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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2100878

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2100878

mercredi 24 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2100878
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation6ème chambre
Avocat requérantSCP B. OLIVIER-DENIS - O. MARLIÈRE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 5 février 2021, Mme A B, représentée par Me Olivier-Denis, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir la décision du 4 décembre 2020 par laquelle la ministre du travail, après avoir retiré sa décision implicite de rejet du recours hiérarchique formé par son employeur et annulé la décision de l'inspectrice du travail du 30 avril 2020 refusant d'autoriser son licenciement, a autorisé celui-ci ;

2°) de condamner l'Etat aux " entiers " dépens ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- les griefs qui lui sont reprochés ne sont pas établis et ne revêtent pas un caractère suffisamment grave ;

- il existe un lien entre l'exercice de son mandat et son licenciement pour faute.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 juillet 2021, la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens invoqués dans la requête ne sont pas fondés.

Par un mémoire, enregistré le 21 mars 2022, l'association à but non lucratif centre Hélène Borel, représenté par Me Barège, conclut :

1°) au rejet de la requête ;

2°) à la mise à la charge de Mme B de la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que les moyens invoqués dans la requête ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 23 mars 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 23 mai 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Bruneau,

- les conclusions de Mme Michel, rapporteure publique,

- les observations de Me Delannoy substituant Me Barège, représentant l'association Centre Hélène Borel.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, a été recrutée à compter du 12 juin 2017, en vertu d'un contrat à durée indéterminée, par l'association centre Hélène Borel. Elle occupait en dernier lieu un poste d'assistante de service social. Mme B détenait, par ailleurs, un mandat de membre du comité social et économique. Par un courrier du 2 mars 2020, son employeur a sollicité de l'inspection du travail l'autorisation de la licencier pour motif disciplinaire. Par une décision du 30 avril 2020, l'inspectrice du travail de l'unité départementale du Nord-Lille a refusé d'autoriser le licenciement. L'association centre Hélène Borel a formé à l'encontre de la décision du 30 avril 2020 un recours hiérarchique auprès de la ministre du travail. Par une décision du 4 décembre 2020, la ministre du travail a retiré sa décision implicite rejetant le recours hiérarchique, a annulé la décision de l'inspectrice du travail du 30 avril 2020 et a autorisé le licenciement de Mme B. Par la présente requête, cette dernière demande au tribunal l'annulation de la décision du 4 décembre 2020 prise par la ministre du travail.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la matérialité des faits et leur imputabilité :

2. En vertu des dispositions du code du travail, le licenciement des salariés légalement investis de fonctions représentatives ou de fonctions de conseiller prud'homme, qui bénéficient d'une protection exceptionnelle dans l'intérêt de l'ensemble des travailleurs qu'ils représentent, ne peut intervenir que sur autorisation de l'inspecteur du travail. Lorsque leur licenciement est envisagé, celui-ci ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou avec leur appartenance syndicale. Dans le cas où la demande de licenciement est motivée par un comportement fautif, il appartient à l'inspecteur du travail saisi et, le cas échéant, au ministre compétent, de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si les faits reprochés au salarié sont d'une gravité suffisante pour justifier le licenciement, compte tenu de l'ensemble des règles applicables au contrat de travail de l'intéressé et des exigences propres à l'exécution normale du mandat dont il est investi. Aux termes de l'article L. 1235-1 du code du travail : " En cas de litige, le juge, à qui il appartient d'apprécier la régularité de la procédure suivie et le caractère réel et sérieux des motifs invoqués par l'employeur, forme sa conviction au vu des éléments fournis par les parties après avoir ordonné, au besoin, toutes les mesures d'instruction qu'il estime utiles. / Si un doute subsiste, il profite au salarié ".

3. Il ressort des pièces du dossier que, le 2 mars 2020, l'association centre Hélène Borel a sollicité de l'inspection du travail l'autorisation de licencier Mme B pour le vol et le détournement de données sensibles à caractère personnel de personnes accompagnées et hébergées dans des établissements médico-sociaux gérés par l'association, pour un manquement grave à ses engagements contractuels, pour le non-respect des stipulations du règlement intérieur et des procédures internes et enfin pour la violation du secret professionnel. Pour autoriser le licenciement, la ministre du travail a retenu que le transfert par Mme B de 544 messages comportant des informations professionnelles, sans autorisation de sa hiérarchie, depuis sa messagerie professionnelle vers deux messageries personnelles, présente un caractère fautif et suffisamment grave eu égard à la nature des données contenues dans les courriels transférés pour justifier le licenciement de la requérante.

4. Il est constant que Mme B a transféré, entre les 6 et 14 février 2020, 309 courriels de sa messagerie professionnelle sur une première messagerie personnelle, et, les 13 et 14 février, 235 courriels de sa messagerie professionnelle sur une seconde messagerie personnelle. Il ressort des pièces du dossier qu'aux termes de l'article 2 du règlement intérieur de l'association que : " Le salarié s'engage formellement à ne divulguer à qui que ce soit, () pour quel que motif que ce soit, aucune des activités de l'établissement ou service et de ses membres. Tout ce qui concerne les activités () doit être considéré comme strictement confidentiel et ne peut être divulgué ". Il ressort également des pièces du dossier que lors d'une session de formation dans le cadre d'un " café qualité " organisé en mars 2019 et consacré à la sécurité du système d'information, il a été rappelé aux salariés de ne pas faire suivre leurs messages électroniques professionnels sur des services de messagerie utilisés à des fins personnelles. Dans ces conditions, et eu égard à la circonstance que la requérante ne conteste pas avoir procédé aux transferts de courriels en litige, c'est sans commettre d'erreur d'appréciation que la ministre du travail a estimé que le manquement reproché à Mme B était établi et revêtait un caractère fautif.

En ce qui concerne la gravité du manquement reproché à Mme B :

5. Il ne ressort pas des pièces du dossier, à défaut de production dans la présente instance des courriels en cause, que ces courriels, transférés sur deux adresses de messagerie personnelle auraient contenu des données à caractère personnel portant sur la santé ainsi que sur la situation administrative et financière d'environ 80 résidents. En outre, il ne ressort d'aucune pièce du dossier que les messageries personnelles en cause, restreintes au cercle privé, auraient été consultées par des tiers, y compris par l'époux de la requérante, détenteur de l'une de ces messageries. De même, en admettant que ces transferts aient exposé l'association à un risque informatique, il ne ressort d'aucune pièce du dossier qu'un tel risque se soit réalisé. Il est enfin constant que Mme B n'a fait aucun usage de ces messages autre que leur conservation sur les messageries en cause. En l'absence d'antécédent disciplinaire et de préjudice pour l'employeur, le manquement ne saurait être regardé comme étant d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement. Dès lors, en considérant que le manquement de l'intéressée constituait une faute suffisamment grave pour justifier l'autorisation de licenciement en litige, la ministre du travail a commis une erreur d'appréciation.

6. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner l'autre moyen de la requête, que Mme B est fondée à solliciter l'annulation de la décision de la ministre du travail du 4 décembre 2020 par laquelle son licenciement pour motif disciplinaire a été autorisé.

Sur les frais liés au litige :

En ce qui concerne les dépens :

7. Les décisions en litige n'ayant donné lieu à aucun dépens au sens et pour l'application de l'article R. 761-1 du code de justice administrative. Les conclusions présentées à ce titre ne peuvent qu'être rejetées.

En ce qui concerne les frais exposés et non compris dans les dépens :

8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Mme B d'une somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Ces dispositions font obstacle à ce que soit mise à la charge de Mme B, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme demandée par l'association centre Hélène Borel au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 4 août 2020 de la ministre du travail est annulée.

Article 2 : L'Etat versera à Mme B une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion et à l'association à but non lucratif centre Hélène Borel.

Copie en sera adressée au directeur régional de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités des Hauts-de-France.

Délibéré après l'audience du 3 mai 2023, à laquelle siégeaient :

M. Riou, président,

M. Fougères, premier conseiller,

Mme Bruneau, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 mai 2023.

La rapporteure,

signé

M. Bruneau

Le président,

signé

J.-M. Riou

La greffière,

signé

I. Baudry

La République mande et ordonne au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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