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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2307045

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2307045

mardi 24 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2307045
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationJU 9ème chambre
Avocat requérantPOCHARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 21 août 2023 et un mémoire présenté le 9 octobre 2023, Mme. F A épouse B représentée par Me Pochard demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 19 août 2023 par lequel la préfète du Rhône l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être reconduite d'office, et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de 12 mois ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Rhône de lui délivrer une carte de séjour dans un délai d'un mois, subsidiairement de réexaminer sa situation dans le même délai, et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour avec droit au travail dans un délai de dix jours ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros HT ( 1 440 TTC), à verser à son conseil, au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour son conseil de renoncer au bénéfice de la part contributive de l'Etat.

Elle soutient, dans le dernier état de ses écritures, que :

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'incompétence, d'une insuffisance de motivation et d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- elle est entaché d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision implicite de rejet de sa demande de titre de séjour du 13 avril 2023 ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle et familiale, et méconnaît les stipulations de l'article 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que celles de l'article 3­1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

-la décision fixant le pays de destination est illégale en raison de l'illégalité de la décision d'éloignement ;

- elle est insuffisamment motivée, entachée d'erreur manifeste d'appréciation et méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision d'interdiction de retour est illégale en raison de l'illégalité de la décision d'éloignement ;

- elle est entachée d'incompétence, d'erreur de droit, en l'absence de menace à l'ordre public, et d'une erreur manifeste d'appréciation, et méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense enregistré le 22 septembre 2023, la préfète du Rhône conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Mme B a été admise à l'aide juridictionnelle totale par décision du 29 septembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 10 octobre 2023, après lecture du rapport, ont été entendues :

- les observations de Me Pochard et de Mme B, assistée de Mme C, interprète en albanais.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Une note en délibéré, pour Mme B, a été ensuite enregistrée le 10 octobre 2023.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante du E née le 5 octobre 1983, est entrée en France en 2019. Sa demande d'asile a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 5 août 2019, confirmée par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 6 janvier 2020. Par un arrêté du 19 août 2023, la préfète du Rhône a obligé la requérante à quitter le territoire français, dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être reconduite d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois. Par la présente requête, Mme B demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions aux fins d'annulation et d'injonction :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions :

2. En premier lieu, les décisions attaquées du 19 août 2023 ont été signées par Mme G D, directrice de cabinet de la préfète du Rhône, en vertu d'une délégation consentie à cet effet, dans le cadre des périodes de permanence, par un arrêté de la préfète du Rhône du 2 mars 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture du 6 mars 2023. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire des décisions attaquées doit être écarté.

3. En second lieu, l'arrêté du 19 août 2023 pris en application du 4° de l'article L. 611­1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile comporte les éléments de droit et de fait, qui le fonde. La préfète indique ainsi notamment que la demande d'asile présentée par Mme B a été rejetée par la Cour nationale d'asile le 6 janvier 2020 et que l'intéressée ne bénéficie ainsi plus du droit de se maintenir sur le territoire français, où elle ne justifie d'aucune attaches intenses et stables au regard de la situation irrégulière de son époux. Indiquant que sa vie privée et familiale pourra se poursuivre avec son époux et ses trois enfants au E où elle a conservé des attaches, l'arrêté mentionne enfin qu'aucune circonstance ne fait obstacle au prononcé d'une interdiction de retour et que sa durée a été fixée en tenant compte du caractère irrégulier de son maintien en France, de l'absence de liens stables et intenses et de la menace que sa présence représente pour l'ordre public. Par suite, l'arrêté attaqué, qui n'avait pas à reprendre l'ensemble des éléments relatifs à la situation de l'intéressée, est suffisamment motivé et ne révèle aucun défaut d'examen de sa situation personnelle.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, les dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile énumèrent les cas dans lesquels l'autorité administrative peut obliger à quitter le territoire français un étranger qui n'est pas au nombre de ceux mentionnés par l'article L. 200-1 du même code. En vertu de ces dispositions, tel est notamment le cas lorsque : " 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de l'autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s'est vu retirer un de ces documents " ou lorsque : " 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° ".

5. Mme B, dont la demande d'asile avait été rejetée le 6 janvier 2020, se trouvait à la date de son interpellation en situation irrégulière et pouvait légalement faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français sur le fondement du 4e de l'article L. 611-1 précité. Si la requérante fait valoir qu'elle et son mari, après avoir vainement tenté d'obtenir un rendez-vous, ont adressé à la préfecture une demande de titre de séjour le 13 avril 2023, le seul dépôt d'une demande de titre de séjour ne saurait faire obstacle à ce que l'autorité administrative prescrive l'obligation de quitter le territoire français à un étranger à qui a été refusée la reconnaissance de la qualité de réfugié ou la protection subsidiaire, se trouvant en situation irrégulière. Dans ces conditions, elle n'est pas fondée à soutenir que la décision serait entachée d'une erreur de droit. Enfin, la mesure d'éloignement litigieuse n'ayant pas pour fondement un refus de titre de séjour, la requérante ne peut utilement soulever, par la voie de l'exception, l'illégalité de la décision implicite de rejet qui serait née de sa demande de titre de séjour du 13 avril 2023.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1°Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

7. Il ressort du dossier que Mme B, est entrée en France en 2019 où elle réside avec son époux et leurs trois enfants, le couple s'étant maintenu irrégulièrement depuis le rejet définitif de leur demande d'asile le 6 janvier 2020. Si la requérante fait valoir que ses enfants âgés de 10, 6 et 5 ans sont scolarisés en France et que son mari dispose d'un contrat de travail en qualité d'agent de service, elle ne justifie cependant pas d'une vie privée et familiale ancienne et stable en France ni d'une insertion particulière dans la société française. Enfin, si elle soutient que les membres de sa famille ont pour la plupart été reconnus réfugiés en France, en Suède ou en Allemagne, Mme B n'établit pas qu'elle serait dans l'impossibilité de poursuivre sa vie privée et familiale au E, pays dont toute sa famille possède la nationalité et où elle a elle­même vécu jusqu'à l'âge de 36 ans ni que ses enfants ne pourraient y être scolarisés. Par suite, la requérante n'est pas fondée à soutenir que l'arrêté attaqué aurait porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels il a été pris et aurait ainsi méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni qu'il aurait été pris en méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la de la convention internationale relative aux droits de l'enfant. Pour les mêmes motifs, elle n'est pas davantage fondée à soutenir que la préfète du Rhône aurait entaché cette décision d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

8. En troisième lieu, si Mme B entend se prévaloir de son droit à l'obtention d'un titre de séjour qui ferait obstacle à ce qu'il lui soit fait obligation de quitter le territoire français, d'une part, elle ne peut, en tout état de cause, invoquer un droit à la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et, d'autre part, il résulte de ce qui précède aux points 6 et 7 que la requérante ne peut se prévaloir de ce qu'elle pourrait prétendre à se voir attribuer de plein droit un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-23.

En ce qui concerne le pays de destination : :

9. Il résulte de ce qui précède que la requérante n'est pas fondée à soutenir que la décision du préfet fixant le pays de destination serait illégale du fait qu'elle serait la conséquence d'une mesure d'éloignement elle-même illégale.

10. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Alors que sa demande d'asile a été rejetée par décsion de l'OFPRA, confirmée par une décision de la CNDA du 6 janvier 2020, Mme B ne produit aucun élément pertinent de nature à établir l'existence et l'actualité des risques auxquels elle serait exposée en cas de retour dans son pays d'origine. Par suite, elle n'est pas fondée à soutenir que la préfète aurait méconnu les stipulations susvisées de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs elle n'est pas fondée à soutenir que cette décision serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne l'interdiction de retour :

11. Il résulte de ce qui précède que la requérante n'est pas fondée à soutenir que la décision de la préfète lui faisant interdiction de retour pendant un an serait illégale du fait qu'elle serait la conséquence d'une mesure d'éloignement elle-même illégale.

12. Il ne ressort ni de la lecture de la décision contestée ni d'aucune autre pièce du dossier que la préfète du Rhône n'aurait pas examiné de manière complète et suffisante la situation de la requérante avant de prononcer à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit doit être écarté.

13. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Selon les dispositions de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ".

14. Il ressort de ces dispositions que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. Ainsi, la décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. En outre, si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère.

15. Il ressort des termes mêmes de la décision attaquée que pour faire interdiction de retour à Mme B, la préfète du Rhône s'est fondée sur la circonstance que l'intéressée s'est maintenue en situation irrégulière depuis 2020, n'a aucun lien stable et établi en France et qu'elle présente un comportement constitutif d'un trouble à l'ordre public. Si le placement en garde à vue de Mme B pour fait de violence volontaire, qui n'a donné lieu à aucune poursuite pénale, n'est pas de nature à lui seul à révéler une menace à l'ordre public, toutefois il ressort des pièces du dossier que la préfète du Rhône pouvait, sans méconnaître les dispositions précitées des articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ni commettre d'erreur d'appréciation, se borner à prendre en considération seulement la durée de la présence de l'intéressée sur le territoire français, ainsi que la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France, pour prononcer une interdiction de retour d'une durée d'un an, laquelle ne présente pas, dans les circonstances de l'espèce, de caractère disproportionné.

16. Il résulte de tout ce qui précède que Mme B n'est pas fondée à demander l'annulation des décisions de la préfète du Rhône en date du 19 août 2023. Par suite, ses conclusions aux fins d'injonction doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

17. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1971 font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas partie perdante dans la présente instance, le versement de quelque somme que ce soit au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de Mme A épouse B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme. F A épouse B et à la préfète du Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 octobre 2023

La présidente,

G. Verley-Cheynel

La greffière,

S. Lecas

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Une greffière,

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