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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2008106

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2008106

vendredi 30 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2008106
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantLOKAMBA OMBA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 11 novembre 2020, Mme D E et M. A C, représentés par Me Lokamba Omba, demandent au tribunal d'annuler la décision du 8 septembre 2020 par laquelle le préfet du Pas-de-Calais a rejeté la demande tendant à la délivrance d'un passeport biométrique et d'une carte nationale d'identité à leur enfant mineur, M. F.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article 18 du code civil ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3.1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par des mémoires complémentaires, enregistrés les 26 avril et 21 juin 2022, Mme D E, représentée par Me Berthe, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 8 septembre 2020 par laquelle le préfet du Pas-de-Calais a rejeté la demande tendant à la délivrance d'un passeport biométrique et d'une carte nationale d'identité à son enfant mineur, M. F ;

2°) d'enjoindre au préfet du Pas-de-Calais de délivrer un passeport et une carte nationale d'identité à son enfant ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa demande, dans un délai de 15 jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 155 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- la décision contesté méconnaît les dispositions de l'article 18 du code civil et celles de l'article 2 du décret n°55-1397 du 22 octobre 1955 ; la filiation de son enfant à l'égard de M. C est établie et seul le tribunal judiciaire est compétent pour connaître des actions relatives à la filiation en application de l'article 318-1 du code civil ;

- elle est entachée d'une erreur de droit, une simple suspicion de fraude ne pouvant faire obstacle à la délivrance de la carte nationale d'identité et du passeport demandés.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 11 juin 2021 et le 10 juin 2022, le préfet du Pas-de-Calais conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale des droits de l'enfant signée à New-York le

26 janvier 1990 ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le décret n°55-1397 du 22 octobre 1955 ;

- le décret n°2005-1726 du 30 décembre 2005 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B,

- les conclusions de M. Christian, rapporteur public,

- et les observations de Me Berthe, représentant Mme E.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D E, ressortissante camerounaise, et M. A C, de nationalité française, ont déposé le 28 juillet 2020 auprès des services de la mairie de Lille Verhaeren une demande tendant à la délivrance à leur enfant mineur, M. F, né le 4 avril 2019, d'un passeport biométrique et d'une carte nationale d'identité française. Par une décision du 8 septembre 2020, le préfet du Pas-de-Calais a rejeté leur demande. Par la présente requête, Mme E et M. C demandent au tribunal d'annuler cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 18 du code civil : " Est français l'enfant dont l'un des parents au moins est français. ". Aux termes de l'article 310-1 du même code, dans sa version applicable au présent litige : " La filiation est légalement établie, dans les conditions prévues au chapitre II du présent titre, par l'effet de la loi, par la reconnaissance volontaire ou par la possession d'état constatée par un acte de notoriété. / () ". Aux termes de l'article 2 du décret du 22 octobre 1955 instituant la carte nationale d'identité : " La carte nationale d'identité est délivrée sans condition d'âge à tout Français qui en fait la demande. / () ". Aux termes de l'article 4 du décret du 30 décembre 2005 relatif aux passeports : " Le passeport est délivré, sans condition d'âge, à tout Français qui en fait la demande. / () ".

3. Pour l'application de ces dispositions, il appartient aux autorités administratives de s'assurer, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, que les pièces produites à l'appui d'une demande de carte d'identité ou de passeport sont de nature à établir l'identité et la nationalité du demandeur. Seul un doute suffisant sur l'identité ou la nationalité de l'intéressé peut conduire à subordonner cette délivrance ou ce renouvellement à l'accomplissement de vérifications appropriées à chaque situation particulière ou à justifier le refus de délivrance ou de renouvellement du titre demandé. Dans ce cadre, si la reconnaissance d'un enfant est opposable aux tiers, en tant qu'elle établit un lien de filiation et, le cas échéant, en tant qu'elle permet l'acquisition par l'enfant de la nationalité française, et s'impose donc en principe à l'administration tant qu'une action en contestation de filiation n'a pas abouti, il appartient néanmoins au préfet, s'il est établi qu'une reconnaissance de paternité a été souscrite frauduleusement, de faire échec à cette fraude et de refuser, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, la délivrance du document sollicité.

4. Il ressort des pièces du dossier que, pour rejeter la demande des requérants tendant à ce qu'une carte nationale d'identité et un passeport biométrique soient délivrés à leur enfant, M. F, né le 4 avril 2019, le préfet du Pas-de-Calais a indiqué suspecter l'existence d'une reconnaissance de paternité de complaisance. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que M. C, de nationalité française, a reconnu, le 9 mars 2020, être le père de l'enfant. Dans ces circonstances, il résulte des principes rappelés au point précédent que l'administration ne pouvait valablement rejeter la demande tendant à la délivrance d'une carte nationale d'identité et d'un passeport biométrique à M. F qu'après avoir établi, avec certitude, le caractère frauduleux de cette reconnaissance de paternité. Le préfet du Pas-de-Calais, qui se borne à se prévaloir d'un " faisceau d'indices ", n'apporte aucun élément de nature à établir l'existence d'une telle fraude. Les requérants sont donc fondés à soutenir que la décision attaquée est entachée d'illégalité.

5. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, la décision du 8 septembre 2020 par laquelle le préfet du Pas-de-Calais a rejeté la demande tendant à la délivrance d'un passeport biométrique et d'une carte nationale d'identité à M. F doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

6. L'exécution du présent jugement implique nécessairement qu'une carte nationale d'identité et un passeport biométrique soient délivrés à M. F. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'enjoindre au préfet du Pas-de-Calais d'y procéder dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, sauf changement dans les circonstances de droit ou de fait. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

7. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Mme E d'une somme de 1 000 euros au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du préfet du Pas-de-Calais du 8 septembre 2020 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Pas-de-Calais de délivrer à M. F une carte nationalité d'identité et un passeport biométrique faisant mention de sa nationalité française dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, sauf changement dans les circonstances de droit ou de fait.

Article 3 : L'Etat versera à Mme E une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme D E, à M. A C et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée pour information au préfet du Pas-de-Calais.

Délibéré après l'audience du 9 décembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Marjanovic, président,

M. Even, premier conseiller,

M. Caustier, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 décembre 2022.

Le rapporteur,

Signé

G. BLe président,

Signé

V. MARJANOVIC

La greffière,

Signé

D. WISNIEWSKI

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2008106

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