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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2203890

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2203890

mardi 18 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2203890
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantPOCHARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête, enregistrée le 24 mai 2022 sous le numéro 2203890, M. B D, représenté par Me Pochard, demande au tribunal :

1°) de condamner l'État à lui verser une somme de 17 000 euros, en réparation du préjudice subi du fait du délai anormalement long d'instruction de sa demande de titre de séjour et du fait de l'illégalité de la décision implicite de refus de renouvellement de son titre de séjour et de délivrance d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", assortie des intérêts au taux légal ;

2°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'administration a commis une faute en ne procédant pas à l'instruction de sa demande, formulée le 18 décembre 2019, dans un délai raisonnable ;

- la décision implicite par laquelle la préfète du Rhône a refusé de renouveler son titre de séjour ou de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " est entachée d'illégalité pour trois motifs :

. elle méconnaît les articles L. 211-2 et suivants du code des relations entre le public et l'administration en ce que les motifs de cette décision ne lui ont pas été communiqués,

. elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en ce qu'elle porte une atteinte excessive à son droit au respect de la vie privée et familiale,

. elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- ce délai anormalement long d'instruction et cette illégalité constituent des fautes de nature à engager la responsabilité de l'État, qui doit être condamné à réparer les préjudices subis du fait de ces fautes ;

- il a droit à la réparation des préjudices suivants : troubles dans ses conditions d'existence à hauteur de 10 000 euros, préjudice professionnel à hauteur de 5 000 euros, préjudice moral à hauteur de 2 000 euros, soit un total de 17 000 euros.

La requête a été communiquée à la préfète du Rhône, qui n'a pas produit de mémoire.

II. Par une requête, enregistrée le 24 mai 2022 sous le numéro 2203893, M. B D, représenté par Me Pochard, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle la préfète du Rhône a refusé de renouveler son titre de séjour portant la mention " étudiant " et de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Rhône, à titre principal, de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation en lui délivrant dans l'attente une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision implicite par laquelle la préfète du Rhône a refusé de renouveler son titre de séjour ou de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " méconnaît les articles L. 211-2 et suivants du code des relations entre le public et l'administration en ce que les motifs de cette décision ne lui ont pas été communiqués ;

- cette décision porte une atteinte excessive à son droit au respect de la vie privée et familiale et dès lors méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

La requête a été communiquée à la préfète du Rhône, qui n'a pas produit de mémoire.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République du Mali sur la circulation et le séjour des personnes, signée à Bamako le 26 septembre 1994, publiée par le décret n° 96-1088 du 9 décembre 1996 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Maubon a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant malien né le 19 décembre 1995, a sollicité la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ". Le silence gardé par la préfète du Rhône sur cette demande a fait naître une décision implicite de refus de délivrance d'un titre de séjour. Par ses requêtes, M. A demande l'annulation de cette décision implicite de refus de séjour ainsi que l'indemnisation des préjudices subis du fait des fautes commises par l'administration, d'une part, en n'ayant pas statué sur sa demande dans un délai raisonnable, d'autre part, en ayant illégalement refusé de lui délivrer un titre de séjour.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Il ressort des pièces du dossier que M. A, entré en France en juin 2012 d'après ses déclarations, a été pris en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance du Rhône à compter du 6 juillet 2012 en qualité de mineur isolé. À sa majorité, il a sollicité la délivrance d'un titre de séjour, qui lui a d'abord été refusé, puis, à la suite de l'annulation de la décision de refus par le tribunal, accordé par l'octroi d'un titre de séjour portant la mention " étudiant élève " à compter du 4 novembre 2014. Ce titre de séjour a été renouvelé, en dernier lieu jusqu'au 1er janvier 2020. Le 18 décembre 2019, M. A, ayant achevé ses études, a sollicité la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ". Il ressort des pièces du dossier que M. A est titulaire d'un certificat d'aptitude professionnelle (CAP) " employé commerce multi-spécialités " obtenu en juin 2015, d'un baccalauréat professionnel mention Commerce obtenu en juin 2018 et d'un CAP " peintre - applicateur de revêtements " obtenu en juin 2019. Il justifie avoir travaillé dès la fin de ses études, par la production d'un certificat de travail pour la période du 23 juillet 2019 au 9 avril 2021 en qualité d'ouvrier polyvalent pour une entreprise de travaux. Il justifie de la continuité de son activité professionnelle postérieurement à la date de la décision attaquée par la production d'un certificat de travail en qualité de plaquiste pour la période du 19 avril 2021 au 31 mars 2022 et d'un contrat à durée indéterminée à temps partiel en qualité de commis de cuisine à compter du 12 mai 2022. Si M. A ne dispose pas de liens familiaux en France, il indique sans être contesté sur ce point n'avoir pas davantage de liens avec son pays d'origine, qu'il a quitté mineur. Dans ces conditions, eu égard notamment à l'ancienneté du séjour en France de l'intéressé, à la circonstance qu'il s'y est maintenu régulièrement sous couvert de récépissés, à son parcours scolaire et professionnel et à son intégration professionnelle, la préfète du Rhône a entaché d'une erreur manifeste d'appréciation sa décision refusant de lui délivrer un titre de séjour.

3. Il résulte de ce qui précède que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision implicite par laquelle la préfète du Rhône a refusé de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens soulevés à l'appui des conclusions tendant à l'annulation de cette décision.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

4. L'exécution du présent jugement, qui annule la décision contestée pour erreur manifeste d'appréciation, implique qu'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " soit délivré à M. A. Il y a dès lors lieu d'enjoindre à la préfète du Rhône de procéder à cette délivrance, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les conclusions indemnitaires :

5. En premier lieu, l'illégalité entachant la décision refusant d'accorder un titre de séjour à M. A constitue une faute de nature à engager la responsabilité de l'État. M. A est par suite fondé à solliciter l'indemnisation des préjudices en lien direct avec cette faute.

6. Une période de quatre ans et deux mois s'est écoulée entre le refus implicite de titre de séjour né le 18 avril 2020 et la date du présent jugement. Le requérant fait valoir qu'il a subi des troubles dans ses conditions d'existence, un préjudice professionnel et un préjudice moral du fait des fautes commises par l'administration. Toutefois, il résulte de l'instruction que, depuis l'expiration de son dernier titre de séjour le 1er janvier 2020, M. A a été mis en possession de récépissés l'autorisant à travailler à titre accessoire, lui permettant d'obtenir un revenu. Si les démarches nécessaires à l'obtention de tels récépissés constituent une contrainte, il ne résulte pas de l'instruction que M. A aurait été confronté à des difficultés particulières, sources de préjudice, dans la réalisation de ces démarches, qui ne peuvent dès lors pas être considérées comme ayant porté une atteinte excessive à ses conditions d'existence. Si M. A allègue avoir été privé d'une chance d'occuper un emploi à temps plein davantage rémunérateur, du fait de l'autorisation de travail limitée à une activité accessoire résultant de son titre de séjour portant la mention " étudiant ", il se borne à produire une attestation qu'il a lui-même rédigée, sans établir qu'il aurait bénéficié d'une promesse d'embauche à temps complet que son statut au regard du travail l'aurait empêché d'accepter. En revanche, il résulte de l'instruction que M. A, qui a engagé vainement diverses démarches auprès de l'administration, a subi un préjudice moral du fait de l'illégalité de la décision contestée, dont il sera fait une juste appréciation à hauteur de 1 000 euros, tous intérêts compris au jour du présent jugement.

7. En second lieu, en revanche, M. A, qui a été mis en possession de récépissés l'autorisant à travailler à titre accessoire durant l'instruction de sa demande et ne s'est ainsi pas trouvé dans l'impossibilité de se procurer un revenu, n'établit pas l'existence d'un préjudice en lien direct avec le délai d'instruction de sa demande par l'administration.

Sur les frais liés aux litiges :

8. Il y a lieu de faire application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de mettre à la charge de l'État une somme globale de 1 000 euros au titre des frais exposés par M. A dans les deux instances n° 2203890 et n° 2203893 et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite par laquelle la préfète du Rhône a refusé de délivrer un titre de séjour à M. A est annulée.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète du Rhône de délivrer à M. A un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'État versera à M. A une indemnité de 1 000 (mille) euros, tous intérêts compris au jour du présent jugement.

Article 4 : L'État versera à M. A une somme de 1 000 (mille) euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B C A et à la préfète du Rhône.

Délibéré après l'audience du 4 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Drouet, président,

Mme Maubon, première conseillère,

M. Gilbertas, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 juin 2024.

La rapporteure,

G. MaubonLe président,

H. Drouet

La greffière,

C. Amouny

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Une greffière,

Nos 2203890, 2203893

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