vendredi 15 juillet 2022
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lille |
| Section | Tribunal Administratif de Lille |
| N° Dossier | TA59-1803211 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C+ |
| Formation | 8ème chambre |
| Avocat requérant | SELARL LATOURNERIE WOLFROM AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires, enregistrés le 12 avril 2018, les 26 septembre et 31 octobre 2019 et le 8 janvier 2020, la société Venator France, représentée par Me Nahmias, demande au tribunal :
1°) d'annuler le titre exécutoire n° 5711, d'un montant de 12 036 000 euros, émis à son encontre le 13 février 2018 par la région Hauts-de-France ainsi que l'avis des sommes à payer correspondant ;
2°) de la décharger du paiement de la somme précitée de 12 036 000 euros ;
3°) de mettre à la charge de la région Hauts-de-France une somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- le titre exécutoire et l'avis des sommes à payer en litige sont entachés d'un vice de forme dès lors qu'ils ne font pas apparaître les prénom, nom, et qualité de leur auteur, en méconnaissance de l'article L. 1617-5 du code général des collectivités territoriales ;
- les bases de liquidation de ce titre ne sont pas suffisamment équivoques ; la simple lecture des mentions apparaissant sur le titre de recette attaqué ne permet pas de comprendre le fondement de la créance dont le recouvrement est recherché ;
- la créance dont le recouvrement est recherché par le titre en litige n'est pas fondée ; elle n'a pas manqué à ses obligations contractuelles issues du protocole d'accord qu'elle a conclu avec la région le 30 décembre 2014 ; elle ne s'est jamais engagée au maintien de son activité sur le site calaisien et a informé la collectivité, par un courrier du 24 décembre 2014, que son groupe pourrait être amené à fermer des usines européennes en raison de la sous-exploitation, constatée en 2014, de ses capacités de production ;
- le moyen tiré de la nullité du protocole d'accord transactionnel précité est irrecevable, la durée d'exécution de celui-ci ayant expirée ; si le tribunal venait à retenir ce moyen, il ne pourrait que prononcer la résiliation du protocole, non son annulation ;
- le protocole transactionnel n'ayant pas été déclaré nul par le juge, la région ne pouvait émettre le titre exécutoire en litige afin de recouvrer les sommes versées en application de ce contrat ;
- aucune des causes de nullité du protocole d'accord transactionnel invoquées par la région n'est fondée ;
- si le titre en litige est fondé sur l'exécution déloyale du protocole d'accord, alors la région ne pouvait réclamer le remboursement de l'intégralité de l'indemnité versée ; l'utilité des travaux réalisés jusqu'à la fermeture complète du site doit être prise en compte ;
- le protocole d'accord avait pour objet, en ce qui la concerne, d'indemniser le préjudice que lui a causé par le projet B 2015 ; ce préjudice correspond au coût des travaux de construction d'un nouvel émissaire qu'elle a réalisés en 2015 ;
- les conclusions tendant à l'annulation du protocole transactionnel sont irrecevables dès lors qu'elles sont présentées postérieurement à son exécution.
Par des mémoires en défense, enregistrés les 25 février, 31 octobre et 9 décembre 2019 et le 9 mars 2020, la région Hauts-de-France, représentée par Me de la Brosse, conclut, dans le dernier état de ses écritures :
1°) à titre principal, au rejet de la requête ;
2°) à titre subsidiaire, à l'annulation du protocole d'accord transactionnel qu'elle a conclu avec la société Venator France ;
3°) d'enjoindre à la société Venator France de verser à l'instance le rapport établi par la société Secafi ;
4°) à ce que soit mise à la charge de la société Venator France une somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle fait valoir que :
- le moyen tiré du vice de forme manque en fait dès lors que les nom, prénom et qualité de l'auteur du titre de recette en litige figurent dans le courrier accompagnant la notification de cet acte ;
- les bases de liquidation du titre exécutoire en litige sont suffisamment motivées grâce aux mentions apparaissant dans l'acte lui-même et dans le courrier du 14 décembre 2017 qui l'accompagnait ;
- elle n'a pas unilatéralement déclaré nul le protocole d'accord transactionnel conclu le 30 décembre 2014 avec la société requérante ; l'émission du titre en litige repose sur le privilège du préalable dont dispose toute personne publique ;
- la créance dont le recouvrement est recherché par l'acte en litige est fondée dès lors, d'une part, que le protocole transactionnel précité est nul, d'autre part, et en tout état de cause, que la société Venator France a manqué à ses obligations contractuelles dans l'exécution de ce contrat ;
- le protocole d'accord est nul, d'une part, en raison d'une absence de cause, d'autre part, en raison du vice de consentement dont est entachée sa conclusion ; les perspectives de fermeture totale ou partielle du site rendaient inutiles, dès la signature du protocole d'accord, la construction d'un nouvel émissaire et ont donc privé de cause le contrat, qui a pour objet d'indemniser la société requérante d'un préjudice inexistant ; le protocole d'accord transactionnel était ainsi dépourvu de cause dès sa conclusion ; la conclusion de celui-ci méconnaît le principe d'interdiction des libéralités, dès lors que la contrepartie de l'accord était, en creux, le maintien de l'emploi sur le site de Calais, et qu'il avait pour objet l'indemnisation d'un préjudice inexistant du fait de l'inutilité de la construction d'un nouvel émissaire suite à l'arrêt de l'activité de la société requérante à Calais ; par ailleurs, si elle avait eu connaissance des perspectives de fermeture du site, elle n'aurait pas conclu le protocole d'accord, de telle sorte que les manœuvres de la société Venator France visant à lui cacher cette information sont constitutives d'un dol viciant la légalité du contrat ; elle n'aurait pas financé, à hauteur de douze millions d'euros, les travaux de construction d'un nouvel émissaire si elle avait eu connaissance de ce qu'ils deviendraient inutiles dans un futur proche et qu'ils ne permettraient pas le maintien de l'activité de la société requérante sur le site calaisien ;
- le protocole d'accord n'a pas été exécuté de bonne foi ; la société Venator a continué à percevoir les fonds de la région au fur et à mesure de l'avancement des travaux alors qu'elle avait acquis la certitude de la fermeture prochaine du site.
- le moyen tiré de la nullité du protocole d'accord n'est pas irrecevable ;
- à la date d'émission du titre en litige, le protocole transactionnel n'était pas entièrement exécuté, la société Vénator France ne lui ayant pas reversé le trop-perçu de 178 000 euros correspondant à la différence entre le montant de l'indemnité versée à son profit et le coût réel des travaux de construction du nouvel émissaire.
Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement serait susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office tiré de l'irrecevabilité des conclusions reconventionnelles de la Région de Hauts-de-France tendant à l'annulation du protocole d'accord transactionnel qu'elle a conclu avec la société requérante dès lors, d'une part, qu'elles soulèvent un litige distinct du litige principal, d'autre part, que la collectivité ne peut à la fois émettre un titre exécutoire en se fondant, notamment, sur la nullité de ce contrat et saisir le juge d'un recours en contestation de la validité du même contrat.
Des observations, enregistrées le 13 mars 2020, ont été présentées pour la région Hauts-de-France, qui indique conclure, à titre principal, au rejet de la requête et, à titre subsidiaire, à l'annulation du protocole d'accord transactionnel.
Des observations, enregistrées le 30 octobre 2020, ont été présentées pour la société Venator France.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code civil ;
- le code général des collectivités territoriales ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. A,
- les conclusions de Mme Stefanczyk, rapporteure publique,
- les observations de Me Hugueny, représentant la société Venator France et celles de Me De la Brosse, représentant la région Hauts-de-France.
Considérant ce qui suit :
1. La société Huntsman PetA France, anciennement dénommée Tioxide Europe, était propriétaire d'une usine de production de pigments de dioxyde de titane située à proximité du port de Calais, en ce compris un émissaire de rejets en mer de ses effluents implanté à la fois sur le domaine public portuaire et sur le domaine public maritime. Cette canalisation enterrée se situant sur le site devant accueillir le nouveau bassin portuaire à réaliser dans le cadre du projet " B 2015 ", la société précitée et la région Nord-Pas-de-Calais ont conclu, le 30 décembre 2014, un protocole d'accord transactionnel aux termes duquel la société précitée a accepté de réaliser, à ses frais et pour une mise en service prévue au 1er septembre 2015, les travaux de construction, d'un montant estimé à 16 549 500 euros, d'un nouvel émissaire situé hors des limites du port telles que prévues dans le cadre du projet précité, en contrepartie de son indemnisation, par la région et à hauteur de 13 239 600 euros, du préjudice subi en raison de la réalisation de ce projet.
2. Par un courrier du 11 décembre 2015, la région Hauts-de-France a accepté le report de la mise en service du nouvel émissaire au 20 décembre 2015 en lieu et place du 30 novembre de la même année. Par un courrier du 7 novembre 2016, la société requérante a informé la région que les sommes versées au titre du protocole d'accord transactionnel, soit 12 036 000 euros hors taxe (HT) au total, étaient supérieures au coût réel des travaux, soit 11 859 316 euros HT, et qu'elle entendait lui reverser, conformément aux stipulations dudit protocole, la différence de 176 684 euros HT.
3. En février 2015, la société Huntsman PetA a annoncé sa décision de réduire son activité sur le site en fermant la " section noire " de son usine, dédiée à la production des bases de TiO2. Le 17 mars 2017, la société Huntsman PetA a émis un communiqué de presse indiquant son intention de fermer le reste de son activité, à savoir la " section blanche ", durant le troisième trimestre 2017.
4. Le 13 février 2018, la région Hauts-de-France a émis à l'encontre de la société Huntsmann PetA un titre de recettes d'un montant de 12 036 000 euros. Par un courrier notifié le 23 février 2018, le président de la région Hauts-de-France a informé l'intéressée de l'émission de ce titre, dont le volet formant avis des sommes à payer était joint. Le 5 mars 2018, un nouvel avis des sommes à payer, portant sur la même créance, a été notifié à l'intéressée. Par la présente requête, la société Huntsmann PetA, devenue la société Venator France à compter du 22 mars 2018, demande au tribunal, d'une part, d'annuler " le titre de recettes d'un montant de 12 036 000 euros () et l'avis des sommes à payer ", d'autre part, de la décharger de l'obligation de payer la somme correspondante.
5. A titres subsidiaire et reconventionnel, la région Hauts-de-France demande au tribunal d'annuler le protocole d'accord transactionnel qu'elle a conclu avec la société requérante.
Sur l'étendue du litige :
6. L'instruction budgétaire et comptable M71, applicable aux régions, prévoit que tout titre de recette exécutoire comprend quatre volets dont le premier, formant bulletin de perception permettant de suivre le recouvrement de la créance, est adressé au comptable public, le deuxième est annexé au compte de gestion de la collectivité locale, le troisième, formant avis des sommes à payer, est adressé au débiteur, et le quatrième, formant bulletin de liquidation, est conservé par l'ordonnateur.
7. Ainsi qu'il a été dit, la société Venator France demande au tribunal d'annuler, d'une part, le titre de recette émis à son encontre le 12 février 2018, d'autre part, l'avis des sommes à payer qui lui a été notifié le 5 mars 2018. Toutefois, la société requérante demande, ce faisant, l'annulation du même acte, à savoir le volet " avis des sommes à payer " du titre de recettes émis à son encontre, qui lui a été notifié deux fois, les 23 février et 5 mars 2018. Les conclusions de la requête doivent donc être regardées comme tendant à l'annulation d'un seul et même acte.
Sur les conclusions à fin d'annulation du titre exécutoire :
En ce qui concerne la régularité du titre :
8. En premier lieu, aux termes de l'article L. 1617-5 du code général des collectivités territoriales, dans sa rédaction applicable au présent litige : " () / En application de l'article L.111-2 du code des relations entre le public et l'administration, le titre de recettes individuel ou l'extrait du titre de recettes collectif mentionne les nom, prénoms et qualité de la personne qui l'a émis ainsi que les voies et délais de recours. / Seul le bordereau de titres de recettes est signé pour être produit en cas de contestation. / () ". Il résulte de ces dispositions, d'une part, que le titre de recettes individuel adressé au redevable doit mentionner les nom, prénom et qualité de la personne qui l'a émis et, d'autre part, qu'il appartient à l'autorité administrative de justifier en cas de contestation que le bordereau de titre de recettes comporte la signature de l'émetteur.
9. Il résulte de l'instruction que si le volet du titre exécutoire en litige, destiné au débiteur et formant avis des sommes à payer, n'était pas signé et n'indiquait ni le nom, ni le prénom, ni la qualité de son auteur, il n'est toutefois pas contesté que ledit volet a été notifié à la société requérante accompagné d'un courrier, daté du 14 décembre 2017, signé par le président du conseil régional de la région Hauts-de-France, dont les nom, prénom et qualité étaient indiqués. Par ce courrier, le président du conseil régional de la région Hauts de France a indiqué à l'intéressée qu'il entendait procéder au recouvrement de la somme totale de 12 036 000 euros HT et qu'elle trouverait, " à cet égard, ci-joint le titre de recettes correspondant à cette créance ". Il n'en résultait, pour l'intéressée, aucune ambiguïté quant à l'identité de l'émetteur du titre en litige. Dans ces conditions, l'absence de la mention des nom, prénom et qualité de son auteur sur le titre exécutoire n'était pas de nature à en affecter la régularité. Le moyen soulevé à ce titre doit être écarté.
10. En deuxième lieu, l'article 24 du décret du 7 novembre 2012 relatif à la gestion budgétaire et comptable publique dispose que : " toute créance liquidée faisant l'objet () d'un ordre de recouvrer indique les bases de liquidation () ". Ainsi, l'ordonnateur doit indiquer, soit dans le titre lui-même, soit par référence à un document joint à l'état exécutoire ou précédemment adressé au débiteur, les bases et les éléments de calcul sur lesquels il se fonde pour mettre les sommes en cause à la charge des redevables.
11. Il ressort des mentions portées sur le titre de recette en litige et du courrier du président du conseil régional des Hauts-de-France qui lui était joint que celui-ci entendait, par ce titre, recouvrer les sommes que la région a versées en application du protocole d'accord transactionnel conclu le 30 décembre 2014 avec la société requérante, soit un montant total de 12 036 000 euros HT. Dans le même courrier, le président du conseil régional explique, d'une part, qu'en raison de la fermeture du site calaisien exploité par la société Hunstman PetA, l'application du protocole d'accord a conduit à accorder à cette dernière une libéralité illégale, d'autre part, que le protocole transactionnel a été conclu alors que la région était " maintenue dans l'ignorance [des] intentions véritables [de la société requérante] quant au maintien de l'activité " sur le site de Calais. Le président du conseil régional ajoute qu'à " supposer le protocole valable ", la créance invoquée est due en raison du manquement de la société Huntsman PetA à son obligation de loyauté dans l'exécution du contrat. Il est ainsi constant que le président du conseil régional des Hauts-de-France a entendu fonder son action en recouvrement, à titre principal, sur la nullité du protocole d'accord transactionnel en litige, dont l'objet méconnaît, selon lui, le " principe d'ordre public d'interdiction des libéralités " et qui a été conclu par vice du consentement de la collectivité, ou, à titre subsidiaire, sur la mauvaise exécution de ses stipulations par la société Huntsman PetA. Dans ces circonstances, le moyen tiré de l'absence de motivation des bases de liquidation du titre en litige manque en fait et doit, par suite, être écarté.
En ce qui concerne le bien-fondé de la créance :
12. Ainsi qu'il vient d'être dit, le président du conseil régional des Hauts-de-France a entendu fonder son action en recouvrement, à titre principal, sur la nullité du protocole d'accord transactionnel conclu avec la société Huntsman PetA, dont l'objet méconnaît, selon lui, le " principe d'ordre public d'interdiction des libéralités " et qui a été conclu par vice du consentement de la collectivité, ou, à titre subsidiaire, sur la mauvaise exécution de ses stipulations par la société requérante.
S'agissant du fondement tiré de la nullité du protocole d'accord transactionnel :
13. Aux termes de l'article 1178 du code civil : " Un contrat qui ne remplit pas les conditions requises pour sa validité est nul. La nullité doit être prononcée par le juge, à moins que les parties ne la constatent d'un commun accord. "
14. Si la région Hauts-de-France fonde la créance en litige en arguant, notamment, de la nullité du protocole d'accord transactionnel conclu avec la société Huntsman PetA, il est constant qu'à la date d'émission du titre exécutoire attaqué, la nullité de ce contrat n'avait pas été prononcée par le juge, ni reconnue par les parties d'un commun accord. Par suite, la société Venator France est fondée à soutenir que la région Hauts-de-France ne pouvait se prévaloir de la nullité de ce contrat afin de recouvrer les sommes versées en exécution de celui-ci.
S'agissant du fondement tiré des conditions d'exécution du protocole d'accord transactionnel :
15. Lorsque les parties soumettent au juge un litige relatif à l'exécution du contrat qui les lie, il incombe en principe à celui-ci, eu égard à l'exigence de loyauté des relations contractuelles, de faire application du contrat. Toutefois, dans le cas seulement où il constate une irrégularité invoquée par une partie ou relevée d'office par lui, tenant au caractère illicite du contenu du contrat ou à un vice d'une particulière gravité relatif notamment aux conditions dans lesquelles les parties ont donné leur consentement, il doit écarter le contrat et ne peut régler le litige sur le terrain contractuel.
16. Aux termes de l'article 2044 du code civil : " La transaction est un contrat par lequel les parties terminent une contestation née, ou préviennent une contestation à naître. / () ". Une transaction peut être déclarée nulle lorsqu'elle est dépourvue de cause ou qu'elle est fondée sur une cause qui, en raison de l'objet de cette convention ou du but poursuivi par les parties, présente un caractère illicite, notamment lorsqu'elle méconnaît des règles d'ordre public, parmi lesquelles celle selon laquelle une personne publique ne peut consentir de libéralité ou être condamnée à verser une somme qu'elle ne doit pas.
17. Ainsi qu'il a été dit précédemment, le projet d'extension et de développement du port de Calais porté par la région des Hauts-de-France, dit " B 2015 ", consistant en la création d'un nouveau bassin portuaire de 130 hectares gagnés sur la mer, contraignait la société Tioxide Europe, devenue la société Huntsman PetA puis Venator France, à déplacer, si elle entendait poursuivre son activité de production de dioxyde de titane sur son site de Calais, un émissaire enterré dans l'emprise du domaine public portuaire et du domaine public maritime et situé dans le périmètre du projet précité. En désaccord sur le droit à indemnité découlant, au profit de l'exploitant, de cette obligation de construction d'un nouvel émissaire, la région Hauts-de-France et la société concernée ont conclu, le 30 décembre 2014, un protocole d'accord transactionnel visant, selon ses stipulations, " uniquement à compenser le préjudice [de la société requérante] du fait de la réalisation du projet B 2015 ", à savoir le coût des études et des travaux nécessaires à l'implantation d'un nouvel émissaire. La région Hauts-de-France s'est ainsi engagée à indemniser la société intéressée à hauteur de 13 239 600 euros, soit 80% du coût prévisionnel des travaux précités, tandis que son cocontractant a accepté de réaliser, sous sa maîtrise d'ouvrage et à ses frais, lesdits travaux, tandis que les travaux de condamnation de l'émissaire gênant ont été renvoyés au futur délégataire de service public du port de Calais. Par ce protocole, qui vaut transaction au sens des dispositions précitées de l'article 2044 du code civil, les deux parties ont renoncé à toute action, demande ou réclamation liée au différend qui les opposait sur la réalisation des travaux d'implantation d'un nouvel émissaire.
18. Il résulte par ailleurs de l'instruction que si le protocole d'accord transactionnel précité a été conclu le 30 décembre 2014, la pérennité de l'activité du groupe Huntman Corporation sur son site de Calais était remise en cause, dès le mois de septembre 2014, par son rachat de certaines activités chimiques du groupe Rockwood Specialities, son principal concurrent dans la production de dioxyde de titane. Il ressort à ce titre des éléments versés à l'instance, d'une part, que cette opération de rachat n'a été autorisée par la Commission européenne, en septembre 2014, que sous réserve de la cession, par le groupe Huntsman, de son activité de production du pigment TR52, produit exclusivement sur son site de Calais. D'autre part, ce rachat a permis au même groupe d'acquérir de nouvelles usines, notamment une usine finlandaise située à Pori qui, comme la société requérante à Calais, produit du dioxyde de titane et notamment un pigment, le RDIS, très proche du TR52, de telle sorte qu'il a augmenté sa capacité de production au point que le groupe Huntsman a dû initier, dès le mois d'octobre 2014, une étude sur les possibilités d'une restructuration lui permettant de regagner en compétitivité, notamment par la fermeture éventuelle de certaines de ses usines européennes. Dans ce contexte, la société requérante a elle-même, par un courrier du 24 décembre 2014, alerté la région Hauts-de-France sur la situation de son groupe, en lui expliquant que le démarrage de quelques travaux que ce soit concernant le nouvel émissaire était expressément assujetti et conditionné à la décision du groupe concernant l'avenir du site de production de Calais. Dès le mois de février 2015, la société précitée a annoncé son intention d'abandonner la " section noire " de l'usine de Calais, dédiée à la production des bases du dioxyde de titane TR52, et de ne garder ainsi que l'exploitation de la section blanche, dédiée aux opérations de finalisation de la production et de conditionnement du TR52, dans le cadre d'un transfert de technologie en cours avec un groupe chinois. Alors qu'il ressort du compte-rendu de la réunion qui s'est tenue le 16 avril 2015 au ministère du travail qu'à cette occasion, le groupe Huntsman a semblé " indiquer que seule une exploitation globale du site indui[sait] la nécessité de l'émissaire ", la société requérante n'apporte aucun élément pour établir l'utilité de cet émissaire à l'exploitation de la seule section blanche de son usine de Calais.
19. Il ressort de ces développements qu'à la date de conclusion du protocole d'accord transactionnel conclu entre les parties, le préjudice invoqué par la société Huntsman PetA du fait de la réalisation du projet B 2015, à savoir la nécessité de construire un nouvel émissaire afin de poursuivre son activité de production de dioxyde de titane à Calais, n'était pas certain. Si l'intéressée fait valoir qu'elle a bel et bien réalisé les travaux de construction d'un nouvel émissaire, cette circonstance ne pouvait constituer une contrepartie à une obligation indemnitaire de la région Hauts-de-France née de la réalisation du projet B 2015, dès lors que la construction de cet ouvrage, qui n'était d'aucune utilité à la société requérante depuis, tout particulièrement, les conditions posées par la Commission européenne dès le mois de septembre 2014 pour le rachat des activités du groupe Rockwood Specialities par le groupe Huntsman, n'était pas induite, dans ce contexte, par la réalisation de ce projet. Par suite, et dès lors que l'existence du préjudice que la région Hauts-de-France s'est engagée à indemniser par la conclusion du protocole d'accord transactionnel en litige n'est pas établie, ce contrat, qui méconnaît le principe d'interdiction faite aux personnes publiques de consentir des libéralités, est entaché de nullité et n'a pu faire naître aucune obligation entre les parties. En conséquence, son application doit être écartée, de telle sorte que la région Hauts-de-France n'est pas fondée à rechercher le recouvrement d'une créance contractuelle en se fondant sur les conditions d'exécution de ce contrat par la société requérante.
20. Il résulte de tout ce qui précède que la société Venator France est fondée à soutenir que la région Hauts-de-France ne pouvait valablement, par l'émission du titre en litige, chercher à recouvrer les sommes versées en application du protocole d'accord transactionnel qu'elles ont conclu. Ce titre doit, par suite, être annulé.
Sur les conclusions reconventionnelles :
21. Les parties à un contrat administratif peuvent saisir le juge d'un recours de plein contentieux contestant la validité du contrat qui les lie. Il appartient alors au juge, lorsqu'il constate l'existence d'irrégularités, d'en apprécier l'importance et les conséquences, après avoir vérifié que les irrégularités dont se prévalent les parties sont de celles qu'elles peuvent, eu égard à l'exigence de loyauté des relations contractuelles, invoquer devant lui. Il lui revient, après avoir pris en considération la nature de l'illégalité commise et en tenant compte de l'objectif de stabilité des relations contractuelles, soit de décider que la poursuite de l'exécution du contrat est possible, éventuellement sous réserve de mesures de régularisation prises par la personne publique ou convenues entre les parties, soit de prononcer, le cas échéant avec un effet différé, après avoir vérifié que sa décision ne portera pas une atteinte excessive à l'intérêt général, la résiliation du contrat ou, en raison seulement d'une irrégularité invoquée par une partie ou relevée d'office par lui, tenant au caractère illicite du contenu du contrat ou à un vice d'une particulière gravité relatif notamment aux conditions dans lesquelles les parties ont donné leur consentement, son annulation. Cette action est ouverte aux parties au contrat pendant toute la durée d'exécution de celui-ci. A compter de l'exécution de celui-ci, elles disposent d'un délai de cinq ans pour en demander l'annulation, si elles se prévalent de l'illicéité de son objet ou d'un vice d'une particulière gravité tenant aux conditions dans lesquelles elles ont donné leur consentement.
22. La région Hauts-de-France demande au tribunal, à titre reconventionnel, d'annuler le protocole d'accord transactionnel conclu avec la société requérante.
En ce qui concerne les fins de non-recevoir :
23. En premier lieu, contrairement à ce que soutient la société Venator France, les conclusions de la région défenderesse, qui conduisent le tribunal à connaître de la validité du protocole d'accord transactionnel qu'elles ont conclu, ne relèvent pas d'un litige distinct de celui soumis par la présente requête.
24. En deuxième lieu, la circonstance que la région Hauts-de-France ait émis le titre exécutoire en litige en se fondant, notamment, sur la nullité du protocole d'accord transactionnel en litige, ne fait pas obstacle à ce qu'elle saisisse le juge, dans le cadre de la présente instance, d'une action en contestation de la validité de ce contrat.
25. En dernier lieu, aux termes de l'article 3.4 du protocole d'accord transactionnel : " Dans le mois qui suit la mise en service de l'émissaire, la société Tioxide adresse à la région un état précis et définitif des dépenses exposées dans le cadre des travaux, ainsi que les éléments justificatifs correspondants. Dans le cas où la somme totale des dépenses (internes et externes) réellement exposées par la société Tioxide serait inférieure au montant de l'indemnité versée par la région au titre du présent protocole, la société Tioxide reversera à la région la différence entre l'indemnité perçue et les montants réellement engagés ".
26. Il résulte de l'instruction que, par un courrier du 7 novembre 2016, la société requérante a informé la région Hauts-de-France qu'un décompte des travaux de construction du nouvel émissaire avait été réalisé et qu'il résultait de ce décompte que le coût total des travaux s'est élevé à la somme de 11 859 316 euros HT, soit 176 684 euros HT de moins que l'indemnité transactionnelle devant être versée en application du protocole d'accord transactionnel. Par ce courrier, la société précitée a invité la région à " acter " son accord sur le décompte et à lui fournir des coordonnées bancaires afin qu'elle puisse lui reverser la somme due. Néanmoins, il n'est pas contesté qu'à la date d'introduction des conclusions reconventionnelles de la région, cette somme n'a toujours pas été versée, de telle sorte que la société requérante n'est pas fondée à soutenir que ces conclusions auraient été enregistrées postérieurement à l'exécution du contrat. En tout état de cause, il ressort des principes rappelés au point 21 que l'expiration de la durée d'exécution du protocole d'accord transactionnel ne fait pas obstacle à ce que les parties se prévalent de sa nullité en raison de l'illicéité de son objet ou d'un vice d'une particulière gravité tenant aux conditions dans lesquelles elles ont donné leur consentement.
27. Il résulte de ce qui précède que les fins de non-recevoir opposées par la société Venator France doivent être écartées.
En ce qui concerne la validité du protocole d'accord :
28. Il résulte de ce qui a été dit précédemment que le protocole d'accord transactionnel conclu entre les parties est nul, en raison de l'illicéité de son objet. Par suite, la région Hauts-de-France est fondée à en demander l'annulation.
Sur les conclusions de la requête à fin de décharge :
29. Compte tenu de l'annulation, par le présent jugement, du protocole d'accord transactionnel conclu entre les parties et des motifs de cette annulation, les conclusions de la requête de la société Ventator France tendant à la décharge de l'obligation de payer la somme portée par le titre exécutoire en litige doivent être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
30. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions des parties présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et portant sur les frais d'instance exposées par elles et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : Le titre exécutoire n°5711, d'un montant de 12 036 000 euros, émis à l'encontre de la société Ventaor France le 13 février 2018 par la région Hauts-de-France est annulé.
Article 2 : Le protocole d'accord transactionnel conclu le 30 décembre 2014 entre la société Ventaor France et la région Hauts-de-France est annulé.
Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la société Venator France et à la région Hauts-de-France.
Délibéré après l'audience du 24 juin 2022, à laquelle siégeaient :
M. Marjanovic, président,
M. Vandenberghe, premier conseiller,
M. Caustier, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 juillet 2022.
Le rapporteur,
Signé
G. A
Le président,
Signé
V. MARJANOVIC
La greffière,
Signé
D. WISNIEWSKI
La République mande et ordonne au préfet de la région Hauts-de-France en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
N°1803211
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608110
Le Tribunal Administratif de Marseille, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, a été saisi par Mme A..., ressortissante ivoirienne, afin d'obtenir la délivrance effective d'une carte de séjour pluriannuelle dont le renouvellement lui avait déjà été accordé par une décision favorable du 1er août 2025. Le juge a constaté que la condition d'urgence était remplie s'agissant d'une demande de renouvellement de titre de séjour et que la mesure sollicitée ne se heurtait à aucune contestation sérieuse. Il a enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône de convoquer l'intéressée sous quinze jours pour lui remettre le titre, sous astreinte de 50 euros par jour de retard. L'État a également été condamné à verser 1 500 euros au titre des frais de justice, sous réserve de l'admission définitive de Mme A... à l'aide juridictionnelle provisoire.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608580
Le Tribunal administratif de Marseille, statuant en référé, a rejeté la requête de M. B... concernant le traitement de sa demande de document de circulation pour étranger mineur pour sa fille. La requête a été jugée irrecevable car elle ne contenait pas de conclusions, c'est-à-dire qu'elle ne précisait pas ce que le requérant demandait au juge. Cette irrecevabilité a été constatée sur le fondement de l'article R. 411-1 du code de justice administrative. Le juge a donc appliqué l'article L. 522-3 du même code pour rejeter la requête sans instruction ni audience.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Caen — N° TA14-2601609
Le Tribunal administratif de Caen, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, a rejeté la requête de Mme A... B... tendant à la suspension d'une décision de l'Agence nationale des titres sécurisés (ANTS) refusant l'immatriculation d'un véhicule et l'exonération du malus écologique. La demande a été jugée manifestement irrecevable car la requérante n'avait pas présenté de requête distincte aux fins d'annulation de la décision contestée, comme l'exige l'article R. 522-1 du même code. En conséquence, le juge a rejeté la requête sans instruction ni audience, en application de l'article L. 522-3.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Besançon — N° TA25-2601163
Le Tribunal Administratif de Besançon, statuant en référé, a rejeté la demande de suspension de la délibération du conseil municipal d’Etupes approuvant le budget primitif 2026. Le juge a estimé que la condition d’urgence n’était pas remplie, le requérant n’ayant pas démontré que l’exécution du budget entraînerait un blocage du fonctionnement des services publics communaux ou une situation financière irréversible. En conséquence, la requête de M. C... a été rejetée, sans qu’il soit nécessaire d’examiner l’existence d’un doute sérieux sur la légalité de la délibération. La décision se fonde sur l’article L. 521-1 du code de justice administrative.
01/06/2026