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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2107855

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2107855

jeudi 15 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2107855
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème chambre
Avocat requérantCABARET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 5 octobre 2021, M. A E, représenté par Me Cabaret, demande au tribunal :

1°) d'annuler les décisions en date du 17 juin 2021 par lesquelles le préfet du Nord lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer un titre de séjour ou de procéder au réexamen de sa situation, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard et, dans l'attente, de lui délivrer un récépissé l'autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, à charge pour son conseil de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que les décisions attaquées ont été signées par une autorité incompétente.

La décision de refus de délivrance d'un titre de séjour :

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990.

La décision portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours :

- est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision refusant la délivrance d'un titre de séjour ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 ;

- est dépourvue de base légale en ce qu'elle vise des articles du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui ne sont plus applicables ou sont relatifs au statut de réfugié.

La décision fixant le pays de destination de la mesure d'éloignement :

- est illégale par voie de conséquence de l'illégalité des décisions refusant la délivrance d'un titre de séjour et portant obligation de quitter le territoire français ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 ;

- est dépourvue de base légale en ce qu'elle vise des articles du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui ne sont plus applicables ou sont relatifs au statut de réfugié.

Par un mémoire en défense enregistré le 5 novembre 2021, le préfet du Nord conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. E ne sont pas fondés.

M. E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle près le Tribunal judiciaire de Lille en date du 6 septembre 2021.

Par une ordonnance en date du 3 novembre 2021, la clôture de l'instruction a été fixée au 6 décembre 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le

26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme D.

Considérant ce qui suit :

1. M. A E, ressortissant algérien, né le 24 décembre 1976, est entré sur le territoire français le 11 mars 2016 muni de son passeport revêtu d'un visa type C délivré le

22 octobre 2015 par les autorités consulaires françaises à Oran (Algérie), valable du

22 octobre 2015 au 18 avril 2016. Il s'est vu notifier une décision de refus de délivrance d'une carte de séjour temporaire au titre de la protection subsidiaire ou d'une carte de résident en qualité de réfugié ainsi qu'une décision portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours par un arrêté du 19 février 2018 du préfet du Nord. M. E a demandé, le 17 mai 2021, son admission exceptionnelle au séjour et la délivrance d'un certificat de résidence algérien. Par un arrêté du 17 juin 2021, le préfet du Nord lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement. M. E demande au tribunal d'annuler ces décisions.

Sur la compétence du signataire des décisions contestées :

2. Par un arrêté du 1er juin 2021, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs n° 126 de la préfecture du Nord, le préfet du Nord a donné à M. B G, sous-préfet de Dunkerque, délégation à l'effet de signer tous les actes dans la limite de ses attributions, au nombre desquels figurent les décisions de refus de délivrance de titre de séjour, celles relatives aux obligations de quitter le territoire français avec ou sans délai de départ volontaire, et celles fixant le pays de destination. Par suite, le moyen tiré de ce que les décisions attaquées ont été signées par une autorité incompétente doit être écarté.

Sur les autres moyens dirigés contre la décision portant refus de titre de séjour :

3. En premier lieu, s'il est constant que M. E vit en France avec son épouse et ses quatre enfants depuis son entrée sur le territoire national le 11 mars 2016, il ne justifie pas d'une insertion sociale ni professionnelle particulière par la production d'une note sociale de l'AFEJI en date du 5 septembre 2016, d'une attestation de bénévolat du 12 avril 2016, d'un contrat d'accompagnement Atelier d'adaptation à la vie active signé le 8 septembre 2021 postérieurement à la décision attaquée, et des documents d'immatriculation d'une société qu'il a créée le 19 juin 2017 sans autres justificatifs d'activité. Si le requérant indique avoir sa sœur et un oncle maternel en France, il n'est pas dépourvu d'attaches dans son pays d'origine où il a vécu jusqu'à l'âge de trente-neuf ans et où résident sa mère, ses quatre frères et trois de ses sœurs. Par ailleurs, il n'est pas établi que ses enfants, C, née le 17 juin 2017, Mohamed Youcef, né le 8 juillet 2012, Adem, né le 1er février 2014, qui l'accompagnaient lors de son entrée en France, et Ilyès, né le 23 février 2018 en France, et tous scolarisés en France, depuis leur arrivée sur le territoire français pour les trois premiers, ne pourraient pas poursuivre leur scolarité dans le pays d'origine de M. E. En outre, l'épouse de l'intéressé fait également l'objet d'un arrêté, daté du 17 juin 2021, lui ayant refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'ayant obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et ayant fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement. Par conséquent, en prenant la décision attaquée, le préfet du Nord n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation des conséquences de ladite décision sur la situation personnelle du requérant. Le moyen doit donc être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

5. Il résulte de ce qui a été énoncé au point 3 que la décision attaquée n'a pas porté au droit de M. E au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard de ses motifs. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes du paragraphe 1er de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Elles sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.

7. M. E n'établit pas, par les seuls éléments qu'il produit, que compte tenu du caractère récent de leur présence en France, ses enfants ne pourraient l'accompagner dans son pays d'origine, pour notamment y poursuivre une scolarité normale. En outre, ainsi qu'il a été dit au point 3, son épouse fait également l'objet d'un arrêté, daté du 17 juin 2021, lui ayant refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'ayant obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et ayant fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement. Il ne ressort pas des pièces du dossier que la cellule familiale ne pourrait se constituer en Algérie. Par suite, le moyen tiré de ce qu'en édictant la décision attaquée, le préfet du Nord n'aurait pas accordé une attention primordiale à l'intérêt supérieur de ses enfants et aurait, ainsi, méconnu les stipulations du paragraphe 1er de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, doit être écarté.

Sur les autres moyens dirigés contre la décision portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours :

8. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit aux points 2 à 7 que le moyen tiré de l'illégalité de la décision refusant à M. E la délivrance d'un titre de séjour doit être écarté.

9. En deuxième lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 3, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation des conséquences de la décision attaquée sur la situation personnelle du requérant doit être écarté.

10. En troisième lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 3, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

11. En quatrième lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 7, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations du paragraphe 1er de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.

12. En cinquième lieu, lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui appliqué, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. Une telle substitution relevant de l'office du juge, celui-ci peut y procéder de sa propre initiative, au vu des pièces du dossier, mais sous réserve, dans ce cas, d'avoir au préalable mis les parties à même de présenter des observations sur ce point. Cette substitution de base légale n'est pour le juge qu'une simple faculté à laquelle il n'est pas tenu de procéder.

13. Dans son mémoire en défense enregistré le 5 novembre 2021, le préfet du Nord demande qu'à l'article L. 511-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, visé par la décision attaquée et abrogé depuis l'entrée en vigueur de l'ordonnance n° 2020-1733 du 16 décembre 2020, soit substitué l'article L. 611-3 du même code, applicable à la date de la décision en litige et pouvant la fonder légalement. Cette substitution de base légale ne privant le requérant d'aucune garantie, le moyen tiré du défaut de base légale de la décision attaquée doit être écarté.

Sur les autres moyens dirigés contre la décision fixant le pays de destination :

14. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit aux points 2 à 13 que le moyen tiré de l'illégalité des décisions refusant à M. E la délivrance d'un titre de séjour et l'obligeant à quitter le territoire français doit être écarté.

15. En deuxième lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 3, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation des conséquences de la décision attaquée sur la situation personnelle du requérant doit être écarté.

16. En troisième lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 3, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

17. En quatrième lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 7, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations du paragraphe 1er de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.

18. En cinquième lieu, dans son mémoire en défense enregistré le 5 novembre 2021, le préfet du Nord demande qu'au dernier alinéa du I de l'article L. 511-1 et à l'article L. 513-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, visés par la décision attaquée et abrogés depuis l'entrée en vigueur de l'ordonnance n° 2020-1733 du 16 décembre 2020, soient substitués les articles L. 711-2 et L. 721-4 du même code, applicables à la date de la décision en litige et pouvant la fonder légalement. Cette substitution de base légale ne privant le requérant d'aucune garantie, le moyen tiré du défaut de base légale de la décision attaquée doit être écarté.

19. Il résulte de tout ce qui précède que M. E n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du préfet du Nord en date du 17 juin 2021. Ses conclusions à fin d'annulation doivent dès lors être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et d'astreinte et celles présentées au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

DECIDE :

Article 1er : La requête de M. E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A E, à Me Cabaret et au préfet du Nord.

Délibéré après l'audience du 24 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

- M. Paganel, président de la formation de jugement,

- M. Lemaire, président,

- Mme Lançon, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 décembre 2022.

La rapporteure,

Signé

L-J. D

Le président,

Signé

M. F

La greffière,

Signé

S. RANWEZ

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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