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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2400756

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2400756

lundi 6 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2400756
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantBOHNER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête, enregistrée le 2 février 2024 sous le numéro 2400756, Mme F E épouse D, représentée par Me Bohner, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 13 novembre 2023 par lequel le préfet du Haut-Rhin a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être éloignée ;

3°) d'enjoindre au préfet du Haut-Rhin, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai de quinze jours suivant le présent jugement ou, subsidiairement, d'enjoindre au préfet de réexaminer sa situation, dans le même délai, et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans l'intervalle ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros, à verser à son conseil au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, en cas de rejet de sa demande d'aide juridictionnelle, à lui verser directement au titre de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

Sur le refus de séjour :

- le signataire de cette décision n'a pas reçu délégation pour ce faire ;

- cette décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention relative aux droits de l'enfant ;

- elle méconnaît l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation à cet égard ;

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

- l'illégalité du refus de séjour prive de base légale cette décision ;

- cette décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 3-1 de la convention relative aux droits de l'enfant et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

Sur la désignation du pays de renvoi :

- cette décision méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 février 2024, le préfet du Haut-Rhin conclut au rejet de la requête, en soutenant que les moyens sont infondés.

II. Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 2 février et 5 mars 2024 sous le numéro 2400757, M. C D, représenté par Me Bohner, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 13 novembre 2023 par lequel le préfet du Haut-Rhin a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné ;

3°) d'enjoindre au préfet du Haut-Rhin, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai de quinze jours suivant le présent jugement ou, subsidiairement, d'enjoindre au préfet de réexaminer sa situation, dans le même délai, et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans l'intervalle ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros, à verser à son conseil au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, en cas de rejet de sa demande d'aide juridictionnelle, à lui verser directement au titre de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

Sur le refus de séjour :

- le signataire de cette décision n'a pas reçu délégation pour ce faire ;

- cette décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention relative aux droits de l'enfant ;

- elle méconnaît l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation à cet égard ;

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

- l'illégalité du refus de séjour prive de base légale cette décision ;

- cette décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 3-1 de la convention relative aux droits de l'enfant et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

Sur la désignation du pays de renvoi :

- cette décision méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 février 2024, le préfet du Haut-Rhin conclut au rejet de la requête, en soutenant que les moyens sont infondés.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale de New York du 26 janvier 1990 relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Olivier Biget,

- les observations de Me Bohner, avocate de Mme et M. D.

Considérant ce qui suit :

1. Mme et M. D, ressortissants albanais nés respectivement le 25 mars 1989 et le 1er juillet 1986, sont entrés en France le 16 juillet 2018 avec leurs trois enfants. Ils ont présenté des demandes d'asile qui ont été rejetées par des décisions du 28 septembre 2018 de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, confirmées par une décision conjointe du 25 avril 2019 de la Cour nationale du droit d'asile. Par des arrêtés du 24 mai 2019, le préfet du Haut-Rhin les a obligés à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Leurs recours contre ces arrêtés ont été rejetés par un jugement du 13 août 2019 du tribunal administratif de Strasbourg, confirmé par une ordonnance du 9 avril 2020 de la cour administrative d'appel de Nancy. Le 22 août 2023, ils ont sollicité leur admission au séjour au titre de la vie privée et familiale et pour motifs exceptionnels. Par deux arrêtés du 13 novembre 2023, le préfet du Haut-Rhin a refusé de faire droit à leurs demandes, leur a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a désigné le pays à destination duquel ils pourront être éloignés d'office. Les requérants demandent au tribunal l'annulation de ces décisions contenues dans ces arrêtés.

Sur la jonction :

2. Les requêtes susvisées nos 2400756 et 2400757 présentées pour Mme et M. D sont relatives à la situation d'un couple au regard de leur droit au séjour en France et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur les demandes d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

3. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président () ".

4. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, Mme et M. D au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les refus de séjour :

5. En premier lieu, par un arrêté du 21 août 2023 publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture, lequel est consultable en ligne, le préfet du Haut-Rhin a donné à M. H G, directeur de l'immigration, de la citoyenneté et de la légalité, délégation à l'effet de signer, dans le cadre de ses attributions et compétences, les décisions portant refus de séjour, cette délégation étant exercée, en cas d'absence ou d'empêchement de ce dernier, par M. A B, signataire des arrêtés attaqués, dans le cadre de ses fonctions de chef du service de l'immigration et de l'intégration. Il n'est pas établi que M. G n'aurait pas été absent ou empêché à la date de ces arrêtés. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des décisions contestées doit être écarté.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ".

7. Si les époux D résident en France depuis cinq ans et demi à la date des décisions attaquées, ils s'y sont maintenus après le rejet en 2019 de leurs demandes d'asile qui avaient motivé leur entrée sur le territoire français et en dépit de précédentes obligations de quitter le territoire français du 24 mai 2019. Ils sont tous les deux en situation irrégulière et sont parents de trois enfants nés respectivement le 23 février 2009, le 10 septembre 2012 et le 6 avril 2018 en Albanie. Mme et M. D ont ainsi vocation à reconstituer leur cellule familiale dans leur pays d'origine, où ils ont vécu l'essentiel de leur existence jusqu'à respectivement l'âge de 29 ans et de 32 ans, où ils ont conservé de solides attaches familiales, en particulier les parents de Mme D et la mère et une sœur de M. D, et dont leurs trois enfants ont également la nationalité et pourront y poursuivre leur scolarité. Si les requérants se prévalent également de perspectives d'insertion professionnelle et de leurs efforts d'intégration dans la société française au travers notamment d'activités bénévoles, ceux-ci, quoique louables, ne sont pas tels qu'ils puissent leur conférer un droit au maintien en France. Dans ces conditions, compte tenu des circonstances de l'espèce, les décisions attaquées n'ont pas porté au droit de Mme et M. D au respect de leur vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elles ont été prises. Elles n'ont donc pas méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

8. En troisième lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

9. Pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 7 et alors que les décisions de refus de séjour attaquées n'ont pas pour objet ou pour effet de séparer les enfants des époux D de l'un de leurs deux parents, le moyen tiré de la méconnaissance de ces stipulations internationales doit être écarté.

10. En quatrième lieu, les époux D, qui n'invoquent à l'appui du moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile aucun argument autre que ceux précédemment exposés, ne justifient d'aucune considération humanitaire ou de motifs exceptionnels. Ils ne sont pas fondés, dès lors, à soutenir que le préfet du Haut-Rhin aurait méconnu ces dispositions ou entaché les décisions contestées d'une erreur manifeste dans l'appréciation de leurs conséquences sur leur situation personnelle et familiale.

En ce qui concerne les obligations de quitter le territoire français :

11. En premier lieu, les moyens dirigés contre les décisions de refus de séjour ayant été écartés, le moyen tiré, par la voie de l'exception, de l'illégalité de ces décisions ne peut qu'être écarté par voie de conséquence.

12. En second lieu, les moyens tirés de l'erreur manifeste d'appréciation et de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention relative aux droits de l'enfant, qui reprennent ce qui a été précédemment développé à l'appui des conclusions tendant à l'annulation des décisions de refus de séjour, doivent être écartés pour les mêmes motifs que précédemment.

En ce qui concerne la désignation du pays de renvoi :

13. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

14. Mme et M. D, s'ils soutiennent qu'ils craignent toujours pour leur sécurité en cas de retour en Albanie, ne font valoir aucun élément circonstancié de nature à établir qu'ils risqueraient d'être exposés à des traitements proscrits par l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans leur pays d'origine. Il s'ensuit que le moyen tiré de la méconnaissance de ces stipulations doit être écarté.

15. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation des décisions attaquées doivent être rejetées.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

16. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme et M. D, n'appelle aucune mesure d'exécution. Leurs conclusions à fin d'injonction sous astreinte ne peuvent, dès lors, pareillement qu'être rejetées.

Sur les frais liés à l'instance :

17. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, une somme au titre des frais exposés par les requérants et non compris dans les dépens.

DECIDE :

Article 1er : Mme et M. D sont admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions des requêtes de Mme et M. D est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme F E épouse D, à M. C D, à Me Bohner et au préfet du Haut-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 4 avril 2024, à laquelle siégeaient :

M. Dhers, président,

M. Biget, premier conseiller,

Mme Perabo Bonnet, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 6 mai 2024.

Le rapporteur,

O. Biget

Le président,

S. Dhers

La greffière,

N. Adjacent

La République mande et ordonne au préfet du Haut-Rhin en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

Nos 2400756, 2400757

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