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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2201206

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2201206

mercredi 15 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2201206
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation6ème Chambre
Avocat requérantSCP GOUAZÉ - FIROBIND

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 22 février 2022 et 1er mars 2023, M. C B, représenté par Me Gouazé, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 27 septembre 2021 du président du conseil régional Grand Est lui refusant la prise en charge de ses frais d'avocat qu'il avait demandée dans le cadre de la protection fonctionnelle ;

2°) de mettre à la charge de la région Grand Est la somme de 3 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision est entachée d'incompétence ;

- il a été victime de harcèlement moral de la part de sa hiérarchie ;

- les dommages qu'il a subis doivent conduire la région Grand Est à lui octroyer la protection fonctionnelle ;

- la protection fonctionnelle accordée n'est pas adaptée à sa situation et aurait notamment dû comprendre les frais et honoraires d'avocat ;

- la protection fonctionnelle accordée n'existe pas dans les faits, dans la mesure où la mobilité accompagnée n'a jamais été prise, ni proposée ;

- la décision du 27 septembre 2021 doit être assimilée à une décision de rejet de sa demande de protection fonctionnelle ;

- le refus d'octroi de la protection fonctionnelle n'est pas motivé et l'enquête administrative ne saurait se substituer à cette motivation.

Par un mémoire en défense enregistré le 10 février 2023, la région Grand Est, représentée par son président, conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 7 février 2023, la clôture a été fixée au 8 mars 2023 à 12 heures.

Un mémoire en défense a été produit par la région Grand Est le 13 octobre 2023, postérieurement à la clôture d'instruction, et n'a pas été communiqué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n°83-634 du 13 juillet 1983 ;

- le décret n° 2017-97 du 26 janvier 2017 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Cormier, rapporteur ;

- les conclusions de Mme Devys, rapporteure publique ;

- les observations de M. A, représentant la région Grand Est.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, agent de maitrise du conseil régional Grand-Est, est affecté au sein de l'établissement régional d'enseignement adapté (EREA) à Illkirch Graffenstaden. Par deux demandes en date des 28 mai et 5 octobre 2020, il a sollicité le bénéfice de la protection fonctionnelle en raison des faits de harcèlement moral qu'il estime subir. Par une décision du 27 septembre 2021, dont M. B demande l'annulation, la région Grand-Est l'a informé de l'octroi de la protection fonctionnelle sous la forme d'une mobilité accompagnée et a refusé la prise en charge de ses frais d'avocat, au motif que " l'enquête administrative n'a pas permis de relever de manière claire des faits de harcèlement ou d'attitude de l'équipe encadrante à votre encontre ".

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les faits de harcèlement moral :

2. En premier lieu, aux termes de l'article 6 quinquies de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires, alors applicable : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. () ".

3 Il appartient à l'agent public qui soutient avoir été victime de faits constitutifs de harcèlement moral, lorsqu'il entend contester le refus opposé par l'administration dont il relève à une demande de protection fonctionnelle fondée sur de tels faits de harcèlement, de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles d'en faire présumer l'existence. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile. Pour apprécier si les agissements dont il est allégué qu'ils sont constitutifs d'un harcèlement moral revêtent un tel caractère, le juge administratif doit tenir compte des comportements respectifs de l'administration auquel il est reproché d'avoir exercé de tels agissements et de l'agent qui estime avoir été victime d'un harcèlement moral. Pour être qualifiés de harcèlement moral, ces agissements doivent être répétés et excéder les limites de l'exercice normal du pouvoir hiérarchique.

4. M. B fait notamment valoir que depuis l'arrivée d'une nouvelle équipe de direction au sein de l'EREA en septembre 2018, il a fait l'objet de pressions et de pratiques visant à le priver d'une partie des missions qui lui revenaient et à le décrédibiliser devant les agents qui composaient son service. Il soutient également que sa supérieure hiérarchique avait pour objectif de le forcer à quitter son poste. Il produit notamment en ce sens une attestation établie par un collègue à qui sa supérieure hiérarchique aurait promis son poste et aux termes de laquelle sa supérieure hiérarchique aurait affirmé qu'elle " allait tout mettre en œuvre pour le faire partir de force ". Enfin, M. B soutient que ses compétences professionnelles ont été remises en cause à l'occasion de son entretien professionnel 2020 par la nouvelle équipe de direction, alors qu'il a toujours donné satisfaction dans son travail et fait valoir en ce sens ses évaluations professionnelles entre 2013 et 2019. M. B produit également des témoignages de deux professeurs et d'un collègue au sein de l'EREA, qui confirment le climat social délétère qui y régnait, ainsi que la franche hostilité de l'équipe de direction à son égard, qui traduisait " une volonté d'évincement de la part de l'équipe de direction ", alors même qu'une de ces attestations souligne sa " fiabilité, son efficacité, sa disponibilité et sa réactivité ". Enfin, M. B produit plusieurs certificats médicaux pour " syndrome anxio-dépressif majeur en lien avec des difficultés professionnelles ", établis en 2020 et 2021. M. B produit également le rapport du médecin expert, missionné par le centre de gestion de la fonction publique territoriale du Bas-Rhin, qui conclut à ce qu'il " présente un trouble dépressif et anxieux en lien avec une souffrance au travail ".

5. Il résulte de tout ce qui précède que les éléments de faits soumis par M. B sont suffisants pour faire présumer l'existence d'agissements ayant pour objet ou pour effet une dégradation de ses conditions de travail susceptible de porte atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. Dans ces conditions, il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement ou discrimination.

6. A cet égard, si la région Grand-Est a octroyé une protection fonctionnelle limitée à la seule mutation accompagnée, elle n'a pas reconnu les faits de harcèlement moral à l'encontre de M. B. Elle fait valoir que l'enquête administrative a mis en lumière les manquements du requérant dans son exercice professionnel, et notamment qu'il aurait un " comportement déviant, dont certains propos ont conduit à une division de l'équipe et à l'instauration d'un climat de méfiance entre eux ", notamment à l'égard des agents féminins qui " ont quasi unanimement signalé des relations de travail tendues avec Monsieur B, faisant part de leur sentiment d'être surveillés, d'un mal-être dû au management de ce dernier et d'un soulagement du fait de son absence. Des propos et attitudes inappropriés, tendant notamment à dénigrer le personnel féminin, ont également été imputés à Monsieur B ". Toutefois la région Grand-Est ne justifie pas ces allégations.

7. Il résulte de ce qui précède, que M. B doit être regardé comme apportant des éléments de faits susceptibles de faire présumer l'existence d'un harcèlement moral.

En ce qui concerne la protection fonctionnelle :

8. Aux termes du IV de l'article 11 de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires : " La collectivité publique est tenue de protéger le fonctionnaire contre les atteintes volontaires à l'intégrité de la personne, les violences, les agissements constitutifs de harcèlement, les menaces, les injures, les diffamations ou les outrages dont il pourrait être victime sans qu'une faute personnelle puisse lui être imputée. Elle est tenue de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté. / Lorsqu'elle est informée, par quelque moyen que ce soit, de l'existence d'un risque manifeste d'atteinte grave à l'intégrité physique du fonctionnaire, la collectivité publique prend, sans délai et à titre conservatoire, les mesures d'urgence de nature à faire cesser ce risque et à prévenir la réalisation ou l'aggravation des dommages directement causés par ces faits. Ces mesures sont mises en œuvre pendant la durée strictement nécessaire à la cessation du risque. ".

9. Ces dispositions établissent à la charge de l'administration une obligation de protection de ses agents dans l'exercice de leurs fonctions, à laquelle il ne peut être dérogé que pour des motifs d'intérêt général. Cette obligation de protection a pour objet, non seulement de faire cesser les attaques auxquelles l'agent est exposé, mais aussi d'assurer à celui-ci une réparation adéquate des torts qu'il a subis. La mise en œuvre de cette obligation peut notamment conduire l'administration à assister son agent dans l'exercice des poursuites judiciaires qu'il entreprendrait pour se défendre. Il appartient dans chaque cas à l'autorité administrative compétente de prendre les mesures lui permettant de remplir son obligation vis-à-vis de son agent, sous le contrôle du juge et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce.

10. En l'espèce, en refusant de prendre en charge les frais de justice engagés par M. B pour faire cesser le harcèlement moral dont il faisait l'objet et en limitant la protection fonctionnelle accordée à une simple mutation accompagnée, la région Grand Est, qui ne fait pas valoir de motifs d'intérêt général justifiant qu'elle déroge à son obligation de protection, a méconnu les dispositions de l'article 11 de la loi portant droits et obligations des fonctionnaires.

11. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à solliciter l'annulation de la décision du 27 septembre 2021, en tant qu'elle lui refuse la prise en charge de ses frais d'avocat au titre de la protection fonctionnelle.

Sur les frais liés au litige :

12. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " () Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Les parties peuvent produire les justificatifs des sommes qu'elles demandent et le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. ".

13. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la région Grand Est une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1 : La décision du 27 septembre 2021 en tant qu'elle refuse la prise en charge des frais d'avocat est annulée.

Article 2 : La région Grand-Est versera à M. B une somme de 1 500 (mille cinq cents) euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C B et à la région Grand Est.

Délibéré après l'audience du 19 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Laubriat, président,

Mme Weisse-Marchal, première conseillère,

M. Cormier, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 novembre 2023.

Le rapporteur,

R. Cormier

Le président,

A. Laubriat

La greffière,

A. Picot

La République mande et ordonne à la préfète de la région Grand Est, préfète du Bas-Rhin, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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