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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2307240

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2307240

mercredi 16 août 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2307240
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantLAPORTE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 8 août 2023, M. B C demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 7 août 2023 par lequel le préfet du Nord l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a porté interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans ;

2°) d'enjoindre le préfet du Nord de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, et ce sous astreinte de 150 euros par jour de retard à compter de l'expiration du délai de 15 jours suivant la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à son conseil au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 contre renonciation de la part de ce conseil au bénéfice de l'indemnité versée au titre de l'aide juridictionnelle.

Le requérant soutient que :

Sur la légalité de l'ensemble des décisions attaquées :

- les décisions attaquées sont insuffisamment motivées ;

- le signataire des décisions contestées ne justifie pas d'une délégation de signature régulière ;

- elles ne lui ont pas été notifiées dans une langue qu'il comprend ;

Sur la légalité de l'obligation de quitter le territoire français :

- cette décision porte une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur la légalité de la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

- cette décision est entachée d'une erreur d'appréciation dans l'application des dispositions des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que son comportement ne représente pas une menace pour l'ordre public et qu'il ne présente pas de risque de fuite ;

Sur la légalité de la décision fixant le pays de destination :

- cette décision méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur la légalité de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- en fixant à trois ans la durée de son interdiction de retour, le préfet a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation dans l'application des dispositions des articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Le préfet du Nord a produit des pièces le 9 août 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Monteil en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Monteil, magistrate désignée ;

- les observations de Me Laporte, représentant M. C, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens, qu'elle développe à l'audience et explique que le requérant, arrêté sans son téléphone portable, n'a pas pu convenablement préparer sa requête ;

- les observations de Me El Haik, représentant le préfet du Pas-de-Calais, qui conclut au rejet de la requête au motif que les moyens soulevés ne sont pas fondés ;

- les observations de M. C, assisté de M. D, interprète assermenté en langue arabe, qui répond aux questions posées par le tribunal.

Considérant ce qui suit :

1 M. B C, né le 30 juillet 1986 en Algérie, de nationalité algérienne, est entré en France en 2015 sous couvert d'un visa court séjour délivré par les autorités consulaires espagnoles basées à Oran valable du 1er avril 2015 au 30 avril 2015. Il a sollicité, le 16 mars 2016, le bénéfice de l'asile mais sa demande a été rejetée par une décision du 22 septembre 2016 de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), confirmée le 15 mars 2017 par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA). Il se maintient depuis sur le territoire de façon irrégulière. Par un arrêté du 17 juillet 2017, confirmé par le jugement n° 1706803 du 6 septembre 2017 du tribunal administratif de Lille devenu définitif, le préfet du Nord lui a refusé la délivrance d'une carte de résident, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Par un arrêté du 4 septembre 2020, qui lui a été notifié le même jour, le préfet du Nord l'a de nouveau obligé de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans. S'il soutient avoir déposé une demande de titre de séjour au cours de l'année 2021, la consultation du Fichier National des Etrangers ne confirme pas cette déclaration, et M. C ne soutient pas ni n'allègue avoir effectué des démarches auprès de la préfecture du Nord pour s'informer des suites données à sa demande. Il a été interpelé par les services de police à Roubaix (59) lors d'un contrôle d'identité le 7 août 2023 démuni de tout document en cours de validité l'autorisant à séjourner sur le territoire français. Par un arrêté du 7 août 2023, dont M. C demande l'annulation, le préfet du Nord lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de trois ans.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le moyen commun à l'ensemble des décisions contenues dans l'arrêté en litige :

2. En premier lieu, l'arrêté contesté a été signé par Mme E A, cheffe du bureau de la lutte contre l'immigration irrégulière de la préfecture du Nord, qui était compétente pour ce faire en vertu d'un arrêté du 27 juin 2023, publié le même jour au recueil n° 158 des actes administratifs de l'Etat dans le département du Nord. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de la décision attaquée manque en fait et doit, dès lors, être écarté.

3. En second lieu, les décisions attaquées, qui n'avaient pas à mentionner tous les éléments factuels relatifs à la situation de l'intéressé, énoncent les considérations de droit et de fait sur lesquelles elles se fondent. Les mentions qu'il comporte sont de nature à mettre en mesure le requérant de discuter utilement les motifs de cette décision et le juge d'exercer son contrôle. Dès lors, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation des décisions attaquées doit être écarté.

4. En troisième lieu, les conditions de notification d'une décision sont sans incidence sur la légalité de celle-ci. Par suite, le moyen tiré de l'irrégularité de la notification des décisions contestées ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

5. En premier lieu, si M. C soulève devant la cour qu'il n'a pas été en mesure de préparer convenablement sa requête en rétention puisqu'il n'avait pas son téléphone portable avec lui lors de son arrestation. Cependant, il n'a pas non plus été démontré au cours des débats que M. C n'a pas eu accès à un téléphone au cours de sa rétention ou pourquoi, aidé par l'association avec laquelle il a rédigé sa requête ou par son conseil, il n'a pas été en mesure de faire chercher son téléphone contenant tous ses contacts utiles à son domicile.

6. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

7. Entré en France en 2015 comme il a été rappelé précédemment, M. C fait valoir une présence en France de huit ans. Célibataire et sans enfant à charge, un de ses frères dispose de la nationalité française et il déclare qu'une de ses sœurs serait sur le territoire français sous couvert d'un récépissé de demande de titre de séjour, sans pour autant soutenir entretenir avec l'un ou l'autre des relations d'une intensité particulière. Il déclare également disposer d'un logement stable et travailler dans le bâtiment comme plaquiste depuis sept ans, sans pour autant que sa situation administrative lui permette d'exercer cette profession de manière régulière. Aucun élément porté au dossier ou développé à l'audience ne permet donc de démontrer que M. C aurait développé un réseau social d'une particulière intensité en France alors que le reste de sa famille réside en Algérie, pays où il a lui-même vécu jusqu'à ses 29 ans. Dans ces circonstances, la partie requérante n'est pas fondée à soutenir que la décision en litige porterait à son droit au respect de sa vie privée une atteinte disproportionnée aux buts d'intérêt public en vue desquels elle a été prise. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté et les conclusions de la requête tendant à l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français doivent être rejetées.

En ce qui concerne la légalité de la décision refusant un délai de départ volontaire :

8. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Selon l'article L. 612-3 de ce code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : ()/ 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; / 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ;/ 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5 ".

9. En premier lieu, si le requérant fait valoir qu'il ne constitue pas une menace à l'ordre public, cet argument ne permet cependant pas de contester les motifs de la décision de refus d'octroi d'un délai de départ volontaire alors que celle-ci n'est pas fondée sur le 1° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile mais sur les dispositions combinées du 3° de l'article L. 612-2 et du 4°, 5° et 8° de l'article L. 612-3 du même code. Par suite, le moyen issu de l'absence de menace à l'ordre public est inopérant.

10. En second lieu, il ressort des pièces du dossier que M. C, comme il a été rappelé au point 1., s'est soustrait à deux précédentes mesures d'obligation de quitter le territoire, la dernière étant assortie d'une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée deux ans, et que le requérant a déclaré lors de son audition administrative du 7 août 2023 ne pas avoir l'intention de se conformer à une nouvelle mesure d'éloignement et vouloir rester en France. En outre, il a déclaré lors de cette même audition ne pas être en mesure de présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, ce qu'il ne conteste pas à l'audience. Dès lors, le préfet a pu légalement considérer que M. C se trouvait dans les cas prévus au 4°, 5° et 8° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et qu'il existait un risque que le requérant se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet.

11. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fins d'annulation de la décision refusant un délai de départ volontaire doivent être rejetées.

En ce qui concerne la légalité de la décision fixant le pays de renvoi :

12. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

13. M. C soutient qu'il serait menacé de mort dans son pays. Cependant ces affirmations sont vagues et imprécises, et, en tout état de cause, le requérant ne parvient pas à expliquer à l'audience pourquoi ces menaces, qui dateraient d'avant 2015, date de son départ vers la France, seraient toujours susceptibles de lui faire craindre pour sa vie en cas de retour en Algérie. En outre, il ressort des pièces du dossier que la demande d'asile de M. C a été définitivement rejetée le 15 mars 2017. Par suite, M. C n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision fixant le pays de destination.

En ce qui concerne la légalité de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans :

14. D'une part, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

15. Il ressort des pièces du dossier que le préfet du Nord a fondé sa décision sur les conditions d'entrée et de séjour du requérant en France, sur la prise en compte de sa situation familiale, sur le fait qu'il ne s'est pas soumis aux deux mesures d'éloignement précédentes et de la mesure d'interdiction de retour sur le territoire français de deux ans dont il a fait l'objet, ainsi que sur le fait qu'il serait défavorablement connu des services de police alors qu'il est signalé au fichier automatisé des empreintes digitales pour un fait de détention non autorisée de stupéfiants le 16 février 2021 ainsi qu'un fait d'atteintes sexuelles le 9 juin 2017, ce que le requérant ne conteste pas. Dès lors, le préfet n'a pas commis d'erreur d'appréciation en fixant la durée d'interdiction de retour sur le territoire français à trois ans, et les conclusions à fin d'annulation de cette mesure présentées dans la requête doivent être rejetées.

16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. C doivent être rejetées. Par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre des articles L 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 par le requérant doivent l'être également.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B C et au préfet du Nord.

Lu en audience publique le 16 août 2023.

La Magistrate désignée,

Signé

AL MONTEIL

La greffière,

Signé

N. CARPENTIER

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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