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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2308059

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2308059

mercredi 15 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2308059
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantLAUMIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 10 novembre 2023, et des mémoires enregistrés les 13 novembre 2023 et 15 novembre 2023, M. C A, représenté par Me Thalinger, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de l'admettre au bénéfice provisoire de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 9 novembre 2023 par lequel le préfet de la Côte d'Or lui a fait obligation de quitter le territoire sans délai de départ volontaire, a fixé le pays de renvoi et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans ;

3°) d'enjoindre à l'administration de réexaminer sa situation sous astreinte de 200 euros par jour de retard et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, subsidiairement, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

- la décision est entachée d'un vice d'incompétence ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

- elle ne lui a pas été notifié dans une langue qu'il comprend ;

- son droit d'être entendu a été méconnu ;

- il ne représente pas un trouble à l'ordre public ;

- la décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur la décision fixant le délai de départ volontaire :

- elle est entachée d'un vice d'incompétence ;

- elle est insuffisamment motivée et entachée d'un défaut d'examen ;

- elle ne lui a pas été notifié dans une langue qu'il comprend ;

- il ne représente pas une menace à l'ordre public ;

- il présente des garanties suffisantes de représentation ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

Sur la décision fixant le pays de destination :

- elle est entachée d'un vice d'incompétence ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle ne lui a pas été notifié dans une langue qu'il comprend ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur l'interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est entachée d'un vice d'incompétence ;

- elle est entachée de défaut de motivation, d'un défaut d'examen et d'un erreur de fait ;

- elle ne lui a pas été notifié dans une langue qu'il comprend ;

- il ne représente pas une menace à l'ordre public ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation quant à sa durée ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 novembre 2023, le préfet de la Côte d'or conclut au rejet de la requête. Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Laurent Boutot en application des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 15 novembre 2023 :

- le rapport de M. Laurent Boutot, magistrat désigné ;

- les observations de Me Thalinger, avocat de M. A, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens et développe notamment le moyen tiré de l'atteinte au droit d'être entendu ;

- les observations de M. A, assisté de M. D, interprète assermenté en langue arabe.

Le préfet de Côte d'Or, régulièrement convoqué, n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

1. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'admettre M. A au bénéfice provisoire de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs :

2. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que M. B, signataire de l'arrêté contesté, était compétent pour ce faire en vertu d'un arrêté de délégation du 2 août 2023 régulièrement publié. Le moyen doit être écarté.

3. En deuxième lieu, les conditions de notification d'une décision administrative étant sans incidence sur sa légalité, le moyen tiré d'un défaut de notification dans une langue comprise par le requérant doit être écarté comme inopérant.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, la décision comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et est dès lors régulièrement motivée.

5. En deuxième lieu, M. A, qui soutient que son droit à être entendu a été méconnu, fait valoir qu'il n'a pas été mis à même de faire valoir des observations sur l'éventualité d'une mesure d'éloignement.

6. Toutefois, toute irrégularité dans l'exercice des droits de la défense lors d'une procédure administrative concernant un ressortissant d'un pays tiers en vue de son éloignement ne saurait constituer une violation de ces droits et, en conséquence, que tout manquement, notamment, au droit d'être entendu n'est pas de nature à entacher systématiquement d'illégalité la décision prise. Il revient à l'intéressé d'établir devant le juge chargé d'apprécier la légalité de cette décision que les éléments qu'il n'a pas pu présenter à l'administration auraient pu influer sur le sens de cette décision et il appartient au juge saisi d'une telle demande de vérifier, lorsqu'il estime être en présence d'une irrégularité affectant le droit d'être entendu, si, eu égard à l'ensemble des circonstances de fait et de droit spécifiques de l'espèce, cette violation a effectivement privé celui qui l'invoque de la possibilité de mieux faire valoir sa défense dans une mesure telle que cette procédure administrative aurait pu aboutir à un résultat différent.

7. En l'espèce, M. A soutient qu'il a été privé de la possibilité de faire valoir, notamment, des éléments concernant sa situation professionnelle et sa situation familiale en raison de la présence de son frère en France. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que le requérant, lors de son audition du 9 novembre 2023, après avoir renseigné son parcours migratoire, a indiqué qu'il était en première année de CAP cuisine dans un centre de formation d'apprentis et qu'il travaillait dans un restaurant en tant qu'apprenti. Il a dès lors communiqué les informations essentielles concernant sa situation scolaire et professionnelle. Concernant la présence de son frère, il ne ressort pas des pièces du dossier que le requérant entretiendrait avec ce dernier une relation particulière, M. A ayant notamment déclaré à l'audience qu'il n'avait vu son frère qu'une seule fois depuis son entrée en France, lors de son arrivée dans ce pays. Dans ces conditions, les éléments invoqués par M. A ne peuvent être regardés comme étant susceptibles d'avoir pu avoir une influence sur le sens de la décision rendue, qui s'est fondée essentiellement sur le caractère irrégulier du séjour du requérant et sur la fraude à l'aide sociale. Dans ces conditions, le moyen doit être écarté.

8. En troisième lieu, M. A soutient que son comportement ne constitue pas une menace à l'ordre public. Celui-ci a toutefois reconnu avoir menti sur son âge afin d'obtenir l'aide sociale à l'enfance, le préjudice s'élevant à une somme évaluée à 21 760 euros au préjudice du conseil départemental de la Côte d'Or. Dans ces conditions, le préfet n'a pas commis d'erreur d'appréciation en qualifiant cet agissement de " délictuel ". Le moyen doit être écarté.

9. En quatrième lieu, M. A invoque la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, en se prévalant de la présence de son frère et de sa scolarité. Toutefois, ainsi qu'il a été dit au point 7, il n'est pas établi qu'il entretiendrait une relation particulière avec son frère, lequel réside d'ailleurs en région parisienne. M. A est entré récemment en France au mois de septembre 2022, il ne justifie disposer d'aucun lien familial susceptible de protection, ni même de liens d'ordre privé significatifs, étant précisé que sa formation professionnelle, depuis le 1er juillet 2023, présente un caractère très récent. Il y a enfin lieu de tenir compte des agissements frauduleux rappelés au point précédent. M. A n'est pas isolé dans son pays d'origine, où résident, notamment, ses parents et sa grand-mère chez laquelle il vivait avant son départ en France, ainsi qu'il l'expose à l'audience. Dans ces conditions, le moyen doit être écarté.

En ce qui concerne le délai de départ volontaire :

10. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / 2° L'étranger s'est vu refuser la délivrance ou le renouvellement de son titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de son autorisation provisoire de séjour au motif que sa demande était manifestement infondée ou frauduleuse ; / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; 2° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français au-delà de la durée de validité de son visa ou, s'il n'est pas soumis à l'obligation du visa, à l'expiration d'un délai de trois mois à compter de son entrée en France, sans avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; 3° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français plus d'un mois après l'expiration de son titre de séjour, du document provisoire ; () 5° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, () qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ".

11. En premier lieu, M. A soutient que, contrairement à ce qu'a indiqué le préfet dans la décision contestée, il n'a pas indiqué ne pas souhaiter retourner en Tunisie. Le requérant a cependant indiqué, lors de son audition, qu'il travaillait pour " faire sa vie " en France, où il se trouve " bien ". En déduisant de cette indication, qui manifestait suffisamment clairement son intention de rester en France, que M. A ne souhaitait pas retourner en Tunisie, le préfet ne peut être regardé comme ayant entaché sa décision d'un défaut d'examen particulier.

12. En deuxième lieu, si le requérant soutient qu'il ne représente pas une menace à l'ordre public, le moyen doit être écarté pour les mêmes motifs qu'au point 8.

13. En troisième lieu, si M. A soutient qu'il disposait de garanties suffisantes de représentation, le requérant a toutefois lui-même déclaré, lors de son audition du 9 novembre 2023, qu'il était sans domicile fixe. Il n'apporte pas devant le tribunal la preuve qu'il disposerait d'une résidence fixe et effective au sens des dispositions précitées de l'article L. 612-3 (5°) du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, se limitant à évoquer la possibilité de " logements alternatifs " ou d'un éventuel hébergement chez son frère. Le moyen doit être écarté.

14. En quatrième lieu, pour les mêmes motifs qu'aux points 12 et 13, il n'est pas établi que le préfet aurait commis une erreur manifeste d'appréciation du risque de fuite. Le moyen doit être écarté.

En ce qui concerne le pays de renvoi :

15. Le moyen tiré de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales n'est assorti d'aucun élément et doit dès lors être écarté.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

16. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour.

Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ".

17. Ainsi qu'il a été dit, compte tenu des conditions de séjour de l'intéressé telles que rappelées au point 9, le préfet de la Côte d'Or pouvait légalement prendre à son encontre une obligation de quitter le territoire français. Toutefois, en édictant une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans, soit la durée maximale, le préfet de la Côte d'Or doit être regardé comme ayant pris, eu égard à la nature des agissements qui lui sont reprochés, une décision disproportionnée par rapport aux buts poursuivis. Par suite, le moyen doit être accueilli, et la décision, annulée.

D E C I D E :

Article 1 : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La décision portant interdiction de retour sur le territoire français est annulée.

Article 3 : Il est mis à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros hors taxes à verser à Me Thalinger au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, à Me Thalinger et au préfet de la Côte d'Or. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à la procureure de la République près le tribunal judiciaire de Strasbourg.

Lu en audience publique le 15 novembre 2023.

Le magistrat désigné,

L. BoutotLa greffière,

S. Soltani La République mande et ordonne au préfet de la Côte d'Or, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

S. Soltani

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