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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2100937

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2100937

jeudi 3 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2100937
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation5ème chambre
Avocat requérantSELAS FACTORHY AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 9 février 2021, la Société AUCHAN e-commerce France, représentée par le cabinet Veil Jourde, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 31 350 euros en réparation du préjudice que lui a causé la décision illégale de l'inspectrice du travail du Rhône du 19 septembre 2019, assortie des intérêts au taux légal et capitalisation des intérêts ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la responsabilité de l'Etat est engagée en raison de l'illégalité de la décision du 19 septembre 2019 de l'inspectrice du travail refusant l'autorisation de licencier M. A, qui a été retirée par la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion le 4 juin 2020 ;

- cette illégalité a constitué une faute, de nature à entraîner la responsabilité de l'Etat ;

- elle a subi un préjudice direct et certain, résultant des salaires, charges et indemnités versés au salarié entre les mois d'octobre 2019 et juin 2020, à hauteur de 31 350,34 euros.

La requête a été communiquée à la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion, qui n'a pas produit d'observations.

Une mise en demeure a été adressée le 3 septembre 2021 à la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion.

La clôture d'instruction a été fixée au 3 octobre 2022 par une ordonnance du 16 septembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code du travail ;

- l'ordonnance n° 2017-1386 du 22 septembre 2017 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Boulay, première conseillère,

- et les conclusions de M. Habchi, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1.La société Auchan e-commerce France a, par un courrier du 7 août 2019, sollicité l'autorisation de licencier M. B A, membre titulaire du comité d'établissement, pour inaptitude médicale. L'inspectrice du travail du Rhône a refusé de faire droit à cette demande par une décision du 19 septembre 2019, au motif que les délégués du personnel n'avaient pas été régulièrement consultés sur les propositions de reclassement qui avaient été faites à M. A. La société requérante a formé un recours hiérarchique contre cette décision, qui a été implicitement rejeté le 8 février 2020, avant que la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion, par une décision expresse du 4 juin 2020, annule la décision de l'inspectrice du travail, retire sa décision implicite de rejet du recours hiérarchique et autorise le licenciement de M. A. La société Auchan e-commerce France a, par une lettre du 3 août 2020, adressé une demande préalable à la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion, en vue de l'indemnisation du préjudice qu'elle a subi du fait de l'illégalité de la décision de l'inspectrice du travail. Le silence gardé par la ministre sur cette demande a fait naître, le 5 octobre 2020, une décision implicite de rejet. Par la présente requête, la société Auchan e-commerce France demande la condamnation de l'Etat à lui verser la somme de 31 350 euros en réparation du préjudice qu'elle estime avoir subi en raison de l'illégalité de la décision de l'inspectrice du travail du 19 septembre 2019.

Sur les conclusions indemnitaires :

2.En application des dispositions du code du travail, le licenciement d'un salarié protégé ne peut intervenir que sur autorisation de l'autorité administrative. Le refus illégal d'autoriser le licenciement d'un salarié protégé constitue une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat à l'égard de l'employeur, pour autant qu'il en soit résulté pour celui-ci un préjudice direct et certain.

3.D'une part, aux termes de l'article L. 1226-10 du code du travail, dans sa rédaction alors applicable : " Lorsque le salarié victime () d'une maladie professionnelle est déclaré inapte par le médecin du travail, en application de l'article L. 4624-4, à reprendre l'emploi qu'il occupait précédemment, l'employeur lui propose un autre emploi approprié à ses capacités, au sein de l'entreprise ou des entreprises du groupe auquel elle appartient le cas échéant, situées sur le territoire national et dont l'organisation, les activités ou le lieu d'exploitation assurent la permutation de tout ou partie du personnel. Cette proposition prend en compte, après avis des délégués du personnel, les conclusions écrites du médecin du travail et les indications qu'il formule sur les capacités du salarié à exercer l'une des tâches existant dans l'entreprise. Le médecin du travail formule également des indications sur l'aptitude du salarié à bénéficier d'une formation le préparant à occuper un poste adapté (). ". D'autre part, aux termes de l'article L. 2314-6 du même code, dans sa rédaction alors applicable : " L'élection des délégués du personnel et celle des représentants du personnel au comité d'entreprise ont lieu à la même date. Ces élections simultanées interviennent pour la première fois soit à l'occasion de la constitution du comité d'entreprise, soit à la date du renouvellement de l'institution. La durée du mandat des délégués du personnel est prorogée à due concurrence (). ". Enfin, aux termes du II de l'article 9 de l'ordonnance du 22 septembre 2017 susvisée : " Le comité social et économique est mis en place au terme du mandat des délégués du personnel ou des membres élus du comité d'entreprise, de la délégation unique du personnel, de l'instance regroupée mise en place par accord du comité d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail, lors du renouvellement de l'une de ces institutions, et au plus tard le 31 décembre 2019 sous réserve des dispositions suivantes : () 3°Lorsque () les mandats des délégués du personnel () arrivent à échéance entre le 1er janvier et le 31 décembre 2018, leur durée peut être () prorogée au plus d'un an, soit par accord collectif, soit par décision de l'employeur, après consultation du comité d'entreprise ou, à défaut, des délégués du personnel ou, le cas échéant, de la délégation unique du personnel ou de l'instance regroupée. (). ".

4.Il résulte de l'instruction que les délégués du personnel consultés sur le projet de licenciement de M. A avaient été élus en 2013 et que leurs mandats, qui devaient arriver à terme le 30 mai 2017, ont été prorogés de plein droit, en application de l'article L. 2314-6 du code du travail, jusqu'au 20 octobre 2018, date d'échéance des mandats des membres du comité d'entreprise. Les dispositions précitées de l'article 9 de l'ordonnance du 22 septembre 2017 ont par ailleurs ouvert la faculté de proroger d'au plus un an les mandats qui, comme ceux des délégués du personnel de la société Auchan E-commerce France, arrivaient à échéance en 2018, soit par un accord collectif, soit par une décision de l'employeur après consultation du comité d'entreprise. En l'espèce, un accord collectif conclu le 12 novembre 2018 a prorogé leurs mandats jusqu'au 31 octobre 2019. Il suit de là que le 24 juin 2019, date de leur consultation sur les propositions de reclassement, les délégués du personnel étaient régulièrement investis de leurs mandats. Dès lors, le motif retenu par l'inspectrice du travail pour refuser l'autorisation de licencier M. A était entaché d'une erreur de droit, ainsi que l'a estimé à bon droit la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion dans sa décision du 4 juin 2020. Cette illégalité est de nature à engager la responsabilité de l'Etat pour faute.

5.Aux termes de l'article R. 1234-1 du code du travail : " L'indemnité de licenciement prévue à l'article L. 1234-9 ne peut être inférieure à une somme calculée par année de service dans l'entreprise et tenant compte des mois de service accomplis au-delà des années pleines. En cas d'année incomplète, l'indemnité est calculée proportionnellement au nombre de mois complets. (). ". Aux termes de l'article L. 3141-28 du même code : " Lorsque le contrat de travail est rompu avant que le salarié ait pu bénéficier de la totalité du congé auquel il avait droit, il reçoit, pour la fraction de congé dont il n'a pas bénéficié, une indemnité compensatrice de congé déterminée d'après les articles L. 3141-24 à L. 3141-27. (). ".

6.La société requérante fait état d'un préjudice découlant des salaires et primes versés à M. A, des cotisations patronales correspondantes et du surplus des indemnités compensatrices de congés payés et indemnités de licenciement généré par le report de son licenciement du fait de la décision de refus illégale. Ce préjudice porte sur les sommes que la société Auchan e-commerce France lui a versées pour la période du 1er octobre 2019 au 12 juin 2020, date à laquelle l'intéressé a été licencié, sans que celles-ci ne soient la contrepartie d'un travail effectif, compte tenu de son inaptitude. Il résulte de l'instruction, notamment des bulletins de salaires produits, que la société requérante a versé à M. A, sur la période considérée, une somme de 31 350,34 euros, sans qu'il y ait lieu d'exclure les montants correspondants au surplus d'indemnités compensatrices de congés payés et d'indemnités de licenciement, de respectivement 2 879,37 et 967,08 euros, qui n'aurait pas été versé au salarié s'il avait été licencié dès après la décision de l'inspecteur du travail, et sont donc en lien direct et certain avec l'illégalité commise.

7.Il résulte de ce qui précède qu'il sera fait une exacte appréciation du préjudice subi en condamnant l'Etat à verser à la société Auchan e-commerce France la somme demandée de 31 350 euros. La société Auchan e-commerce France a droit aux intérêts au taux légal correspondant à l'indemnité de 31 350 euros à compter du 5 août 2020, date de réception de sa demande indemnitaire par l'Etat. La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée le 9 février 2021. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 5 août 2021, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les frais liés au litige :

8.Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 400 euros au titre des frais exposés par la société Auchan e-commerce France et non compris dans les dépens.

D E C I D E:

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à la société Auchan e-commerce France la somme de 31 350 euros, avec intérêts au taux légal à compter du 5 août 2020. Les intérêts échus le 5 août 2021 et le 5 août 2022 seront capitalisés à cette date pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : L'Etat versera à la société Auchan e-commerce France la somme de 1 400 (mille quatre cents) euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société Auchan e-commerce France et au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion.

Délibéré après l'audience du 18 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Vaccaro-Planchet, présidente,

Mme Soubié, première conseillère,

Mme Boulay, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 novembre 2022.

La rapporteure,

P. Boulay

La présidente,

V. Vaccaro-Planchet La greffière,

C. Touja

La République mande et ordonne au ministre en charge du travail, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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