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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2204853

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2204853

vendredi 29 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2204853
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème chambre
Avocat requérantVIBOUREL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et deux mémoires, enregistrés le 27 juin 2022 et les 30 mars et 4 décembre 2023, Mme A B, représentée par la SELARL Lozen Avocats (Me Vibourel), demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de constater le non-lieu à statuer sur ses conclusions à fin d'annulation de la décision implicite, née le 29 août 2019, par laquelle le préfet du Rhône lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour ;

2°) d'enjoindre au préfet du Rhône :

- à titre principal, de lui délivrer une carte de séjour temporaire dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

- à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et de la munir, dans l'attente, d'une autorisation provisoire de séjour et de travail dans un délai de cinq jours à compter de la même date ;

3°) de condamner l'État à lui verser la somme totale de 50 201,62 euros en réparation de l'ensemble des préjudices qu'elle estime avoir subis du fait de l'illégalité de la décision implicite précitée ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, à charge pour celui-ci de renoncer à percevoir la part contributive de l'État versée au titre de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- ses conclusions indemnitaires sont recevables, dès lors qu'elle a adressé une demande indemnitaire préalable le 7 avril 2022 ;

- l'illégalité de la décision implicite, née le 29 août 2019, par laquelle le préfet du Rhône lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour constitue une faute de nature à engager la responsabilité de l'État ; en effet :

• cette décision est entachée d'un défaut de motivation au regard des dispositions des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration ;

• elle est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions des articles L. 423-7 et L. 423-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'elle est la mère d'un enfant français mineur résidant en France, à l'entretien et à l'éducation duquel elle contribue effectivement au même titre que son père ;

• elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

• elle méconnaît les stipulations des articles 3-1 et 9 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- cette faute lui a causé un préjudice financer, un préjudice moral et des troubles dans ses conditions d'existence pouvant être estimés à la somme totale de 50 201,62 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 novembre 2023, la préfète du Rhône conclut à ce qu'il n'y a plus lieu de statuer sur la requête.

Elle fait valoir que le litige a perdu son objet, dès lors que la requérante s'est vue délivrer un titre de séjour, valide jusqu'au 11 avril 2025, qui lui a été remis le 8 août 2023.

Par un courrier du 11 décembre 2023, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen d'ordre public relevé d'office tiré de l'irrecevabilité des conclusions indemnitaires tendant à la réparation des préjudices subis par Mme B du fait de l'illégalité fautive de la décision implicite, née le 29 août 2019, par laquelle le préfet du Rhône lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, dès lors que la demande indemnitaire préalable de l'intéressée se fondant exclusivement sur la carence de l'autorité préfectorale dans l'instruction de sa demande dans le délai de quatre mois qui lui était imparti, de telles conclusions reposent sur un fait générateur distinct et constituent une demande nouvelle irrecevable à défaut de liaison du contentieux.

Mme B a produit, le 12 décembre 2023, des observations en réponse à ce moyen d'ordre public qui ont été communiquées au défendeur.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une ordonnance du président de la cour administrative d'appel de Lyon du 13 mars 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience, à laquelle elles n'étaient ni présentes, ni représentées.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de M. Gueguen a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante congolaise (République Démocratique du Congo) née le 12 février 1988, déclare être entrée en France le 16 octobre 2016. Le 29 avril 2019, l'intéressée a sollicité des services de la préfecture du Rhône la délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " sur le fondement des dispositions alors applicables de l'article L. 313-11, 6° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Conformément aux dispositions combinées des articles R.* 311-12 et R. 311-12-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors applicables, le silence gardé pendant quatre mois par le préfet du Rhône sur cette demande a fait naître une décision implicite de rejet le 29 août 2019. Par un courrier du 31 mars 2022, dont l'administration a accusé réception le 7 avril suivant, Mme B a notamment sollicité " le versement d'une somme de 1 000 (euros) par mois à compter du cinquième mois suivant le dépôt de sa demande de titre de séjour ", estimant " qu'en ne répondant pas dans le délai qui était imparti, elle subi(ssai)t un trouble de jouissance dans ses conditions d'existence " en ne pouvant " mener une vie personnelle et familiale normale alors () qu'elle a en charge un enfant mineur français ". Conformément aux dispositions combinées des articles L. 231-1 et L. 231-4 du code des relations entre le public et l'administration, le silence gardé pendant deux mois par le préfet du Rhône sur la demande indemnitaire préalable précitée a fait naître une décision implicite de rejet le 7 juin 2022. La requérante demande au tribunal, d'une part, de constater le non-lieu à statuer sur ses conclusions à fin d'annulation de la décision implicite précitée née le 29 août 2019 et, d'autre part, de condamner l'État à lui verser la somme totale de 50 201,62 euros en réparation de l'ensemble des préjudices qu'elle estime avoir subis du fait de l'illégalité de cette décision implicite.

Sur l'exception de non-lieu à statuer opposée en défense :

2. Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions tendant à l'annulation d'une décision ayant rejeté une demande de titre de séjour lorsque, postérieurement à la saisine de la juridiction, l'autorité administrative a délivré le titre sollicité ou un titre de séjour emportant des effets équivalents à ceux du titre demandé.

3. En l'espèce, il est constant que, postérieurement à l'introduction de la requête, la préfète du Rhône a décidé de délivrer à Mme B une carte de séjour pluriannuelle portant la mention " vie privée et familiale ", valide du 12 avril 2023 au 11 avril 2025, et il ressort des pièces produites en défense que l'intéressée s'est effectivement vue remettre ce titre de séjour le 8 août 2023. Par suite, les conclusions de la requérante tendant à l'annulation de la décision implicite, née le 29 août 2019, par laquelle le préfet du Rhône avait rejeté sa demande de titre de séjour ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte, sont devenues sans objet et il n'y a plus lieu d'y statuer, l'exception de non-lieu à statuer opposée en défense devant, dans cette mesure, être accueillie.

4. En revanche, et contrairement à ce que semble faire valoir la préfète du Rhône, les conclusions indemnitaires de la requête Mme B conservent leur objet, dès lors que l'administration n'établit ni même ne fait valoir qu'elle aurait effectivement versé à la requérante, postérieurement à l'introduction de cette requête, la somme correspondant exactement à la demande de l'intéressée dans des conditions de nature à reconnaître, implicitement mais nécessairement, sa responsabilité au titre de l'illégalité de la décision implicite précitée.

Sur la recevabilité des conclusions restant en litige :

5. Selon les termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " () Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle. () ".

6. Il résulte de ces dispositions qu'en l'absence d'une décision de l'administration rejetant une demande formée devant elle par le requérant ou pour son compte, une requête tendant au versement d'une somme d'argent est irrecevable et peut être rejetée pour ce motif même si, dans son mémoire en défense, l'administration n'a pas soutenu que cette requête était irrecevable, mais seulement que les conclusions du requérant n'étaient pas fondées. En revanche, les termes du deuxième alinéa de l'article R. 421-1 du code de justice administrative n'impliquent pas que la condition de recevabilité de la requête tenant à l'existence d'une décision de l'administration s'apprécie à la date de son introduction. Cette condition doit être regardée comme remplie si, à la date à laquelle le juge statue, l'administration a pris une décision, expresse ou implicite, sur une demande formée devant elle, que cette demande ait été présentée antérieurement ou postérieurement à l'introduction du recours juridictionnel. Par suite, l'intervention d'une telle décision en cours d'instance régularise la requête, sans qu'il soit nécessaire que le requérant confirme ses conclusions et alors même que l'administration aurait auparavant opposé une fin de non-recevoir fondée sur l'absence de décision.

7. La décision par laquelle l'administration rejette une réclamation tendant à la réparation des conséquences dommageables d'un fait qui lui est imputé lie le contentieux indemnitaire à l'égard du demandeur pour l'ensemble des dommages causés par ce fait générateur, quels que soient les chefs de préjudice auxquels se rattachent les dommages invoqués par la victime et que sa réclamation ait ou non spécifié les chefs de préjudice en question. Par suite, la victime est recevable à demander au juge administratif, dans les deux mois suivant la notification de la décision ayant rejeté sa réclamation, la condamnation de l'administration à l'indemniser de tout dommage ayant résulté de ce fait générateur, y compris en invoquant des chefs de préjudice qui n'étaient pas mentionnés dans sa réclamation. En revanche, si une fois expiré ce délai de deux mois, la victime saisit le juge d'une demande indemnitaire portant sur la réparation de dommages causés par le même fait générateur, cette demande est tardive et, par suite, irrecevable. Il en va ainsi alors même que ce recours indemnitaire indiquerait pour la première fois les chefs de préjudice auxquels se rattachent les dommages, ou invoquerait d'autres chefs de préjudice, ou aurait été précédé d'une nouvelle décision administrative de rejet à la suite d'une nouvelle réclamation portant sur les conséquences de ce même fait générateur.

8. Il n'est fait exception à ce qui est dit au point précédent que dans le cas où la victime demande réparation de dommages qui, tout en étant causés par le même fait générateur, sont nés, ou se sont aggravés, ou ont été révélés dans toute leur ampleur postérieurement à la décision administrative ayant rejeté sa réclamation. Dans ce cas, qu'il s'agisse de dommages relevant de chefs de préjudice figurant déjà dans cette réclamation ou de dommages relevant de chefs de préjudice nouveaux, la victime peut saisir l'administration d'une nouvelle réclamation portant sur ces nouveaux éléments et, en cas de refus, introduire un recours indemnitaire dans les deux mois suivant la notification de ce refus. Dans ce même cas, la victime peut également, si le juge administratif est déjà saisi par elle du litige indemnitaire né du refus opposé à sa réclamation, ne pas saisir l'administration d'une nouvelle réclamation et invoquer directement l'existence de ces dommages devant le juge administratif saisi du litige en premier ressort afin que, sous réserve le cas échéant des règles qui gouvernent la recevabilité des demandes fondées sur une cause juridique nouvelle, il y statue par la même décision.

9. En l'espèce, si Mme B se prévaut de l'illégalité fautive de la décision implicite, née le 29 août 2019, par laquelle le préfet du Rhône avait rejeté sa demande tendant à la délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " sur le fondement des dispositions alors applicables de l'article L. 313-11, 6° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il résulte toutefois de l'instruction que la demande indemnitaire préalable adressée par l'intéressée aux services de la préfecture du Rhône le 7 avril 2022 se fondait exclusivement sur le trouble dans ses conditions d'existence qu'elle estimait avoir subi du fait de la carence de l'autorité préfectorale à ne pas avoir instruit sa demande dans le délai de quatre mois qui lui était imparti à compter de son dépôt le 29 avril 2019. Par suite, ainsi qu'en ont été informées les parties en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, et dès lors qu'il ne résulte pas de l'instruction que la requérante aurait effectivement adressé à l'administration, antérieurement ou postérieurement à l'introduction de sa requête, une autre demande indemnitaire relative aux préjudices financiers et moraux et aux troubles dans les conditions d'existence qu'elle estime avoir subis du fait de l'illégalité fautive de la décision implicite précitée, ces conclusions indemnitaires, qui reposent sur un fait générateur distinct, constituent une demande nouvelle irrecevable à défaut de toute liaison du contentieux et ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

10. Mme B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Vibourel, avocate de Mme B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de ce dernier le versement à Me Vibourel d'une somme de 1 000 euros.

D É C I D E :

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions aux fins d'annulation, d'injonction et d'astreinte de la requête de Mme B

Article 2 : L'État versera à Me Vibourel une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Vibourel renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de L'État.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, à Me Vibourel et à la préfète du Rhône.

Délibéré après l'audience du 15 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Baux, présidente,

M. Bertolo, premier conseiller,

M. Gueguen, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 décembre 2023.

Le rapporteur,

C. Gueguen

La présidente,

A. Baux

La greffière,

S. Rolland

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône, en ce qui la concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Un greffier,

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