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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2206914

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2206914

vendredi 23 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2206914
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantBEN AMOR

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 13 et 19 septembre 2022, M. B C, représenté par Me Ben Amor, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 12 septembre 2022 par lequel le préfet de la Somme l'a obligé à quitter le territoire français, ne lui a accordé aucun délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et a interdit son retour en France avant l'expiration d'un délai de trois ans ;

2°) d'annuler l'arrêté du 12 septembre 2022 par lequel le préfet de la Somme l'a placé en rétention administrative ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Somme de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement et sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à son conseil, sous réserve de sa renonciation au bénéfice de l'aide juridictionnelle, en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions contestées :

- il appartient au préfet de la Somme de justifier de la compétence de la signataire de l'acte ;

- elles lui ont été notifiées dans une langue qu'il ne comprend pas.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle porte atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'une erreur de fait en ce qu'il n'a pas manqué à ses obligations résultant de son assignation à résidence dont il a fait l'objet par un arrêté du 27 mars 2019 et qu'aucune mesure d'exécution de l'obligation de quitter le territoire, prononcée à son encontre par un arrêté du 20 juin 2020 n'a été prise ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 423-1 et L. 423-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il justifie résider de manière continue et effective en France depuis 1991 ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il justifie vivre maritalement avec une ressortissante française depuis 2012 sur le territoire français.

En ce qui concerne la décision de ne pas accorder de délai de départ volontaire :

- elle est insuffisamment motivée en ce que le préfet de la Somme n'indique pas les motifs pour lesquels il présenterait un risque de fuite ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation en ce qu'il ne constitue pas une menace pour l'ordre public et ne présente pas de risque de fuite ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'une erreur de droit en l'absence d'urgence ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation au regard des dispositions du 3° de l'article L. 611-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il ne constitue pas une menace à l'ordre public.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination de la mesure d'éloignement :

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation quant à la durée de l'interdiction prononcée à son encontre et porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale.

Par un mémoire enregistré le 22 septembre 2022, le préfet de la Somme conclut au rejet de la requête.

Il soutient que le requérant invoque des moyens qui ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme A en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Lançon, magistrate désignée, qui a informé les parties, en application des dispositions combinées des articles R. 611-7 et R. 776-25 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office tiré de l'irrecevabilité des conclusions tendant à l'annulation de l'arrêté du 12 septembre 2022 par lequel le préfet de la Somme a placé M. C en rétention administrative comme étant dirigées devant un ordre de juridiction incompétent pour en connaître ;

- les observations de Me Zaïri, représentant M. C et substituant Me Ben Amor, qui conclut aux mêmes fins que la requête à l'exception des conclusions dirigées contre l'arrêté du 12 septembre 2022 par lequel le préfet de la Somme a placé le requérant en rétention administrative auxquelles il renonce expressément ; il soutient les mêmes moyens à l'appui du surplus des conclusions de la requête ; il soutient également que la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors que la présence de M. C ne représente pas une menace à l'ordre public sur le territoire national ;

- les observations de M. C répondant aux questions du tribunal et indiquant être arrivé en France en 1991, y avoir passé toute sa vie depuis cette date, ne pas connaître le Maroc, ne plus avoir commis aucune infraction depuis sa dernière condamnation qui porte sur des faits commis en Espagne et constituent une erreur de jeunesse, être marié avec une ressortissante française avec laquelle il a créé une société ;

- le préfet de la Somme n'étant ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant marocain né le 1er mai 1980, a été interpellé par la police le 11 septembre 2022. Par un arrêté du 12 septembre 2022, le préfet de la Somme l'a obligé à quitter le territoire français, ne lui a accordé aucun délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et a interdit son retour en France avant l'expiration d'un délai de trois ans. Par la requête susvisée, M. C demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / () 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public ; () ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

3. Pour obliger M. C à quitter le territoire français, le préfet de la Somme a considéré que l'intéressé représentait une menace à l'ordre public en relevant qu'il avait fait l'objet de plusieurs condamnations pénales, en France, entre 1999 et 2006, et en Espagne, le 31 octobre 2007, avant d'être éloigné vers le Maroc, cette mesure étant assortie d'une interdiction de retour dans l'espace Schengen jusqu'au 23 août 2020. Il relevait que M. C était revenu irrégulièrement en France, en violation de l'interdiction de retour édictée à son encontre par les autorités espagnoles, qu'il avait été interpellé par les services de la gendarmerie d'Indre-et-Loire le 19 juin 2020 et placé en garde à vue pour défaut de permis de conduire. Il estimait qu'il n'était pas porté une atteinte disproportionnée à la vie familiale du requérant et que sa décision ne contrevenait pas aux dispositions de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

4. Il ressort des pièces du dossier que M. C est entré sur le territoire français en 1991 dans le cadre de la procédure de regroupement familial. Devenu majeur, il a obtenu une carte de résident, valable du 1er mai 1998 au 30 avril 2008. Après avoir été condamné à plusieurs reprises par l'autorité judiciaire, et en dernier lieu par la justice espagnole à une peine d'emprisonnement en 2007, M. C a fait l'objet, le 26 août 2010, d'une interdiction d'entrée dans l'espace Schengen jusqu'au 23 août 2020 et a été renvoyé dans son pays d'origine par les autorités espagnoles, après avoir purgé sa peine.

5. D'une part, si M. C a été placé en garde à vue le 19 juin 2020 pour conduite d'un véhicule sans permis, il n'est pas contesté que ces faits ont fait l'objet d'un classement sans suite. Aussi, M. C n'a fait l'objet d'aucune condamnation sur le territoire français depuis le 22 août 2006, date du jugement du tribunal correctionnel d'Amiens prononçant à son encontre une peine de trois mois d'emprisonnement pour refus de se soumettre aux vérifications relatives au véhicule ou au conducteur, soit plus de seize ans avant la décision contestée. D'autre part, M. C s'est marié au Maroc, le 18 janvier 2012, avec une ressortissante française. Le préfet de la Somme a relevé que, le 28 mars 2019, l'épouse de l'intéressé avait indiqué à la gendarmerie nationale s'étant déplacée en vue de la notification de l'assignation à résidence prononcée à l'encontre du requérant par arrêté du 27 mars 2019, que ce dernier avait quitté le domicile familial. Il ressort néanmoins du procès-verbal du 28 mars 2019 des services de la gendarmerie que l'épouse de M. C déclarait qu'il serait de retour le 24 avril 2019, soit moins d'un mois plus tard. En outre, M. C produit, outre des justificatifs de domicile, des attestations récentes de proches, notamment de sa belle-mère, quant à la communauté de vie avec son épouse depuis leur mariage et quant aux liens sociaux et amicaux qu'il a noués en France. Dès lors, eu égard à l'ancienneté de la présence de M. C sur le territoire français, où il est entré à l'âge de onze ans et y a fait toute sa scolarité, à son intégration sociale et familiale, à l'ancienneté de sa dernière condamnation par une juridiction française, en obligeant le requérant à quitter le territoire français, le préfet de la Somme a porté une atteinte disproportionnée à son droit à mener une vie privée et familiale normale.

6. En conséquence, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, la décision du 12 septembre 2022 par laquelle le préfet de la Somme a obligé M. C à quitter le territoire français doit être annulée ainsi que, par voie de conséquence, celles datées du même jour ne lui accordant aucun délai de départ volontaire, fixant le pays de destination de la mesure d'éloignement et portant interdiction de retour en France avant l'expiration d'un délai de trois ans.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

7. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. / La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure ".

8. Eu égard au motif d'annulation retenu, l'exécution du présent jugement implique que le préfet de la Somme procède au réexamen de la situation de M. C dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement et lui délivre, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions relatives aux frais d'instance :

9. Le conseil de M. C peut se prévaloir des dispositions susvisées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Ben Amor renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de condamner ce dernier à lui verser une somme de 900 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 12 septembre 2022 par lequel le préfet de la Somme a obligé M. C à quitter le territoire français, ne lui a accordé aucun délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et a interdit son retour en France avant l'expiration d'un délai de trois ans est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Somme de procéder au réexamen de la situation de M. C dans un délai d'un mois et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : L'Etat versera à Me Ben Amor, avocat de M. C, la somme de 900 (neuf cents) euros, en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Ben Amor renonce à percevoir la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. C est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, à Me Ben Amor et au préfet de la Somme.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 septembre 2022.

La magistrate désignée

Signé,

L-J. A

La greffière,

Signé,

O. DEBUISSY

La République mande et ordonne au préfet de la Somme en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

No2206914

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