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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2307888

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2307888

jeudi 23 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2307888
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationJU 9ème chambre
Avocat requérantSCP COUDERC ZOUINE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 21 septembre 2023, Mme C A, représentée par la SCP Couderc-Zouine, demande au tribunal :

1°) de l'admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler les décisions du 28 juin 2023 par lesquelles la préfète de l'Ain lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et pris à son encontre une interdiction de retour d'une durée de dix-huit mois ;

3°) d'enjoindre à la préfète de l'Ain, d'une part, de lui délivrer dans un délai de cinq jours une autorisation provisoire de séjour et de procéder au réexamen de sa situation dans un délai d'un mois, et d'autre part de procéder à l'effacement de toute mention de l'interdiction de retour et de l'obligation de quitter le territoire français sur quelque fichier que ce soit ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à son conseil au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour ce dernier de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- les décisions attaquées ont été prises par une autorité incompétente, en l'absence de délégation de signature ;

- l'obligation de quitter le territoire français porte à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée ;

- l'intérêt supérieur de ses enfants, protégé par l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, a été méconnu ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- la décision la privant d'un délai de départ volontaire est illégale en conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- cette décision est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision fixant le pays de destination est illégale en conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision lui faisant interdiction de retour méconnaît les dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 9 novembre 2023, la préfète de l'Ain conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés ne sont pas susceptibles de prospérer.

La présidente du tribunal a désigné Mme Allais pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement ou remise des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Vu la décision attaquée et les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience, à laquelle elles n'étaient ni présentes ni représentées.

Le rapport de Mme Allais, magistrate désignée, a été entendu au cours de l'audience publique.

La clôture de l'instruction a été fixée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante kosovare née le 1er mars 1994, déclare être entrée en France le 7 mai 2018. Sa demande d'asile a été rejetée, en dernier lieu par la Cour nationale du droit d'asile le 1er octobre 2019, de même que sa demande de réexamen. Elle a fait l'objet le 17 juin 2020 d'une obligation de quitter le territoire français, non exécutée.

2. Par les décisions attaquées du 28 juin 2023, la préfète de l'Ain lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel elle pourrait être éloignée d'office et pris à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de dix-huit mois.

Sur l'admission à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

3. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le moyen d'incompétence, soulevé à l'encontre de l'ensemble des décisions attaquées :

4. L'arrêté attaqué a été signé par M. D B, chef du bureau de l'éloignement et du contentieux de la préfecture de l'Ain, qui disposait d'une délégation consentie à cet effet par un arrêté préfectoral du 25 septembre 2023 publié au recueil des actes administratifs du même jour, librement accessible aux parties et au juge. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de cette décision manque en fait et doit être écarté.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

5. En premier lieu, selon l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ".

6. Mme A est entrée en France en mai 2018, et élève seule ses deux enfants, le père de ces derniers, qui réside irrégulièrement sur le territoire national, ne donnant plus de nouvelles. Elle occupe un hébergement d'urgence et ne parle pas la langue française. Par ailleurs, l'intéressée n'établit pas disposer d'autres attaches sur le territoire français. Elle n'est, par suite, pas fondée à soutenir que la mesure d'éloignement en litige porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale.

7. En deuxième lieu, l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant stipule : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

8. D'une part, l'obligation de quitter le territoire français n'a pas pour objet de séparer Mme A de ses enfants. D'autre part, il n'est pas établi que la scolarité de ces derniers ne pourrait pas se poursuivre et débuter dans des conditions normales au Kosovo, leur pays d'origine. Il en résulte que la décision attaquée n'a pas méconnu les stipulations précitées garantissant l'intérêt supérieur de l'enfant.

9. Enfin, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'obligation de quitter le territoire français serait entachée d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de Mme A.

En ce qui concerne la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

10. En premier lieu, Mme A n'ayant pas démontré l'illégalité de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français, elle n'est pas fondée à s'en prévaloir à l'appui de ses conclusions tendant à l'annulation de la décision subséquente par laquelle la préfète de l'Ain a refusé de lui octroyer un délai de départ volontaire.

11. En second lieu, selon le 3° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, sur lequel s'est fondée la préfète de l'Ain pour prendre la décision attaquée : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Et aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5 ".

12. Pour décider de priver de délai de départ volontaire Mme A, la préfète de l'Ain a retenu que l'intéressée s'est soustraite à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement, a déclaré ne pas vouloir quitter la France et qu'elle ne présente pas de garanties de représentation suffisantes dès lors qu'elle est dépourvue de tout document de voyage et n'a pas de domicile stable. Mme A ne contestant la réalité d'aucun de ces motifs, mais se bornant à soutenir qu'elle se trouve dans une situation précaire excluant tout risque de fuite de sa part, c'est sans entacher sa décision d'erreur d'appréciation que la préfète de l'Ain a refusé de lui octroyer un délai de départ volontaire. Cette décision n'est pas davantage entachée d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de la requérante.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

13. En premier lieu, Mme A n'ayant pas démontré l'illégalité de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français, elle n'est pas fondée à s'en prévaloir à l'appui de ses conclusions tendant à l'annulation de la décision subséquente par laquelle la préfète de l'Ain a fixé le pays à destination duquel elle pourrait être éloignée d'office.

14. En deuxième lieu, selon l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

15. Si Mme A fait valoir qu'elle encourt des mauvais traitements en cas de retour dans son pays d'origine, elle n'apporte aucune précision à l'appui de cette allégation. Ainsi, et alors que la demande d'asile de l'intéressée a, au demeurant, fait l'objet d'un rejet, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français pendant dix-huit mois :

16. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ".

17. Mme A, à qui aucun délai de départ volontaire n'a été octroyé, ne fait état d'aucune circonstance humanitaire justifiant qu'aucune mesure d'interdiction de retour sur le territoire français n'ait été édictée. Par ailleurs, l'intéressée, entrée en France en 2018 ne justifie d'aucune intégration ni attache familiale en France autre que ses enfants qui ont vocation à l'accompagner et le père de ces derniers, qui y séjourne irrégulièrement. Dans ces conditions, et alors que Mme A s'est soustraite à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement, la préfète de l'Ain a pu, sans entacher sa décision d'erreur d'appréciation, lui faire interdiction de retour pendant dix-huit mois.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

18. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation, n'implique aucune mesure d'exécution. Les conclusions de la requête présentées à fin d'injonction ne peuvent, par suite, qu'être rejetées également.

Sur les conclusions relatives aux frais non compris dans les dépens :

19. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas partie perdante, la somme réclamée par la requérante au profit de son avocat sur le fondement combiné à celui de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : Mme A est admise à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A, à la SCP Couderc-Zouine et à la préfète de l'Ain.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 novembre 2023.

La magistrate désignée,

A. AllaisLa greffière,

S. Lecas

La République mande et ordonne à la préfète de l'Ain en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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