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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2408584

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2408584

vendredi 27 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2408584
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantVERGNOLE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 14 août 2024, M. B C, représenté par Me Vergnole, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 13 août 2024 par lequel le préfet du Nord a décidé son transfert aux autorités belges, responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

3°) d'enjoindre au préfet du Nord d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale et de lui délivrer un dossier en vue de saisir l'Office français de protection des réfugiés ou apatrides ou, à défaut, de procéder à un nouvel examen de sa situation ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué a été pris à l'issue d'une procédure irrégulière dès lors qu'il n'est pas établi que l'entretient dont il a bénéficié ait présenté un caractère individuel et ait été mené par une personne qualifiée conformément aux conditions prévues par les articles 5 et 35 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ainsi que par l'article 4.4 de la directive n° 2013/32/UE du 26 juin 2013 ;

- il méconnait les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il méconnait les dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 ;

- il est entaché d'erreur manifeste d'appréciation.

La requête a été communiquée au préfet du Nord qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Le président du tribunal a désigné Mme Denys, conseillère, pour statuer sur les litiges relevant de la procédure prévue à l'article L. 922-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- les règlements (UE) n° 603/2013 et n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- la directive n° 2013/32/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 6 septembre 2024 à 8h30, Mme Denys :

- a présenté son rapport ;

- a entendu les observations de Me Vergnole, représentant M. C, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens qu'elle développe, en indiquant notamment que les conditions dans lesquelles a été mené l'entretien individuel dont M. C a bénéficié le 18 mars 2024 ne lui ont pas permis d'exposer sa situation privée et familiale, ce que révèlent les incohérences entre les mentions portées sur le compte rendu de cet entretien et la situation familiale de l'intéressé ; elle soutient en outre que l'arrêté attaqué méconnait les stipulations du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant combinées aux dispositions de l'article 6 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ainsi que les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- a entendu M. C, assisté de M. A, interprète ;

- a constaté que le préfet du Nord n'était ni présent, ni représenté ;

- et a prononcé la clôture de l'instruction.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant libanais né le 21 novembre 1973, est entré irrégulièrement en France le 11 mars 2024, selon ses déclarations. L'intéressé a sollicité, le 18 mars suivant, son admission au séjour au titre de l'asile auprès des services de la préfecture du Nord. M. C demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 13 août 2024 par lequel le préfet du Nord a décidé son transfert aux autorités belges, responsables de l'examen de sa demande d'asile.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. ( ) ".

3. Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. C, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

4. Aux termes de l'article 5 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. / () / 3. L'entretien individuel a lieu en temps utile et, en tout cas, avant qu'une décision de transfert du demandeur vers l'État membre responsable soit prise conformément à l'article 26, paragraphe 1. / 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'Etat membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. L'Etat membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé ".

5. S'il ne résulte ni des dispositions précitées ni d'aucun principe que devrait figurer sur le compte-rendu de l'entretien individuel la mention de l'identité de l'agent qui a mené l'entretien, il appartient à l'autorité administrative, en cas de contestation sur ce point, d'établir par tous moyens que l'entretien a bien, en application des dispositions précitées de l'article 5.5 du règlement du 26 juin 2013, été mené par une personne qualifiée en vertu du droit national.

6. M. C, qui indique que l'entretien individuel dont il a bénéficié le 18 mars 2024 ne lui a pas permis de porter à la connaissance de l'autorité préfectorale sa situation familiale, ce que révèlent les incohérences entre les mentions présentes dans le compte rendu établi à cette occasion et la réalité de sa situation, remet sérieusement en cause les conditions dans lesquelles a eu lieu cet entretien, et notamment la qualification de la personne qui l'a mené. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que le compte rendu de l'entretien en cause, s'il comporte le cachet de la direction de l'immigration et de l'intégration de la préfecture du Nord et la signature de la personne ayant mené l'entretien, ne contient aucune mention portant sur l'identité de cette personne, ni même de simples initiales désignant un agent de la préfecture nommément identifié ou identifiable. Enfin, le préfet du Nord ne produit, à l'instance, aucun élément de nature à établir la qualité de cet agent. Dans ces conditions, l'entretien dont a bénéficié M. C ne saurait être regardé comme ayant été mené par une personne qualifiée en vertu du droit national au sens de l'article 5 du règlement du 26 juin 2013. Il s'ensuit que le requérant est fondé à soutenir que la décision attaquée est intervenue au terme d'une procédure irrégulière, qui l'a privé d'une garantie.

7. Il résulte de ce qui précède que sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens présentés à cette fin, l'arrêté du 13 août 2024 doit être annulé.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Eu égard au motif sur lequel il est fondé, le présent jugement implique nécessairement que le préfet du Nord procède à un nouvel examen de la situation administrative de M. C. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de lui enjoindre d'y procéder dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés à l'instance :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Vergnole, conseil du requérant, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de M. C à l'aide juridictionnelle, de faire application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Vergnole de la somme de 1 000 euros.

D É C I D E :

Article 1er : M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 13 août 2024 est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Nord de procéder à un nouvel examen de la situation administrative de M. C dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de M. C à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Vergnole renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle, l'Etat versera à Me Vergnole la somme de 1 000 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, à Me Vergnole et au préfet du Nord.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 septembre 2024.

La magistrate désignée,

Signé

A. DENYSLa greffière,

Signé

O. MONGET

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2408584

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