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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2408770

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2408770

jeudi 3 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2408770
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantBERTHE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 16 août 2024, Mme E demande au Tribunal d'annuler les décisions du 14 août 2024 par lesquelles le préfet du Nord l'a obligé à quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé la Colombie comme pays de destination de la mesure d'éloignement et a interdit son retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

Elle soutient que :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- elle a été édictée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle ne lui a pas été notifiée dans une langue qu'elle comprenait ;

- et elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale.

En ce qui concerne le refus de délai de départ volontaire :

- elle a été édictée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle ne lui a pas été notifiée dans une langue qu'elle comprenait ;

- et elle méconnaît les dispositions du 1° et du 3° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle a été édictée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle ne lui a pas été notifiée dans une langue qu'elle comprenait ;

- et elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision d'interdiction de retour sur le territoire français :

- elle a été édictée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle ne lui a pas été notifiée dans une langue qu'elle comprenait ;

- et elle est empreinte, eu égard à sa durée, d'une erreur dans l'appréciation de sa situation.

La requête a été communiquée au préfet du Nord qui n'a pas produit d'observations.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales amendée, signée à Rome le 4 novembre 1950 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de procédure pénale ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Larue en application des articles L. 614-2, L. 921-2 et L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Larue, magistrat désigné ;

- les observations de Me Berthe, représentant Mme D, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens en ajoutant, qu'eu égard à la convocation pénale de la requérante, laquelle lui ouvre un droit de comparution personnelle, l'interdiction de retour prise à son encontre méconnaît son droit à un procès équitable et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences de cette décision sur sa situation personnelle ;

- et les observations de Me Kahn, représentant le préfet du Nord, qui conclut au rejet de la requête en faisant valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé ;

- Mme D étant absente.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D, ressortissante colombienne née le 2 juillet 1987, déclare être entrée irrégulièrement en France en mars 2024. Elle a été interpellée au domicile de son compagnon à Cambrai et placée en garde en vue, à l'instar de ce dernier, le 14 août 2024 à 5h10 du matin après s'être plainte de violences conjugales. A l'issue de sa garde à vue, outre qu'elle a été convoquée au tribunal judiciaire de Cambrai pour répondre des violences conjugales qu'elle a commise, en état d'ivresse, à l'encontre de son compagnon, Mme D, dont il est apparu qu'elle était entrée en Espagne le 21 décembre 2022 et qu'elle n'avait jamais sollicité de titre de séjour, a été placée en centre de rétention administrative à Metz et s'est vu notifier une obligation de quitter sans délai le territoire français à destination de la Colombie et une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an. Par la présente requête, Mme D demande au Tribunal d'annuler ces dernières décisions.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs à l'ensemble des décisions attaquées :

2. En premier lieu, eu égard au caractère réglementaire des arrêtés de délégation de signature, soumis à la formalité de publication, le juge peut, sans méconnaître le principe du caractère contradictoire de la procédure, se fonder sur l'existence de ces arrêtés alors même que ceux-ci ne sont pas versés au dossier. Par un arrêté du 4 avril 2024, publié le lendemain au recueil n° 126 des actes administratifs de la préfecture, le préfet du Nord a donné délégation à Mme B A, attachée d'administration de l'Etat, cheffe du bureau de lutte contre l'immigration irrégulière, à l'effet de signer, en particulier, les décisions attaquées. Par suite, les moyens tirés de l'incompétence de la signataire des décisions querellées manquent en fait et doivent donc être écartés.

3. En deuxième lieu, le préfet du Nord énonce avec suffisamment de précisions les considérations de fait et de droit sur lesquelles il fonde ses décisions. Par suite, les moyens tirés de l'insuffisante motivation des décisions attaquées ne peuvent être accueillis.

4. En dernier lieu, Mme D, ne saurait utilement se prévaloir de ce que les décisions querellées ne lui auraient pas été notifiées dans une langue qu'elle comprend, les conditions de notification d'une décision étant sans incidence sur sa légalité. Au demeurant, il ressort des pièces du dossier que la notification des décisions attaquées a été effectuée en présence d'un interprète assermenté en langue espagnole, langue maternelle de Mme D.

En ce qui concerne l'autre moyen dirigé contre l'obligation de quitter le territoire français :

5. Mme D déclare être entrée irrégulièrement sur le territoire français en mars 2024, à l'âge de 26 ans. Elle n'y résidait donc que depuis cinq mois à la date d'adoption de la décision attaquée. Elle est célibataire. Si elle a déclaré être mère de deux enfants, tous deux résident en Colombie. Elle ne dispose d'aucune attache familiale en France, toute sa famille, notamment sa grand-mère et ses deux enfants résidant en Colombie. En outre Mme D, qui travaillait comme escort-girl sur Lille, ne se prévaut d'aucun autre élément de nature à établir qu'elle disposerait désormais en France du centre de ses intérêts privés. Elle n'est donc pas fondée à soutenir qu'en l'obligeant à quitter le territoire français, le préfet du Nord aurait porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts poursuivis par cette mesure.

6. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de Mme D, à fin d'annulation de l'obligation de quitter le territoire français prise à son encontre, ne peuvent qu'être rejetées.

En ce qui concerne l'autre moyen dirigé contre la décision de refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

7. L'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. / L'autorité administrative peut accorder, à titre exceptionnel, un délai de départ volontaire supérieur à trente jours s'il apparaît nécessaire de tenir compte de circonstances propres à chaque cas. () ". Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; / () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L.731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5 ".

8. En l'espèce, Mme D se borne à soutenir qu'elle ne représente pas une menace pour l'ordre public. Toutefois, ce motif n'est pas mentionné par le préfet du Nord pour justifier du refus de délai de départ volontaire attaqué. Et si elle soutient qu'elle ne présente pas de risques de fuite, il ressort des pièces du dossier que Mme D est entrée irrégulièrement sur le territoire français en mars 2024 où elle n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour. En outre, elle n'a pas justifié d'une résidence stable affectée à son habitation, le domicile à Cambrai étant celui de son compagnon, qui lui avait demandé de partir le lendemain du jour où elle a été interpellée. Ainsi, conformément aux dispositions précitées des 1° et 8° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le risque que Mme D se soustraie à l'obligation de quitter le territoire français prononcée à son encontre doit être regardé comme établi. De sorte qu'elle n'est pas fondée à soutenir que le préfet aurait méconnu les dispositions précitées des 1° et 3° de l'article L. 612-2 ou de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

9. Il suit de là que Mme D n'est pas fondée à solliciter l'annulation de la décision par laquelle le préfet du Nord a refusé de lui octroyer un délai de départ volontaire.

En ce qui concerne l'autre moyen dirigé contre la décision fixant le pays de destination :

10. Alors même qu'elle déclare avoir séjourné en Espagne durant plus d'un an avant d'entrer en France, il ressort des pièces du dossier que Mme D n'a jamais formulé de demande de protection internationale. En outre, Mme D ne fait état, dans son recours ou, spontanément, à l'audience, d'aucune crainte personnelle et actuelle en cas de retour en Colombie. Elle a d'ailleurs déclaré, lors de ses auditions par les services de police, être venue en Espagne afin d'y avoir une vie meilleure. Dans ces circonstances, elle n'est pas fondée à soutenir, qu'en fixant la Colombie comme pays de destination, le préfet du Nord aurait méconnu les stipulations de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

11. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de Mme D, à fin d'annulation de la décision fixant le pays de destination de la mesure d'éloignement prise à son encontre, ne peuvent qu'être rejetées.

En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre l'interdiction de retour sur le territoire français :

12. En premier lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. () ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ". Il résulte de ces dispositions combinées que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux.

13. En l'espèce, Mme D, si elle n'a pas fait l'objet d'une précédente obligation de quitter le territoire français et si son comportement, notamment les violences conjugales qu'elle a commises, ne constitue pas une menace pour l'ordre public, ne séjourne que depuis cinq mois en France, où elle ne dispose d'aucune attache familiale ni d'aucun lien suite à la rupture avec son compagnon. Ainsi Mme D n'est pas fondée à soutenir qu'en interdisant son retour sur le territoire français pour une durée d'un an, le préfet du Nord aurait commis une erreur manifeste d'appréciation de sa situation.

14. En second lieu, aux termes de l'article du 1er alinéa de l'article 411 du code de procédure pénale : " Quelle que soit la peine encourue, le prévenu peut, par lettre adressée au président du tribunal et qui sera jointe au dossier de la procédure, demander à être jugé en son absence en étant représenté au cours de l'audience par son avocat ou par un avocat commis d'office. Ces dispositions sont applicables quelles que soient les conditions dans lesquelles le prévenu a été cité ". Il résulte de ces dispositions que Mme D, qui pourra être jugé en son absence par le tribunal judiciaire de Cambrai en février 2025, n'est pas fondée à soutenir qu'en interdisant son retour sur le territoire français, le préfet du Nord aurait méconnu son droit à un procès équitable ou commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de cette décision sur sa situation personnelle.

15. Il suit de là que Mme D n'est pas fondée à solliciter l'annulation de la décision par laquelle le préfet du Nord a interdit son retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme E et au préfet du Nord.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 03 octobre 2024.

Le magistrat désigné,

signé

X. LARUE

La greffière,

signé

F. LELEU

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2408770

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