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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2406360

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2406360

vendredi 13 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2406360
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantKLING

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 27 août 2024, M. B C, représenté par Me Kling, demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) d'ordonner la suspension de l'arrêté du 20 août 2024, par lequel la préfète du

Bas-Rhin a ordonné son expulsion du territoire français et a fixé le pays de destination ;

2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la condition relative à l'urgence est remplie dès lors qu'il risque d'être renvoyé dans son pays d'origine où il existe un risque de mauvais traitement ou de traitements inhumains et qu'il sera séparé de sa compagne et de ses deux enfants mineurs ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision d'expulsion en ce qu'elle est entachée d'une incompétence de l'auteur de l'acte, d'une erreur d'appréciation quant à la menace à l'ordre public au sens de l'article L. 631-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, d'une méconnaissance de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, d'une méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et d'une méconnaissance de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision fixant le pays de destination en ce qu'elle est entachée d'une incompétence de l'auteur de l'acte et méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 août 2024, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que la condition d'urgence n'est pas remplie et qu'il n'existe, en l'état de l'instruction, aucun moyen de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité des décisions attaquées.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Thomas Gros pour statuer sur les demandes de référé en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, tenue le 11 septembre 2024, en présence de M. Souhait, greffier d'audience :

- le rapport de M. Gros, juge des référés ;

- les observations de Me Kling, avocat de M. C.

La préfète du Bas-Rhin n'était ni présente, ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C est un ressortissant russe né en 1996, entré en France avec sa famille le 20 décembre 2010 à l'âge de 14 ans. Sa mère ayant obtenu le statut de réfugié il a été mis en possession d'un document de circulation pour étranger mineur, puis à sa majorité, d'une carte de résidence portant la mention " réfugié " valable du 10 février 2016 au 9 février 2026. En décembre 2017 M. C a souhaité renoncer au statut de réfugié et a sollicité l'aide au retour volontaire auprès de l'Office français de l'immigration et de l'intégration aux fins de pouvoir rentrer dans son pays. En conséquence, l'OFPRA a constaté le renoncement du requérant à son statut de réfugié par décision du 22 janvier 2018 et une obligation de quitter le territoire a été prise à son encontre le 2 janvier 2018. Toutefois, le requérant a continué de se maintenir irrégulièrement sur le territoire français et a déposé en mars 2020 une demande d'asile. Cette demande a été jugée irrecevable. Par arrêté du 20 août 2024, la préfète du Bas-Rhin a prononcé l'expulsion de M. C et a fixé le pays de destination.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

En ce qui concerne l'urgence des décisions :

2. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. ". Aux termes de l'article L. 522-1 dudit code : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale. Lorsqu'il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles L. 521-1 et L. 521-2, de les modifier ou d'y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l'heure de l'audience publique () ".

3. L'urgence justifie la suspension de l'exécution d'un acte administratif lorsque celle-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte contesté sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire.

4. En l'espèce, d'une part, la mesure en litige a potentiellement pour effet d'éloigner M. C à destination d'un pays où il allègue que sa sécurité est en danger et de le priver pour une durée indéterminée de la vie privée et familiale dont il se prévaut en France. D'autre part, l'exécution de la décision en cause apparait comme imminente, l'intéressé ayant été placé en centre de rétention après son élargissement du centre de détention d'Oermingen. Dans ces conditions, la condition d'urgence est satisfaite.

En ce qui concerne l'existence d'un moyen propre à créer un doute sérieux quant à la légalité des décisions attaquées :

5. Aux termes de l'article L. 631-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut décider d'expulser un étranger lorsque sa présence en France constitue une menace grave pour l'ordre public, sous réserve des conditions propres aux étrangers mentionnés aux articles L. 631-2 et L. 631-3 ". L'autorité compétente pour prononcer une telle mesure de police administrative, qui a pour objet de prévenir les atteintes à l'ordre public qui pourraient résulter du maintien d'un étranger sur le territoire français, doit caractériser l'existence d'une menace grave au vu du comportement de l'intéressé et des risques objectifs que celui-ci fait peser sur l'ordre public.

6. D'une part, il est constant que M. C est très défavorablement connu des services de police. En l'occurrence, il a été condamné à deux mois d'emprisonnement avec sursis le 13 janvier 2016 pour port sans motif légitime d'arme à feu, munition ou élément essentiel de catégorie D, à six mois d'emprisonnement le 25 janvier 2019 pour vol aggravé par deux circonstances et vol en réunion, à deux mois d'emprisonnement et interdiction de détenir ou de porter une arme soumise à autorisation pendant deux ans le 12 septembre 2019 pour port sans motif légitime d'arme à feu, munition ou élément essentiel de catégorie D, à trois mois d'emprisonnement et interdiction de détenir ou de porter une arme soumise à autorisation pendant trois ans le 12 septembre 2019 pour port sans motif légitime d'arme à feu, munition ou élément essentiel de catégorie D, à 200 euros d'amende le 27 octobre 2021 pour circulation avec un véhicule terrestre à moteur sans assurance et conduite d'un véhicule sans permis, à quatre mois d'emprisonnement sous le régime de la détention à domicile sous surveillance électronique le 10 mai 2022 pour circulation avec un véhicule terrestre à moteur sans assurance et conduite d'un véhicule sans permis, à cinq mois d'emprisonnement sous le régime de la détention à domicile sous surveillance électronique le 19 mai 2022 pour conduite d'un véhicule sans permis, circulation avec un véhicule terrestre à moteur sans assurance, conduite d'un véhicule en ayant fait usage de substances ou plantes classées comme stupéfiants et mise en danger d'autrui par violation manifestement délibérée d'une obligation réglementaire de sécurité ou de prudence, puis à un emprisonnement ferme par décision du 15 novembre 2022 pour inobservation de la mesure de détention à domicile sous surveillance électronique, à quatre mois d'emprisonnement le 30 août 2022 pour blessure involontaire avec incapacité n'excédant pas trois mois par conducteur de véhicule terrestre à moteur et délit de fuite et circulation avec un véhicule terrestre à moteur sans assurance et conduite d'un véhicule sans permis, à 18 mois d'emprisonnement et interdiction de détenir ou de porter une arme pendant cinq ans le 27 septembre 2022 pour violence avec usage ou menace d'une arme sans incapacité et port sans motif légitime d'arme blanche ou incapacitante de catégorie D, récidive et violence aggravée par deux circonstances suivie d'incapacité n'excédant pas huit jours.

7. D'autre part, il résulte de l'instruction, que M. C est marié religieusement depuis 2020 à Mme A, également ressortissante russe, et que de leur union sont nés deux enfants en 2022 et 2024. S'il résulte des débats à l'audience et notamment du témoignage de Mme A, ainsi que des correspondances entre elle et le requérant pendant qu'il était incarcéré, qu'un lien affectif unit leur couple, M. C ne justifie subvenir aux besoins ni participer effectivement à l'éducation et à l'entretien de ses enfants. En outre, et ainsi qu'il a été exposé au point précédent, M. C a fait l'objet depuis 2016 de neuf condamnations pénales, et notamment de peines d'emprisonnement pour des faits de gravité croissante. Compte tenu des très nombreuses incarcérations dont il a fait l'objet, le requérant n'a pu partager la vie de sa compagne et de ses enfants que de manière discontinue.

8. Toutefois, il est constant que la compagne de M. C bénéficie du statut de réfugié. Il s'ensuit que cette dernière se trouve dans l'impossibilité de se déplacer en Russie et de l'y rejoindre, le cas échéant, avec leurs deux enfants en bas âge. Il suit de là que l'exécution de la décision attaquée a potentiellement pour conséquence une rupture définitive de la cellule familiale du requérant. Par suite, nonobstant le caractère précaire du lien qui unit M. C à sa compagne et ses enfants ainsi que la multiplicité des infractions qu'il a commises, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant apparaissent, en l'état de l'instruction, de nature à faire naître un doute sérieux sur la légalité de la mesure d'expulsion. Il y a donc lieu de suspendre l'exécution de l'arrêté du 20 août 2024.

Sur les frais de l'instance :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de condamner l'État à verser à M. C la somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de l'arrêté du 20 août 2024 est suspendue.

Article 2 : L'État versera à M. C une somme de 1 200 (mille deux cents) euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B C, à Me Kling et au ministre de l'intérieur et des outre-mer. Copie en sera adressée à la préfète du Bas-Rhin et à la procureure de la République près le tribunal judiciaire de Strasbourg.

Fait à Strasbourg, le 13 septembre 2024.

Le juge des référés,

T. GROS

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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