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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2308949

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2308949

jeudi 21 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2308949
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantBLANVILLAIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 14 décembre 2023, et des pièces complémentaires enregistrées le 11 janvier 2024, M. C B, représenté par Me Blanvillain, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 21 novembre 2023 par lequel le préfet de la Moselle a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il reconduit d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire d'une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Moselle de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 2 000 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'auteur des décisions est incompétent ;

- les décisions sont entachées d'insuffisance de motivation ;

- elles sont entachées de défaut d'examen de sa situation personnelle et professionnelle ;

- elles méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le préfet ne renverse pas la présomption d'authenticité de ses actes d'état civil et a ainsi entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision portant refus de séjour méconnaît les dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il ne représente aucune menace pour l'ordre public ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 janvier 2024, le préfet de la Moselle conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Des pièces complémentaires ont été enregistrées pour M. B le 20 février 2024, postérieurement à la clôture de l'instruction. Elles n'ont pas été communiquées.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 22 février 2024:

- le rapport de Mme Merri, première conseillère ;

- et les observations de Me Blanvillain, avocate de M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. C B, ressortissant malien, qui dit être né le 7 juillet 2002, a déclaré être entré sur le territoire français au mois de mars 2018. Il a été confié aux services de l'aide sociale à l'enfance par une ordonnance de placement provisoire du procureur de la République près le tribunal judiciaire de A en date du 3 avril 2018, puis par un jugement en assistance éducative du tribunal pour enfants de A en date du 23 avril 2018. Le 22 août 2019, il a sollicité son admission au séjour sur le fondement de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 21 novembre 2023, dont M. B demande l'annulation, le préfet de la Moselle lui a refusé l'octroi d'un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an.

Sur les conclusions d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs à l'ensemble des décisions contestées :

2. En premier lieu, par un arrêté du 6 février 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de Moselle du même jour, le préfet de la Moselle a donné délégation à M. Richard Smith, secrétaire général, pour signer les décisions en litige. Par suite, le moyen tiré du vice d'incompétence doit être écarté.

3. En second lieu, il ressort des termes mêmes des décisions, qui ne sont pas stéréotypées, que celles-ci mentionnent l'ensemble des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, notamment la référence au parcours de l'intéressé et à sa situation personnelle, ainsi que les raisons pour lesquelles il ne peut être considéré comme satisfaisant aux critères de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite et dès lors que le préfet n'était pas tenu de faire état de l'ensemble des circonstances propres à la situation du requérant, les moyens tirés de l'insuffisance de motivation et du défaut d'examen particulier de cette situation doivent être écartés.

En ce qui concerne les autres moyens soulevés à l'encontre la décision portant refus de titre de séjour :

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou s'il entre dans les prévisions de l'article L. 421-35, l'étranger qui a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance au plus tard le jour de ses seize ans se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. Cette carte est délivrée sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de la formation qui lui a été prescrite, de la nature des liens de l'étranger avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur son insertion dans la société française ".

5. Aux termes des dispositions de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente 1° les documents justifiant de son état civil 2° les documents justifiant de sa nationalité () ". Aux termes des dispositions de l'article L. 811-2 du même code : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil () ". L'article 47 du code civil précise que : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. ". La force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties.

6. D'une part, il appartient aux services de fraude documentaire de la police aux frontières de procéder à l'expertise des documents qui leur sont soumis. A ce titre, ces services peuvent utiliser tous éléments, juridiques ou techniques, dont ils disposent pour émettre un avis sur l'authenticité ou non de ces documents. Il appartient à l'autorité compétente d'apprécier les conclusions de l'expertise de ces services qu'elle entend retenir pour fonder sa décision, au requérant d'apporter une contradiction utile aux conclusions qui lui sont défavorables et au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties.

7. Il ressort des pièces du dossier qu'à l'appui de sa demande de titre de séjour, le requérant a produit, pour justifier de son identité, la copie certifiée conforme à l'original d'un extrait d'acte de naissance n°18 du 19 janvier 2018 et la copie d'un jugement supplétif d'acte de naissance établi le même jour.

8. Pour remettre en cause le caractère probant de ces documents, le préfet de la Moselle s'est fondé sur les conclusions d'un rapport d'expertise technique établi le 13 mai 2022 par l'expert en fraude documentaire de la direction zonale de la police aux frontières. Il en ressort, d'une part, que les copies produites ne sont pas matériellement établies de manière à garantir leur authenticité, et sont ainsi irrecevables à défaut de légalisation par les autorités maliennes, d'autre part, que certaines mentions obligatoires sont manquantes, ainsi que la signature et de cachet humide s'agissant de la copie d'extrait de jugement supplétif, alors que la copie d'extrait d'acte de naissance présente des irrégularités consistant en l'absence de numéro d'identification nationale, dont la mention était obligatoire à la date de l'établissement de l'acte d'état civil en 2018, et à l'apposition d'une date de transcription en chiffres, en méconnaissance de certaines dispositions du droit malien. Ces éléments, qui font naître un doute sur l'authenticité de l'ensemble des documents produits par l'intéressé à l'appui de sa demande, sont de nature à renverser la présomption de validité qui s'attache, en vertu notamment des dispositions de l'article 47 du code civil, aux mentions contenues dans ces actes. En se bornant à produire les mêmes éléments, ainsi qu'une carte d'identité consulaire malienne délivrée par le consulat du Mali, M. B n'apporte aucune preuve contraire sur ce point. Il n'est par conséquent pas fondé à soutenir que le préfet n'a pas renversé la présomption d'authenticité des actes d'état civil produits dans le cadre de la présente instance.

9. Dès lors que le préfet a pu estimer, au vu de ce qui a été dit précédemment, qu'il n'était pas établi que le requérant ait été pris en charge par les services d'aide sociale à l'enfance entre l'âge de 16 et 18 ans, il pouvait refuser, pour ce seul motif, de délivrer à M. B un titre de séjour sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions doit, par conséquent, être écarté.

10. En deuxième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

11. M. B se prévaut de sa durée de présence en France, de la poursuite de ses études dans ce pays, de ses efforts d'insertion et de ce qu'il est isolé dans son pays d'origine. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que, si M. B justifie de ses efforts d'intégration, il est célibataire et sans enfant et n'établit pas avoir tissé des liens particulièrement intenses et stables sur le territoire français, ni être dépourvu de toute attache familiale dans son pays d'origine. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée porterait une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale au sens des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

12. Pour les mêmes motifs que ceux exposés au point précédent, M. B n'est pas fondé à soutenir que la décision serait entachée d'une appréciation manifestement erronée des conséquences qu'elle emporte sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

13. Pour les mêmes motifs que ceux cités aux points 11 et 12 ci-dessus, les moyens tirés de ce que la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaîtrait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

14. En premier lieu, aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 (). ".

15. La décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère.

16. En l'espèce, la décision contestée vise les dispositions applicables du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et énonce notamment que le requérant est présent sur le territoire français depuis cinq années, qu'il n'a fait l'objet d'aucune précédente mesure d'éloignement mais qu'il a présenté de faux documents dans le but d'obtenir la délivrance d'un titre de séjour, et qu'il ne justifie d'aucune circonstance humanitaire particulière. Dans ces conditions, la décision portant interdiction de retour est suffisamment motivée.

17. En second lieu, il ressort des pièces du dossier que pour justifier la décision d'interdire M. B de retour sur le territoire français pour une durée d'un an, le préfet de la Moselle pris en compte la durée de sa présence sur le territoire français, la production par le requérant de documents qui ne sont pas de nature à prouver son identité, ni même son âge, et la circonstance qu'il est célibataire et sans enfant. Dans ces conditions, et alors même que M. B ne saurait être regardé comme constituant une menace pour l'ordre public, en l'absence de toute condamnation pénale, et que l'intéressé n'a jamais fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement, le préfet de la Moselle n'a pas entaché sa décision d'erreur d'appréciation en fixant à un an, sur les deux ans prévus par les dispositions précitées, la durée d'interdiction de retour sur le territoire français, qui ne présente pas un caractère disproportionné.

18. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions présentées à fin d'injonction et celles relatives aux frais de l'instance.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, au préfet de la Moselle et à Me Blanvillain. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 22 février 2024, à laquelle siégeaient :

M. Rees, président,

Mme Merri, première conseillère,

Mme Dobry, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 mars 2024.

La rapporteure,

D. MERRILe président,

P. REES

Le greffier,

P. HAAG

La République mande et ordonne au préfet de la Moselle en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour copie conforme,

Le greffier,

A. LEFAKIS

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