiées si elles sont inexactes ou supprimées si elles ont fait l'objet d'un traitement illicite, ainsi que des procédures à suivre pour exercer ces droits, y compris des coordonnées des autorités visées à l'article 35 et des autorités nationales chargées de la protection des données qui sont compétentes pour examiner les réclamations relatives à la protection des données à caractère personnel. ().. / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les États membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. / Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l'entretien individuel visé à l'article 5. / 3. La commission rédige, au moyen d'actes d'exécution, une brochure commune ainsi qu'une brochure spécifique pour les mineurs non accompagnés, contenant au minimum les informations visées au paragraphe 1 du présent article. Cette brochure commune comprend également des informations relatives à l'application du règlement (UE) n° 603/2013 et, en particulier, à la finalité pour laquelle les données relatives à un demandeur peuvent être traitées dans Eurodac. () ".
8. Il ressort des pièces des dossiers que les services de la préfecture ont remis à Mme A le 7 novembre 2022, date du dépôt de sa demande d'asile, les brochures intitulées " A. J'ai demandé l'asile dans l'UE - quel pays sera responsable de ma demande d'asile ' " et " B. Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' ", ainsi que le guide du demandeur d'asile, en langue anglaise, langue qu'elle a déclaré comprendre. Ces derniers constituent la brochure commune visée au paragraphe 3 de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 et contiennent l'intégralité des informations prévues par les dispositions précitées de ce règlement. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions ne peut qu'être écarté.
9. En sixième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4 () 1. 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel.(). ".
10. En vertu des dispositions combinées des articles L. 741-1 et R. 741-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et de l'arrêté du 10 mai 2019 désignant les préfets compétents pour enregistrer les demandes d'asile, le préfet de police de Paris était compétent pour enregistrer la demande d'asile de Mme A. Par suite, les services de la préfecture, et en particulier les agents recevant les étrangers au sein du guichet unique des demandeurs d'asile mis en place dans cette préfecture, doivent être regardés comme ayant la qualité, au sens de l'article 5 précité du règlement n° 604/2013, de " personne qualifiée en vertu du droit national " pour mener l'entretien prévu à cet article. Il ressort des pièces du dossier que Mme A a été reçue en entretien par un agent de la préfecture le 7 novembre 2022. Le résumé d'entretien, qui a été signé par Mme A, mentionne que l'entretien a été mené par " un agent qualifié de la préfecture ", ce qui, en l'absence au dossier de tout élément permettant de douter de la véracité de ces indications, est suffisant pour établir que l'entretien a été mené par une personne qualifiée au sens du droit national. Cet entretien a été mené, par l'intermédiaire d'un interprète en langue anglaise, langue comprise par Mme A. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision de la préfète du Bas-Rhin méconnaîtrait les dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit être écarté.
11. En septième lieu, aux termes du paragraphe 2 de l'article 3 du règlement n° 604/2013 : " Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable. Lorsqu'il est impossible de transférer le demandeur en vertu du présent paragraphe vers un État membre désigné sur la base des critères énoncés au chapitre III ou vers le premier État membre auprès duquel la demande a été introduite, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable devient l'État membre responsable ". Aux termes du premier paragraphe de l'article 17 du même règlement : " Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement ". Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".
12. Il ressort des termes de l'arrêté attaqué que la préfète du Bas-Rhin, préfète de la région Grand Est a examiné si la situation de la requérante justifiait de mettre en œuvre la clause de souveraineté ou la clause discrétionnaire prévues par les dispositions précitées. Par suite, Mme A n'est pas fondée à soutenir que la préfète se serait crue en situation de compétence liée pour ordonner son transfert aux autorités belges.
13. En huitième lieu, Mme A soutient que son renvoi en Belgique entrainerait par ricochet son renvoi dans son pays d'origine, le Nigeria, où elle encourrait un risque de traitements inhumains et dégradants. Toutefois, l'arrêté contesté n'a ni pour objet, ni pour effet d'éloigner l'intéressée vers le Nigeria, mais seulement de prononcer son transfert en Belgique. Par ailleurs, la Belgique, Etat membre de l'Union européenne, est partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New-York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Or, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il existerait des raisons sérieuses de croire à l'existence de défaillances systémiques en Belgique dans la procédure d'asile ou que sa demande d'asile ne sera pas traitée dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile. Il ne ressort pas des pièces du dossier que le transfert de Mme A vers la Belgique impliquerait nécessairement son renvoi au Nigeria, ni que les autorités belges n'évalueront pas, avant de procéder à un éventuel éloignement de l'intéressée, les risques auxquels elle serait exposée en cas de retour au Nigeria. Par suite, Mme A n'est pas fondé à soutenir que la préfète du Bas-Rhin, préfète de la région Grand Est aurait entaché la décision contestée d'une erreur manifeste d'appréciation en ne faisant pas usage de la clause discrétionnaire.
14. En dernier lieu, la requérante ne fait valoir aucun élément pertinent qui établirait que la préfète de la région Grand Est, préfète du Bas-Rhin aurait porté une atteinte à son droit constitutionnel d'asile dans l'examen auquel elle a procédé. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'asile ne peut qu'être écarté.
15. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions tendant à l'annulation de l'arrêté attaqué ne peuvent qu'être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions aux fins d'injonction et d'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A et à la préfète de la région Grand Est, préfète du Bas-Rhin.
Lu en audience publique le 4 mai 2023 à 15 heures 22.
La magistrate désignée,
L. Guidi
La greffière,
M. D
La République mande et ordonne à la préfète de la région Grand Est, préfète du Bas-Rhin en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2301303
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01/06/2026