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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2101203

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2101203

mercredi 2 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2101203
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème chambre
Avocat requérantSELAS WILHELM & ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, un mémoire complémentaire, un mémoire en réplique enregistrés respectivement les 18 février 2021, 9 juin 2021, 12 avril 2022, l'association France Nature Environnement Ain demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle la préfète de l'Ain a refusé de mettre en demeure la société IF Allondon de déposer un dossier de demande de dérogation au titre de la destruction d'espèces protégées et d'habitats d'espèces protégées ;

2°) d'enjoindre à la préfète de l'Ain de mettre en demeure cette société de déposer un dossier de demande de dérogation aux interdictions mentionnées aux 1°, 2° et 3° de l'article L. 411-1 du code de l'environnement ;

3°) d'enjoindre à la préfète de l'Ain de suspendre les travaux de construction du centre Open et de prendre toutes mesures conservatoires, applicables durant la phase d'instruction de la demande de dérogation, nécessitées par la prévention d'une atteinte aux espèces protégées du site ;

4°) à titre accessoire, d'enjoindre à la préfète de l'Ain de produire les pièces fondant la décision en litige ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

L'association requérante soutient que :

- l'étude d'impact qu'a fait réaliser la société IF Allondon dans le cadre de sa demande de permis de construire son projet d'ensemble commercial est lacunaire dans son recensement d'espèces protégées présentes sur le site et à ses abords ;

- la réalisation de cet ensemble commercial conduira à la destruction d'habitats, sites de repos et de reproduction, d'espèces protégées, oiseaux et chiroptères, présentes sur l'emprise du projet ;

- les mesures compensatoires prévues par l'étude d'impact sont insuffisantes et ne pourraient être prises en considération qu'à l'appui de la demande de dérogation que la société IF Allondon devait solliciter ;

- la préfète de l'Ain, au constat de la destruction d'espèces protégées et de leurs habitats, était tenue de mettre en demeure la société IF Allondon de déposer une telle demande de dérogation.

Par deux mémoires en défense enregistrés les 8 septembre 2021 et 25 avril 2022, la société IF Allondon, représentée par la Selas Wilhem et associés (Me Renaux), conclut au rejet de la requête et à la mise à la charge de l'association requérante d'une somme de 8 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La société IF Allondon fait valoir que :

- la critique qu'adresse la requérante à l'étude d'impact est tardive et inopérante, ainsi qu'infondée, car le recensement des espèces protégées, susceptibles d'être présentes sur le site, repose sur des relevés effectués sur site, et au-delà, en période d'activité de l'avifaune, les protocoles dont se prévaut l'association France Nature Environnement Ain, laquelle se réfère de manière excessive aux éléments de bibliographie, étant dépourvus de caractère normatif ;

- le projet ne porte pas atteinte à des espèces protégées par suppression de leurs aires de repos ou compromission de leur cycle de reproduction ;

- les mesures compensatoires prévues par l'étude d'impact, qui peuvent être prises en compte pour déterminer si est nécessaire le dépôt d'une demande de dérogation, ne sont pas démontrées insuffisantes par la requérante ;

- le projet n'ayant pas pour effet de détruire des espèces protégées ou des habitats d'espèces protégées, la préfète de l'Ain n'a pas commis d'erreur de droit en s'abstenant de la mettre en demeure de déposer une demande de dérogation sur le fondement de l'article L. 411-2 du code de l'environnement.

Par un mémoire enregistré le 10 septembre 2021, la préfète de l'Ain conclut à titre principal au non-lieu à statuer, à titre subsidiaire au rejet de la requête.

La préfète fait valoir que :

- un permis de construire a été régulièrement délivré à la société civile IF Allondon le 22 décembre 2017, sans exigence de dépôt d'une demande de dérogation au titre de l'article L. 411-2 du code de l'environnement ;

- l'étude d'impact ne souffre pas des lacunes reprochées ;

- le projet ne conduisant pas à la destruction d'espèces protégées et les mesures de compensation s'avérant suffisantes, une dérogation à l'interdiction de destruction d'espèces protégées n'avait pas à être sollicitée par la société IF Allondon.

L'instruction a été close au 25 avril 2022 par une ordonnance du 1er avril 2022.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'environnement ;

- le code de justice administrative.

- l'arrêté du 23 avril 2007 modifié fixant la liste des mammifères terrestres protégés sur l'ensemble du territoire et les modalités de leur protection ;

- l'arrêté du 29 octobre 2009 modifié fixant la liste des oiseaux protégés sur l'ensemble du territoire et les modalités de leur protection ;

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- les conclusions de Mme Reniez, rapporteure publique,

- les observations de M. C, pour l'association France Nature Environnement Ain,

- les observations de M. B et M. D pour le préfet de l'Ain,

- et les observations de Me Renaux pour la société IF Allondon.

Et après avoir pris connaissance de la note en délibéré présentée pour la société IF Allondon, enregistrée le 23 septembre 2022 et de la note en délibéré présentée pour l'association France Nature Environnement, enregistrée le 27 septembre 2022 ;

Considérant ce qui suit :

1. Par arrêté du 22 décembre 2017, le maire de la commune de Saint-Genis-Pouilly a délivré à la société civile IF Allondon un permis de construire un ensemble commercial d'une surface de plancher de 55 324 m², implanté sur un terrain de presque 1,4 hectare. Par un courrier du 17 octobre 2020, la présidente de l'association France Nature Environnement Ain a demandé à la préfète de l'Ain de mettre en demeure la société IF Allondon de déposer, en application de l'article L. 411-2 du code de l'environnement, une demande de dérogation à l'interdiction de destruction d'espèces protégées présentes sur le site et de leurs habitats. L'association France Nature Environnement Ain demande au tribunal d'annuler le refus que lui a implicitement opposé la préfète de l'Ain.

Sur l'exception de non-lieu à statuer opposée en défense par la préfète de l'Ain :

2. La préfète de l'Ain fait valoir que la procédure d'instruction de la demande de la société IF Allondon a été soumise à l'avis de l'autorité environnementale trois années avant sa démarche tendant à la mettre en demeure de déposer une demande de dérogation. Toutefois, le refus en litige n'a pas été retiré et en l'absence de démarche entreprise par la société IF Allondon pour solliciter une telle dérogation, les conclusions en annulation dirigées contre cette décision n'ont ainsi pas perdu leur objet. En conséquence, l'exception de non-lieu opposée par la préfète de l'Ain doit être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. D'une part, l'article L. 411-1 du code de l'environnement prévoit que : " I. - Lorsqu'un intérêt scientifique particulier, le rôle essentiel dans l'écosystème ou les nécessités de la préservation du patrimoine naturel justifient la conservation () d'habitats naturels, d'espèces animales non domestiques () et de leurs habitats, sont interdits : / 1° La destruction ou l'enlèvement des œufs ou des nids, la mutilation, la destruction, la capture ou l'enlèvement, la perturbation intentionnelle () d'animaux de ces espèces () / 3° La destruction, l'altération ou la dégradation de ces habitats naturels ou de ces habitats d'espèces () ". L'article L. 411-2 du même code dispose : " Un décret en Conseil d'Etat détermine les conditions dans lesquelles sont fixées : 1° La liste limitative des habitats naturels, des espèces animales non domestiques () ainsi protégés ; () 4° La délivrance de dérogations aux interdictions mentionnées aux 1°, 2° et 3° de l'article L. 411-1, à condition qu'il n'existe pas d'autre solution satisfaisante () et que la dérogation ne nuise pas au maintien, dans un état de conservation favorable, des populations des espèces concernées dans leur aire de répartition naturelle : a) Dans l'intérêt de la protection de la faune () sauvages et de la conservation des habitats naturels () ". L'article L. 411-2 du code de l'environnement permet ainsi d'accorder des dérogations aux interdictions mentionnées aux 1° et 3° de l'article L. 411-1 du même code. L'article R. 411-1 du même code confie à des arrêtés ministériels l'établissement des listes d'espèces animales non domestiques faisant l'objet des interdictions posées à son article L. 411-1. Pour l'application de ces dispositions, les arrêtés ministériels des 23 avril 2007 et 29 octobre 2009 susvisés déterminent les mammifères terrestres et les oiseaux protégés sur l'ensemble du territoire et les modalités de leur protection. Ces arrêtés prohibent " sur les parties du territoire métropolitain où l'espèce est présente, ainsi que dans l'aire de déplacement naturel des noyaux de populations existants, la destruction, l'altération ou la dégradation des sites de reproduction et des aires de repos des animaux. Ces interdictions s'appliquent aux éléments physiques ou biologiques réputés nécessaires à la reproduction ou au repos de l'espèce considérée, aussi longtemps qu'ils sont effectivement utilisés ou utilisables au cours des cycles successifs de reproduction ou de repos de cette espèce et pour autant que la destruction, l'altération ou la dégradation remette en cause le bon accomplissement de ces cycles biologiques ".

4. D'autre part, aux termes de l'article L. 171-7 du code de l'environnement : " I - Indépendamment des poursuites pénales qui peuvent être exercées, lorsque des installations ou ouvrages sont exploités, des objets ou dispositifs sont utilisés ou des travaux, opérations, activités ou aménagements sont réalisés sans avoir fait l'objet de l'autorisation, de l'enregistrement, de l'agrément, de l'homologation, de la certification ou de la déclaration requis en application du présent code, ou sans avoir tenu compte d'une opposition à déclaration, l'autorité administrative compétente met l'intéressé en demeure de régulariser sa situation dans un délai qu'elle détermine, et qui ne peut excéder une durée d'un an./ Elle peut, par le même acte ou un acte distinct, suspendre le fonctionnement des installations ou ouvrages, l'utilisation des objets et dispositifs ou la poursuite des travaux, opérations, activités ou aménagements jusqu'à ce qu'il ait été statué sur la déclaration ou sur la demande d'autorisation, d'enregistrement, d'agrément, d'homologation ou de certification, à moins que des motifs d'ordre général et en particulier la préservation des intérêts protégés par le présent code ne s'y opposent. " Par ailleurs, il est disposé par le I de l'article L. 171-8 du code de l'environnement : " Indépendamment des poursuites pénales qui peuvent être exercées, en cas d'inobservation des prescriptions applicables en vertu du présent code aux installations, ouvrages, travaux, aménagements, opérations, objets, dispositifs et activités, l'autorité administrative compétente met en demeure la personne à laquelle incombe l'obligation d'y satisfaire dans un délai qu'elle détermine. En cas d'urgence, elle fixe, par le même acte ou par un acte distinct, les mesures nécessaires pour prévenir les dangers graves et imminents pour la santé, la sécurité publique ou l'environnement ".

5. Concernant l'avifaune, l'étude d'impact produite par la société civile IF Allondon à l'appui de sa demande de permis de construire répertorie, suite à observations de terrain, 33 espèces d'oiseaux présentes sur le site et à ses abords, dont 24 espèces protégées au titre de l'article 3 de l'arrêté susvisé du 29 octobre 2009. Cette étude qualifie elle-même de " moyen " l'impact " brut " du projet sur le groupe d'espèces constitué du " cortège des oiseaux de milieux ouverts ", impact résultant de la consommation d'espaces agricoles constitutifs d'habitats pour ces oiseaux, de risques de destruction/perturbation des individus et des nids pendant le chantier, de risques de collision, de dérangement par les activités humaines et par la pollution lumineuse. En effet, il résulte de l'instruction que le terrain d'assiette du projet en cause, constitué essentiellement de prairies (8,7 ha) et de terres mises en culture (3,5 ha), s'il ne comporte pas d'espaces arborés, constitue une vaste aire de repos pour les espèces migratrices et un territoire de chasse pour d'autres espèces nichant à proximité, notamment en période de reproduction. Si la même étude d'impact estime l'impact " résiduel " du projet " faible ", c'est à la faveur de mesures applicables durant la phase chantier et de mesures pérennes de réduction et de compensation, lesquelles n'ont toutefois pas à être prises en compte pour l'appréciation des atteintes aux espèces protégées et à leurs habitats justifiant le dépôt d'une demande de dérogation. Enfin, si la société IF Allondon fait valoir que le terrain d'assiette du projet est bordé, à l'est et au nord, par des espaces naturels ou cultivés, elle ne démontre pas que ces espaces de report, envisagés d'ailleurs durant la seule phase de chantier, permettraient, face à la destruction, par le projet en cause, des sites de reproduction et des aires de repos des espèces visées, le maintien du bon accomplissement de leurs cycles biologiques.

6. Concernant les chiroptères, nombreux sur le site comme en témoigne l'étude d'impact, l'impact " brut " " moyen " du projet sur ces mammifères terrestres protégés résulte, selon l'étude d'impact, de la " suppression de milieux agricoles " " pour partie zone de chasse ", de risques de dérangement pendant le chantier, de risques de collision, de dérangement par les activités humaines et par la pollution lumineuse. Si l'impact " résiduel " est également estimé " faible " à la faveur des mêmes mesures citées précédemment, celles-ci sont pourtant insusceptibles d'être prises en compte pour l'appréciation des atteintes aux espèces protégées et à leurs habitats, ainsi qu'il a été dit.

7. Compte tenu de ce qui a été exposé aux points précédents, le projet de la société IF Allondon doit être regardé comme affectant la conservation d'espèces animales protégées et de leurs habitats. Par suite, et sans qu'il soit besoin de solliciter de la préfète de l'Ain les pièces fondant la décision en litige, cette société devait, pour la réalisation de son projet de centre commercial, présenter un dossier de demande de dérogation aux interdictions de destruction d'espèces protégées et de leurs habitats prévue à l'article L. 411-1 du code de l'environnement. Ne peut, en conséquence, qu'être annulé le refus implicite de la préfète de l'Ain de mettre en demeure cette société de déposer un tel dossier.

Sur l'injonction :

8. Il y a lieu, en application des dispositions précitées des articles L. 171-7 et L. 171-8 du code de l'environnement, d'enjoindre à la préfète de l'Ain de mettre en demeure la société IF Allondon de déposer un dossier de demande de dérogation aux interdictions de destruction d'espèces protégées et de leurs habitats prévues à l'article L. 411-1 du code de l'environnement. Il y a lieu de fixer à un mois le délai imparti à la préfète de l'Ain pour qu'elle prenne une telle décision. Il y a lieu également, compte tenu des atteintes relevées, d'enjoindre à cette autorité de suspendre les travaux de réalisation du centre commercial projeté jusqu'à l'obtention de la dérogation demandée.

Sur les frais d'instance :

9. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'association France Nature Environnement Ain, qui n'est pas, dans la présente affaire, la partie perdante, le versement de la somme que demande la société IF Allondon au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens. Il n'y a pas lieu de mettre à la charge de l'Etat le versement à l'association France Nature Environnement Ain de la somme qu'elle réclame sur le même fondement au titre des frais qu'elle a exposés, dont elle ne justifie pas.

DÉCIDE :

Article 1er : Le refus implicite opposé par la préfète de l'Ain à la demande de l'association France Nature Environnement de mettre en demeure la société IF Allondon de déposer un dossier de demande de dérogation au titre de la destruction d'espèces protégées et d'habitats d'espèces protégées, en vue de la réalisation d'un centre commercial autorisé par permis de construire délivré le 22 décembre 2017, est annulé.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète de l'Ain de mettre en demeure la société IF Allondon, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement, de déposer un dossier de demande de dérogation au titre de la destruction d'espèces protégées et d'habitats d'espèces protégées et, dans l'attente, de suspendre les travaux de réalisation du centre commercial projeté jusqu'à l'obtention de la dérogation demandée.

Article 3 : Les conclusions des parties fondées sur l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à l'association France Nature Environnement Ain, à la préfète de l'Ain et à la société civile IF Allondon.

Délibéré après l'audience du 23 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Besse, président,

M. Gros, premier conseiller,

Mme de Lacoste Lareymondie, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 novembre 2022.

Le rapporteur,

B. A

Le président,

T. Besse

La greffière,

A. Calmès

La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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