Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 25 mars 2025, M. B... A..., représenté par Me Blanvillain, demande au tribunal :
1°) d’annuler l’arrêté du 17 février 2025 par lequel le préfet de la Moselle a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l’a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d’une durée d’un an ;
2°) d’enjoindre au préfet de la Moselle de lui délivrer un titre de séjour au besoin sous astreinte, ainsi qu’un récépissé dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 2 000 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
Sur la décision de refus de titre de séjour et l’obligation de quitter le territoire français :
- la compétence de leur signataire n’est pas établie ;
- elles sont insuffisamment motivées ;
- elles sont entachées d’une erreur manifeste d’appréciation et d’un défaut d’examen de sa situation ;
- elles méconnaissent les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
Sur la décision fixant le pays de destination :
- elle méconnaît les stipulations de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
Sur l’interdiction de retour sur le territoire français d’une durée d’un an :
- elle est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation.
Par un mémoire en défense enregistré le 9 mai 2025, le préfet de la Moselle conclut au rejet de la requête.
Le préfet fait valoir que les moyens invoqués sont infondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code civil ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Le rapport de M. Mohammed Bouzar a été entendu au cours de l’audience publique.
Considérant ce qui suit :
M. A..., ressortissant malien né en 2003, est entré en France à une date indéterminée. Il a été placé par une ordonnance du 2 février 2018 du tribunal de grande instance de Metz au centre départemental de l’enfance de Metz, mesure prolongée jusqu’au 7 décembre 2019. Le 18 février 2021, il a sollicité son admission au séjour sur le fondement de l’article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 17 février 2025, le préfet de la Moselle a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l’a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d’une durée d’un an. Par la présente requête, M. A... demande au tribunal de prononcer l’annulation de cet arrêté.
Sur la décision de refus de titre de séjour et l’obligation de quitter le territoire français :
En premier lieu, par un arrêté du 6 février 2023 régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de la Moselle le même jour, le préfet de la Moselle a donné délégation à M. Richard Smith, secrétaire général de la préfecture, à l’effet de signer tous arrêtés et décisions relevant des attributions de l’État dans le département à l’exception de certaines catégories d’actes au nombre desquelles ne figurent pas les décisions attaquées. Par suite, le moyen tiré de l’incompétence du signataire de ces décisions doit être écarté comme manquant en fait.
En deuxième lieu, les décisions attaquées, qui visent les dispositions dont il a été fait application, rappellent notamment que M. A... ne satisfait pas à l’exigence de produire des justificatifs d’état civil et de nationalité prévue à l’article R. 431-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et qu’il ne peut être regardé comme remplissant les conditions de l’article L. 423-22 du même code pour obtenir un titre de séjour. Elles comportent ainsi suffisamment les considérations de droit et de fait qui les fondent. La circonstance qu’elles ne mentionnent pas que l’intéressé travaille depuis septembre 2023 sous contrat à durée indéterminée pour l’entreprise Forca Chauffage Sanitaire n’est pas de nature à révéler l’insuffisance de motivation alléguée.
En troisième lieu, d’une part, aux termes de l’article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « Dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou s'il entre dans les prévisions de l'article L. 421-35, l'étranger qui a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance au plus tard le jour de ses seize ans se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Cette carte est délivrée sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de la formation qui lui a été prescrite, de la nature des liens de l'étranger avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur son insertion dans la société française ».
D’autre part, aux termes de l’article R. 431-10 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiant de son état civil ; / 2° Les documents justifiant de sa nationalité ; / (…) / La délivrance du premier récépissé et l'intervention de la décision relative au titre de séjour sollicité sont subordonnées à la production de ces documents ». Aux termes de l’article L. 811-2 du même code : « La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil. ». Aux termes de l’article 47 du code civil : « Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ».
Il résulte de ces dispositions que la force probante d’un acte d’état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l’administration de la valeur probante d’un acte d’état civil établi à l’étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l’ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu’un acte d’état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu’il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l’instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d’apprécier les conséquences à tirer de la production par l’étranger d’une carte consulaire ou d’un passeport dont l’authenticité est établie ou n’est pas contestée, sans qu’une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.
Par ailleurs, les services préfectoraux sont en droit d'exiger que, sauf impossibilité qu'il appartient à l'étranger de justifier, celui-ci produise à l'appui d'une demande de titre de séjour les originaux des documents destinés à justifier de son état civil et de sa nationalité, afin de procéder aux vérifications nécessaires et ne méconnaissent pas, ce faisant, les dispositions des articles L. 811-2 et R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Pour refuser de délivrer le titre de séjour sollicité par M. A..., le préfet a relevé, d’une part, que l’intéressé a refusé de remettre les originaux des documents d’identité et de nationalité dont il avait produit des photocopies à l’appui de sa demande et, d’autre part, qu’il existait des doutes concernant la légalité et l’authenticité de ces documents.
S’agissant de la photocopie du jugement supplétif, le préfet a relevé qu’en raison de son contenu laconique, ce document s’apparente davantage à un extrait qu’à une copie intégrale de jugement, en ce qu’il ne comporte aucune date de dépôt de la requête, ne renseigne pas les identités du requérant et des témoins, qu’aucun descriptif des auditions et de l’enquête menées n’est rapporté et que la filiation du demandeur est incomplète dès lors que les dates de naissance, âges et nationalités des parents sont manquantes.
Par ailleurs, la photocopie de l’acte de naissance et son volet n° 3 comportent de multiples irrégularités, en ce que la date d’émission est inscrite en chiffres alors qu’elle devrait l’être en toutes lettres, que le numéro NINA n’est pas mentionné, que l’heure de naissance n’apparaît pas, que le numéro de registre est erroné, que le numéro de feuillet 1 ne correspond pas à la numérotation habituelle, que la mention du jugement supplétif ayant permis l’établissement de cet acte est présente au recto alors qu’elle devrait être apposée au verso du document en tant que mention marginale et enfin que certaines informations, absentes du jugement supplétif, sont présentes au sein de l’acte de naissance, qui ne doit pourtant être qu’une stricte retranscription du jugement supplétif dont il découle.
Le préfet a également relevé que la photocopie de l’extrait d’acte de naissance comporte des irrégularités similaires.
Le préfet a enfin considéré que la carte consulaire et le passeport ayant ainsi été établis sur la base de documents d’état civil présentant de nombreuses irrégularités, leur valeur probante est dès lors remise en cause.
Si M. A..., qui ne saurait se borner à affirmer qu’il a refusé de produire les originaux de ses documents par crainte qu’ils soient égarés et ne lui soient pas restitués, produit une copie certifiée conforme le 18 mars 2025 par le consulat général du Mali à Paris de son extrait d’acte de naissance, une telle certification se limite cependant à établir la conformité de la copie au document original sans pour autant attester de l’authenticité de ce dernier document. S’il apparaît que ce n’est que le 22 octobre 2019 qu’un numéro NINA a été généré, c’est-à-dire postérieurement à l’établissement de son acte de naissance, ou encore s’il soutient que sa minorité n’a jamais été remise en cause par les services de l’aide sociale à l’enfance ou par le juge judiciaire, il n’en demeure pas moins que le requérant n’apporte pas d’explications sur les autres irrégularités relevées et rappelées plus haut, en particulier celles concernant le jugement supplétif. Enfin, contrairement à ce qu’il soutient, le préfet a pu à bon droit remettre en cause l’authenticité de son passeport et de sa carte consulaire au motif qu’ils ont été délivrés sur la base de documents présentant des irrégularités.
Il en résulte que le requérant n’est pas fondé à soutenir que c’est à tort que le préfet de la Moselle, qui a procédé à un examen particulier de sa situation, a considéré qu’il ne justifiait pas de son identité. Ainsi, dès lors qu’il ne respectait pas les dispositions de l’article R. 431-10 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, le préfet a pu sans commettre d’erreur d’appréciation refuser de lui délivrer le titre de séjour sollicité sur le fondement de l’article L. 423-22 du même code et sans que le requérant puisse soutenir qu’il en remplissait pourtant les conditions, l’une de ces conditions tenant précisément à produire les documents énumérés à l’article R. 431-10 du code.
En dernier lieu, aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : « Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale. / Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre public et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui ».
Il ressort des pièces du dossier que M. A..., qui obtenu un certificat d’aptitude professionnelle (CAP) de pâtissier le 2 juillet 2021 puis un CAP de monteur en installations thermiques le 5 juillet 2023, travaille depuis septembre 2023 sous contrat à durée indéterminée pour la société Forca Chauffage Sanitaire. Si l’implication professionnelle de M. A... est reconnue, il ressort cependant des pièces du dossier qu’il est célibataire en France et sans charges de famille et ne peut justifier de liens personnels et familiaux en France alors qu’au contraire, il a maintenu des relations avec ses parents et sa fratrie au Mali. Dès lors, il n’est pas fondé à soutenir que, en adoptant les décisions attaquées, le préfet a méconnu son droit au respect de sa vie privée et familiale et méconnu les stipulations précitées de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Sur la décision fixant le pays de destination :
Aux termes de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : « Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ».
M. A... n’apporte aucun élément, à l’exception de considérations générales sur la situation politique au Mali, relatif aux risques auxquels il serait personnellement exposé en cas de retour au Mali. Son moyen, dès lors, ne peut qu’être écarté.
Sur l’interdiction de retour sur le territoire français d’une durée d’un an :
Aux termes de l’article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français ». Aux termes de son article L. 612-10 : « Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ».
Pour prononcer à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d’une durée d’un an, le préfet a relevé que si la présence de M. A... en France ne semble pas représenter une menace pour l’ordre public, il ne démontre pas du respect des valeurs de la République et d’une bonne intégration dans la société française, notamment au regard de son refus de remettre ses actes d’état civil originaux en vue d’une expertise technique destinée à vérifier leur authenticité. Le préfet a également relevé que s’il n’a pas fait l’objet d’une précédente mesure d’éloignement, l’intéressé, bien que présent en France depuis sept ans, a passé la majeure partie de sa vie hors du territoire français et ne justifie pas de liens suffisamment stables en France. Enfin, le préfet a relevé que M. A... ne justifiait pas de circonstances humanitaires.
Si M. A... soutient qu’il séjourne en France depuis 2018, soit depuis sept ans, qu’il obtenu un CAP de pâtissier le 2 juillet 2021 puis un CAP de monteur en installations thermiques le 5 juillet 2023, et travaille depuis septembre 2023 sous contrat à durée indéterminée pour la société Forca Chauffage Sanitaire ou encore qu’il n’a jamais fait l’objet d’une mesure d’éloignement et que sa présence sur le territoire français ne représente aucune menace pour l’ordre public, il ne ressort pas des pièces du dossier, et notamment en l’absence de circonstances humanitaires, qu’en adoptant la décision d’interdiction attaquée, dont la durée est limitée à un an, le préfet a commis une erreur d’appréciation.
Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. A... doit être rejetée, y compris ses conclusions à fin d’injonction et celles relatives à l’application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
D É C I D E :
La requête de M. A... est rejetée.
Le présent jugement sera notifié à M. B... A... et au préfet de la Moselle. Copie sera adressée au ministre de l’intérieur.
Délibéré après l’audience du 16 septembre 2025, à laquelle siégeaient :
M. Jean-Baptiste Sibileau, président,
M. Mohammed Bouzar, premier conseiller,
Mme Sarah Fuchs Uhl, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 décembre 2025.
Le rapporteur,
M. BOUZAR
Le président,
J-B. SIBILEAU
Le greffier,
S. PILLET
La République mande et ordonne au préfet de la Moselle, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Strasbourg, le
Le greffier,