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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2202285

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2202285

vendredi 30 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2202285
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation7ème chambre
Avocat requérantRIVIERE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, des pièces et des mémoires, enregistrés le 28 mars 2022, le 4 avril 2022, le 30 mai 2022 et le 1er juin 2022, Mme D A, représentée par Me Rivière, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 10 novembre 2021 par lequel le préfet du Nord a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer un titre de séjour, à défaut de réexaminer sa demande, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard en application des articles L. 911-1 et suivants du code de justice administrative ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la décision refusant la délivrance d'un titre de séjour :

- elle est entachée d'incompétence ;

- elle est insuffisamment motivée et entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'incompétence ;

- elle est insuffisamment motivée et entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- elle est dépourvue de base légale dès lors qu'elle est fondée sur une décision de refus de séjour elle-même illégale ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation.

En ce qui concerne la décision accordant un délai de départ volontaire de trente jours :

- elle est entachée d'incompétence ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est dépourvue de base légale dès lors qu'elle est fondée sur une obligation de quitter le territoire français elle-même illégale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 mai 2022, le préfet du Nord conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la requête de Mme A est tardive ;

- les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 31 mai 2022, la clôture d'instruction a été fixée en dernier lieu au 15 juin 2022.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 24 janvier 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de Mme Bergerat, rapporteure, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D A, née en 1990, de nationalité chinoise, est entrée en France selon ses déclarations le 23 décembre 2012. Elle a formé une demande d'asile qui a été définitivement rejetée par la Cour nationale du droit d'asile le 6 juin 2014. Le 22 septembre 2021, elle a sollicité la délivrance d'une carte de séjour portant la mention " vie privée et familiale ". Par un arrêté du 10 novembre 2021, le préfet du Nord a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Par la présente requête, Mme A demande l'annulation de cet arrêté.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

2. Aux termes de l'article L. 614-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque la décision portant obligation de quitter le territoire français prise en application des 3°, 5° ou 6° de l'article L. 611-1 est assortie d'un délai de départ volontaire, le tribunal administratif est saisi dans le délai de trente jours suivant la notification de la décision. / L'étranger peut demander le bénéfice de l'aide juridictionnelle au plus tard lors de l'introduction de sa requête en annulation () ". Aux termes de l'article R. 776-2 du code de justice administrative : " I. - Conformément aux dispositions de l'article L. 614-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la notification d'une obligation de quitter le territoire français avec délai de départ volontaire, prise en application () des 3°, 5° ou 6° de l'article L. 611-1 du même code, fait courir un délai de trente jours pour contester cette obligation ainsi que les décisions relatives au séjour, au délai de départ volontaire, au pays de renvoi et à l'interdiction de retour ou à l'interdiction de circulation notifiées simultanément. / ()". Aux termes de l'article 43 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles : " () lorsqu'une action en justice ou un recours doit être intenté avant l'expiration d'un délai devant les juridictions de première instance ou d'appel, l'action ou le recours est réputé avoir été intenté dans le délai si la demande d'aide juridictionnelle s'y rapportant est adressée ou déposée au bureau d'aide juridictionnelle avant l'expiration dudit délai et si la demande en justice ou le recours est introduit dans un nouveau délai de même durée à compter : / () / 3° De la date à laquelle le demandeur de l'aide juridictionnelle ne peut plus contester la décision d'admission ou de rejet de sa demande en application du premier alinéa de l'article 69 et de l'article 70 ou, en cas de recours de ce demandeur, de la date à laquelle la décision relative à ce recours lui a été notifiée ;/4° Ou, en cas d'admission, de la date, si elle est plus tardive, à laquelle un auxiliaire de justice a été désigné () ".

3. Le principe de sécurité juridique, qui implique que ne puissent être remises en cause sans condition de délai des situations consolidées par l'effet du temps, fait obstacle à ce que puisse être contestée indéfiniment une décision administrative individuelle qui a été notifiée à son destinataire, ou dont il est établi, à défaut d'une telle notification, que celui-ci en a eu connaissance. En une telle hypothèse, si le non-respect de l'obligation d'informer l'intéressé sur les voies et les délais de recours, ou l'absence de preuve qu'une telle information a bien été fournie, ne permet pas que lui soient opposés les délais de recours fixés par le code de justice administrative, le destinataire de la décision ne peut exercer de recours juridictionnel au-delà d'un délai raisonnable. En règle générale et sauf circonstances particulières dont se prévaudrait le requérant, ce délai ne saurait, sous réserve de l'exercice de recours administratifs pour lesquels les textes prévoient des délais particuliers, excéder un an à compter de la date à laquelle une décision expresse lui a été notifiée ou de la date à laquelle il est établi qu'il en a eu connaissance.

4. Si le préfet du Nord soutient que l'arrêté contesté a été notifié à Mme A le 16 janvier 2021, il n'en apporte pas la preuve. Au surplus, il ressort des pièces du dossier que Mme A a déposé une demande d'aide juridictionnelle le 16 décembre 2021 en vue d'introduire une requête tendant à l'annulation de l'arrêté précité. Puis, par une décision du 24 janvier 2022, Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Il ne ressort pas des pièces du dossier que la décision du bureau d'aide juridictionnelle aurait été notifiée à l'intéressée plus d'un mois avant l'introduction de sa requête. Dans ces conditions, la requête de l'intéressée enregistrée au greffe du tribunal le 28 mars 2022 n'est pas tardive et la fin de non-recevoir opposée par le préfet du Nord doit être écartée.

Sur les conclusions aux fins d'annulation et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête :

5. Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / () ". Et, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir d'ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

6. Il ressort des pièces du dossier que Mme A qui déclare être entrée en France le 23 décembre 2012 a déposé une demande d'asile le 12 juin 2013 qui a été définitivement rejetée le 6 juin 2014 par la Cour nationale du droit d'asile. L'intéressée vit maritalement avec un compatriote, titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle mention " vie privée et familiale " valable du 2 décembre 2020 au 1er décembre 2022. En outre, leur fille B est née le 28 juillet 2016 à Boulogne-sur-Mer. Les nombreuses pièces produites par la requérante telles que des factures de fourniture d'électricité et des attestations d'assurance de 2014 à 2022 adressées à Mme A et M. C, son concubin, attestent d'une vie commune stable d'abord à Boulogne-sur-Mer puis à Valenciennes. Il ressort également des certificats de scolarité produits à l'instance que la fille de la requérante fréquente l'école maternelle publique à Valenciennes depuis l'année scolaire 2019-2020 et que la directrice de cette école atteste que Mme A accompagne quotidiennement sa fille à l'entrée et à la sortie de l'école. En outre, M. C est employé sous contrat à durée indéterminée depuis le 24 juillet 2021 en qualité de cuisinier dans un restaurant à Valenciennes. Enfin, la requérante produit des relevés de compte, des courriers de la caisse primaire d'assurance maladie indiquant des remboursements de prestations médicales et pharmaceutiques, des ordonnances médicales, des factures de téléphonie, les avis d'imposition sur le revenu, divers courriers de l'administration fiscale et des courriers de la caisse d'allocations familiales attestant de sa présence en France de 2014 à 2022. Si le préfet du Nord fait valoir que la requérante s'est vue délivrer un titre de séjour valable du 17 octobre 2017 au 26 octobre 2019 par les autorités italiennes et un passeport, le 12 décembre 2018, par les autorités chinoises en Chine, ces éléments ne sont pas suffisants, compte tenu des nombreuses pièces produites par la requérante, pour mettre en doute la présence de Mme A aux côtés de son concubin et de leur fille sur le territoire français depuis 2014. Dans ces conditions, à la date de la décision attaquée et compte tenu de la détention par le conjoint de la requérante d'une carte de séjour, en refusant de délivrer une carte de séjour mention " vie privée et familiale " à Mme A, le préfet du Nord a méconnu les dispositions et stipulations précitées.

7. Il résulte de ce qui précède que Mme A est fondée à demander l'annulation de la décision de refus de délivrance d'un titre de séjour. Par voie de conséquence, elle est fondée à demander l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et de la décision fixant le pays de destination.

Sur les conclusions aux fins d'injonction sous astreinte :

8. Compte tenu du motif qui la fonde, l'annulation de l'arrêté attaqué implique nécessairement, en l'absence de changement de circonstances de droit ou de fait y faisant obstacle, que la carte de séjour temporaire mention " vie privée et familiale " soit délivrée à Mme A sur le fondement de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

9. Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Rivière, avocat de Mme A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Rivière de la somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté susvisé du préfet du Nord en date du 10 novembre 2021 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Nord, sous réserve de l'absence de changement de circonstances de droit ou de fait y faisant obstacle, de délivrer à Mme A une carte de séjour temporaire mention " vie privée et familiale ", dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Rivière une somme de 1 000 (mille) euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Rivière renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D A, à Me Rivière et au préfet du Nord.

Copie pour information en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 9 juin 2023, à laquelle siégeaient :

- M. Paganel, président,

- Mme Bergerat, première conseillère,

- Mme Dang, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 juin 2023.

La rapporteure,

signé

S. BERGERAT

Le président,

signé

M. PAGANEL La greffière,

signé

A. BEGUE

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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