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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2202826

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2202826

vendredi 8 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2202826
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème chambre
Avocat requérantSCP COUDERC ZOUINE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 14 avril 2022, M. C B, représenté par Me Zouine, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 23 décembre 2021 par lequel la préfète de l'Ain a refusé de l'admettre au séjour, a assorti ce refus de l'obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office ;

2°) d'enjoindre à la préfète de l'Ain, de lui délivrer une carte de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir et dans l'attente de le munir, sans délai, d'un récépissé de demande de carte de séjour renouvelable l'autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros hors taxe, au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à son conseil, à charge pour celui-ci de renoncer à percevoir la part contributive de l'Etat.

Il soutient que :

S'agissant de la décision portant refus de séjour :

- elle est entachée d'une erreur de droit dans l'application des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que la préfète n'a pas pris en compte l'effet rétroactif de l'annulation contentieuse du précédent arrêté ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée à cet égard d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle est entachée d'un vice de procédure en l'absence de production d'un avis du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) régulier ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée à cet égard d'une erreur manifeste d'appréciation ;

S'agissant de la décision fixant le pays de renvoi :

- elle est illégale par exception d'illégalité des décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 9 mai 2022, la préfète de l'Ain conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 4 mars 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme A,

- et les observations de Me Zouine, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, né le 25 décembre 1999, de nationalité gambienne, déclare être entré en France le 24 février 2014. Pris en charge par les services de l'aide sociale à l'enfance, dès son arrivée sur le territoire national, le 17 juillet 2017, M. B a sollicité la délivrance d'un premier titre de séjour sur le fondement de l'article L. 313-11, 2° bis alors applicable du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 29 octobre 2018, dont la légalité a été confirmée par le tribunal le 9 juillet 2019, la préfète de l'Ain a refusé de l'admettre au séjour, a assorti ce refus de l'obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office. Toutefois, par un arrêt en date du 1er octobre 2020, la cour administrative d'appel de Lyon jugeant notamment que c'était à tort que le préfet de l'Ain avait pu considérer que les difficultés d'apprentissage du requérant, pourtant essentiellement liées à son handicap, révélaient une absence de sérieux dans le suivi de sa formation, a prononcé l'annulation du jugement du tribunal ensemble celle de l'arrêté du 29 octobre 2018 en tant qu'il refusait le séjour à M. B et l'obligeait à quitter le territoire français. En suivant, la cour a enjoint au préfet de l'Ain de procéder au réexamen de la situation de l'intéressé dans un délai de deux mois. Pourtant, par un nouvel arrêté du 23 décembre 2021, dont le requérant demande au tribunal de prononcer l'annulation, la préfète de l'Ain a de nouveau refusé de l'admettre au séjour, a assorti ce refus de l'obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 435-1 du code l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. (). ".

3. Pour refuser de procéder à la délivrance du titre de séjour sollicité par M. B la préfète de l'Ain a relevé, d'une part, que l'intéressé, célibataire et sans charge de famille, disposant d'attaches familiales en Gambie où résident son frère et son père, ne justifiait pas d'une vie privée et familiale intense sur le territoire national, et d'autre part, qu'il ne démontrait pas une intégration socioprofessionnelle notable en France, dès lors qu'il n'y avait obtenu aucun diplôme et qu'il présentait, du fait de son handicap des difficultés dans la maîtrise de la langue française qui limitaient ses possibilités d'intégration professionnelle. Pour contester ces motifs, M. B fait état de son entrée en France à l'âge de quatorze ans où il réside depuis maintenant huit années, de sa vulnérabilité au regard de son handicap et de sa volonté d'intégration en dépit des difficultés rencontrées sur le territoire national. En l'espèce, il est constant que l'intéressé présente un handicap entrainant des difficultés de compréhension et de gestion dans sa vie quotidienne, avec un taux d'incapacité évalué par la Maison Départementale des Personnes Handicapés (MDPH) entre 50 et 79 % lui ayant permis de se voir reconnaître la qualité de travailleur handicapé ainsi qu'en justifient les rapports de sa structure d'accueil datés des 23 novembre 2018, 3 juin et 23 juillet 2019, ainsi que le jugement du tribunal d'instance de Nantua rendu le 14 janvier 2019 ayant placé l'intéressé sous curatelle renforcée et indiquant qu'il présentait " une altération de ses facultés mentales l'empêchant de pourvoir seul à ses intérêts ". En outre, si la préfète de l'Ain fait valoir que l'intéressé qui n'a pas obtenu son diplôme de CAP " Constructeur Bois " et qui présente des difficultés dans la maîtrise de la langue française, ne saurait, par l'inscription dans une nouvelle formation et son implication associative, justifier d'une réelle perspective d'intégration socioprofessionnelle en France, il ressort d'une part de l'arrêt de la cour administrative d'appel cité au point 1 que ce seul motif ne saurait justifier le refus de titre de séjour contesté, d'autre part, des rapports précités, que M. B a suivi cette formation en CAP faute de place dans un Institut Médico Educatif (IME) ou dans un Service d'Education Spéciale et de Soins à Domicile (SESSAD), la scolarisation en classe d'ULIS en CAP n'étant d'évidence pas la solution la mieux adaptée à son handicap, les justificatifs de stage et les rapports de sa structure d'accueil faisant cependant état de son réel investissement tant au niveau scolaire, soulignant ses progrès notamment dans la maîtrise de la langue française, que dans le contexte professionnel, son certificat de stage du 5 juillet 2018 indiquant que l'intéressé est " un bon élément ", enfin, que suite à son échec en CAP, M. B a été redirigé vers un Etablissement ou Service d'Aide par le Travail (ESAT) qui au regard de ses capacités a toutefois préconisé, ainsi que cela ressort du rapport de situation précité du 23 novembre 2018, une insertion en entreprise, l'intéressé ayant, dans l'attente d'une régularisation de sa situation administrative, non seulement effectué des activités bénévoles dans la restauration, mais s'étant également inscrit à une action de formation de Pôle Emploi pour un poste de " Poseur, tireur de câbles en fibre optique " pour la période allant du 2 novembre au 30 décembre 2021. Enfin, il ressort du rapport de synthèse de la structure d'accueil réalisé le 23 juillet 2019, sans que cela soit contesté en défense, que pris en charge à l'âge de quatorze ans et pendant plus de trois ans par les services de l'Aide Sociale à l'Enfance (ASE), M. B dont l'ensemble des rapports louent le comportement, pouvait prétendre à l'obtention de la nationalité française qu'il n'a pu acquérir en raison du dépôt tardif de son dossier, ces maladresses administratives n'ayant pu être régularisées malgré les tentatives de la structure en charge de sa curatelle. Ainsi, eu égard à ses perspectives d'intégration professionnelle, à son comportement exemplaire, au sérieux et au courage dont il fait preuve, établis par les nombreuses attestations rédigées par des membres de la communauté éducative, ou encore des membres du club de football dont il fait partie, il y a lieu de considérer que M. B justifie de motifs exceptionnels et est dès lors fondé à soutenir qu'en refusant de lui délivrer un titre de séjour, la préfète de l'Ain a entaché la décision attaquée d'une erreur manifeste d'appréciation dans l'application des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

4. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du 23 décembre 2021 par laquelle la préfète de l'Ain a rejeté sa demande de titre de séjour, ensemble celle des décisions subséquentes portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays de destination.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

5. Eu égard au motif d'annulation retenu par le présent jugement, il y a lieu d'enjoindre à la préfète de l'Ain de délivrer à M. B une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ", en application des dispositions susmentionnées de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans un délai de deux mois, à compter de la date de notification du présent jugement, sans qu'il y ait lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

6. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi susvisée du 10 juillet 1991. Il y a lieu de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de l'État une somme de 1 000 euros, à verser à Me Zouine, avocat de M. B, sous réserve que celui-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 23 décembre 2021 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète de l'Ain de délivrer à M. B une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la date de notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Zouine une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Zouine renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, à Me Zouine et à la préfète de l'Ain.

Délibéré après l'audience du 24 juin 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Baux, présidente,

Mme Collomb, première conseillère,

M. Pineau, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 juillet 2022.

La présidente-rapporteure,

A. A L'assesseure la plus ancienne

dans l'ordre du tableau,

C. Collomb

La greffière,

N. Boumedienne

La République mande et ordonne à la préfète de l'Ain en ce qui la concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

N°2202826

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