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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2310768

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2310768

lundi 18 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2310768
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Avocat requérantDEBBACHE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 14 décembre 2023, M. A B, représenté par Me Debbache, demande au juge des référés :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution d'office à destination de l'Algérie de la décision portant obligation de quitter le territoire français prise à son encontre par le préfet de l'Isère le 18 août 2023 ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 000 euros à son conseil en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'urgence est caractérisée dès lors qu'il fait l'objet d'une mesure d'éloignement à destination de l'Algérie qui peut être exécutée d'office à tout moment, le préfet ayant annoncé le 12 décembre 2023 devant le juge des libertés et de la détention avoir obtenu un nouveau routing vers l'Algérie pour le 19 décembre 2023 et avoir été informé par les autorités algériennes de la délivrance d'un laissez-passer consulaire à bref délai pour le 14 décembre 2023 ;

- sa requête est recevable compte tenu d'un élément nouveau rendant impossible son éloignement ; en effet, postérieurement à la mesure d'éloignement du 18 août 2023, des éléments probants ont permis de constater qu'il était demandeur d'asile en Slovénie suite à la consultation du système EURODAC, que la préfecture de l'Isère a reconnu qu'il avait cette qualité, la préfecture ayant formulé une demande de prise en charge à la Slovénie le 9 octobre 2023 qui était réputée avoir accepté implicitement cette demande le 24 octobre 2023, que la préfecture a pris ainsi à son égard un arrêté de remise aux autorités slovènes le 23 novembre 2023, que la préfecture a cependant indiqué, lors de l'audience devant le juge des libertés et de la détention le 12 décembre 2023, avoir été destinataire d'un refus de prise en charge en langue anglaise émis par les autorités slovènes en date du 17 octobre 2023, alors qu'il avait pris un arrêté de transfert malgré l'existence de ce refus, et avoir obtenu un nouveau routing vers l'Algérie pour le 19 décembre 2023 et avoir été informé par les autorités algériennes de la délivrance d'un laissez-passer consulaire à bref délai pour le 14 décembre 2023 ;

- l'exécution de l'obligation de quitter le territoire prise à son encontre le 18 août 2023 porte une atteinte grave et manifestement illégale au droit d'asile ; en effet , il est demandeur d'asile en Slovénie et il conserve cette qualité dans la mesure où sa demande d'asile n'a pas été définitivement rejetée ; en outre, suite à la notification de l'arrêté de transfert du 23 novembre 2023, l'obligation de quitter le territoire est devenu caduc et ne peut faire ainsi l'objet d'une exécution forcée ni servir de base légale à son maintien en rétention ;

- l'exécution de cette mesure d'éloignement le prive également sans fondement légal de sa liberté d'aller et venir et en méconnaissance de l'article 5 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la déclaration universelle des droits de l'homme ;

- la convention de Genève du 28 juillet 1951 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (CE) n° 1560/2003 du 2 septembre 2003 de la Commission ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 relatif à la circulation, à l'emploi et au séjour des ressortissants algériens et de leurs familles ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La première vice-présidente du tribunal, chargée par intérim des fonctions de présidente du tribunal pour la période du 1er au 31 décembre 2023a désigné M. Segado, vice-président, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience ;

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 18 décembre 2023 à 10 heures 00 tenue en présence de Mme Gaillard, greffière d'audience :

- le rapport de M. Segado, président ;

- les observations de Me Debbache, pour M. B, et de M. B, qui ont repris les faits, arguments, moyens et conclusions exposés dans la requête, en précisant plus particulièrement que :

o s'agissant de l'urgence, ils confirment notamment qu'un vol à destination de l'Algérie est prévu demain matin en exécution de l'arrêté portant obligation de quitter le territoire ;

o s'agissant de l'atteinte au droit d'asile il a été reconnu par le préfet de l'Isère qu'il a formé une demande d'asile en Slovénie et cette autorité a ainsi pris à son encontre un arrêté de transfert le 23 novembre 2023 ; si les autorités slovènes ont refusé de le reprendre le 17 octobre 2023, cette décision était antérieure à l'arrêté de transfert, il n'en a pris connaissance que très récemment, et il n'a pas eu connaissance du motif de ce refus de prise en charge lequel refus doit être regardé comme " un refus en l'état " de sa demande d'asile ; par ailleurs, même si les autorités slovènes ont refusé de le prendre en charge en estimant de ne pas être responsable de sa demande d'asile, l'arrêté de transfert du 23 novembre 2023 pris par le préfet de l'Isère reconnaît qu'il a formulé une demande d'asile, il appartient ainsi au préfet de l'Isère de lui permettre de déposer sa demande d'asile en France alors qu'il n'a pas été en mesure de le faire, et il a droit à ce que cette demande soit ainsi examinée ; cet arrêté de transfert a nécessairement abrogé l'arrêté portant obligation de quitter le territoire du 18 août 2023.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience

Considérant ce qui suit :

1. M. A B demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution d'office à destination de l'Algérie de la décision portant obligation de quitter le territoire français prise à son encontre par le préfet de l'Isère le 18 août 2023 en estimant que la mise à exécution de cet arrêté porte une atteinte grave et manifestement au droit d'asile et à sa liberté d'aller et venir, qui constituent une liberté fondamentale.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Aux termes de l'article 62 du décret n° 91-1266 du 19 décembre 1991: " L'admission provisoire peut être prononcée d'office si l'intéressé a formé une demande d'aide juridictionnelle sur laquelle il n'a pas encore été définitivement statué ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'accorder au requérant, le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions aux fins d'injonction présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

4. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. ".

5. Il appartient à l'étranger qui entend contester une obligation de quitter le territoire français, lorsqu'elle est accompagnée d'un placement en rétention administrative ou d'une mesure d'assignation à résidence, de saisir le juge administratif sur le fondement des dispositions de l'article L. 614-7 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile d'une demande tendant à leur annulation, assortie le cas échéant de conclusions à fin d'injonction. Cette procédure particulière est exclusive de celles prévues par le livre V du code de justice administrative, tendant notamment au prononcé des mesures de sauvegarde d'une liberté fondamentale par le juge des référés. Il en va seulement autrement, dans le cas où les modalités selon lesquelles il est procédé à l'exécution d'une telle mesure relative à l'éloignement forcé d'un étranger emportent des effets qui, en raison de changements dans les circonstances de droit ou de fait survenus depuis l'intervention de cette mesure et après que le juge, saisi sur le fondement de l'article L. 614-7 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a statué ou que le délai prévu pour le saisir a expiré, excèdent ceux qui s'attachent normalement à sa mise à exécution.

6. Il résulte tout d'abord de l'instruction que, par un arrêté du 18 août 2023, le préfet de l'Isère a fait obligation à M. A B, alias C A, de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans. Il résulte de l'instruction que, postérieurement à cette mesure d'éloignement et suite à la consultation du système EURODAC, le préfet de l'Isère a été amené à constater qu'il était demandeur d'asile en Slovénie, à reconnaître que l'intéressé avait cette qualité, à formuler une demande de prise en charge à la Slovénie le 9 octobre 2023 pour laquelle il a estimé que la Slovénie était réputée avoir acceptée implicitement cette demande le 24 octobre 2023, et à prendre ainsi à l' égard du requérant un arrêté de remise aux autorités slovènes le 23 novembre 2023. Il résulte cependant des éléments produits par les parties que le préfet a indiqué, d'une part, lors de l'audience devant le juge des libertés et de la détention le 12 décembre 2023 et ainsi que lors de l'audience devant la Cour d'appel de Lyon le 14 décembre suivant concernant la prolongation de la rétention, qu'il avait été destinataire d'un refus de prise en charge en langue anglaise émis par les autorités slovènes en date du 17 octobre 2023 motivé par le fait qu'elles n'étaient pas responsables de la demande d'asile formée par l'intéressé qui avait quitté la Slovénie depuis le 12 octobre 2019, document par ailleurs produit en défense dans le cadre de la présente instance, et , d'autre part, qu'il a obtenu un nouveau routing vers l'Algérie pour le 19 décembre 2023 et a été informé par les autorités algériennes de la délivrance d'un laissez-passer consulaire à bref délai pour le 14 décembre 2023 pour l' exécution de l'obligation de quitter le territoire du 18 août 2023. Ainsi, il apparaît que ces faits, survenus postérieurement à l'arrêté portant obligation de quitter le territoire du 18 août 2023 et dont le requérant se prévaut devant le juge des référés, constituent, en l'espèce, des éléments nouveaux de nature à démontrer que la mise à exécution de cette mesure d'éloignement emporterait des effets excédant ceux qui s'attachent normalement à son exécution.

7. Ensuite, il apparaît au vu de ces éléments que l'obligation de quitter le territoire français du 18 août 2023 dont M. B fait l'objet, est susceptible d'être exécutée à tout moment à destination de l'Algérie et notamment le 19 décembre prochain, compte tenu de son placement en rétention mais aussi d'un nouveau routing vers l'Algérie pour le 19 décembre 2023 obtenu par le préfet et de la délivrance par les autorités algériennes d'un laissez-passer consulaire. Par suite, la situation de M. B revêt, en l'espèce, le caractère d'une situation d'urgence au sens de l'article L. 521-2 du code de justice administrative.

8. Enfin, concernant le cas de l'étranger demandeur d'asile, les stipulations de l'article 31-2 de la convention de Genève du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés et les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile impliquent nécessairement que l'étranger qui sollicite la reconnaissance de la qualité de réfugié soit autorisé à demeurer provisoirement sur le territoire jusqu'à ce qu'il ait été statué sur sa demande. Ainsi, lorsqu'en application des stipulations des conventions internationales conclues avec les Etats membres de l'Union européenne, l'examen de la demande d'asile d'un étranger ne relève pas de la compétence des autorités françaises mais de celles de l'un de ces Etats, la situation du demandeur d'asile n'entre pas dans le champ d'application des dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile mais dans celui des dispositions des articles L. 571-1 et suivants du même code. En vertu de ces dispositions, la mesure d'éloignement en vue de remettre l'intéressé aux autorités étrangères compétentes pour l'examen de sa demande d'asile ne peut être qu'une décision de réadmission prise sur le fondement de l'article L. 572-1 du même code.

9. Or, en l'espèce, comme il vient d'être dit précédemment, il résulte de l'instruction que le 23 novembre 2023, postérieurement à sa décision du 18 août 2023 portant obligation de quitter le territoire, le préfet de l'Isère, après avoir constaté que l'intéressé a été identifié comme demandeur d'asile, a décidé d'édicter un arrêté de remise de M. B aux autorités slovènes, regardées comme responsables de l'examen de cette demande d'asile, en précisant que le transfert de M. B devait avoir lieu dans les six mois de l'accord. Cet arrêté du 23 novembre 2023 ordonnant le transfert de M. B aux autorités slovènes en vue d'examiner sa demande d'asile, a nécessairement eu pour effet d'abroger l'arrêté du 18 août 2023 portant obligation pour l'intéressé de quitter le territoire français pris sur le fondement de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors même que le préfet de l'Isère n'aurait eu connaissance du refus du 17 octobre 2023 de prise en charge par les autorités slovènes que postérieurement à cet arrêté de transfert, et alors qu'au demeurant si la Slovénie a estimé ne pas être responsable de l'examen de cette demande d'asile pour refuser la prise en charge de l'intéressé, ce dernier a droit à se maintenir jusqu'à l'examen de sa demande d'asile par l'Etat responsable de cet examen. Par suite, la mise à exécution à destination de l'Algérie de cet arrêté portant obligation de quitter le territoire du 18 aout 2023 porte ainsi une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale.

10. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu d'ordonner la suspension de l'exécution de l'arrêté du 18 août 2023 portant obligation de quitter le territoire français édicté à l'encontre de M. B.

11. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées par M. B sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de loi du 10 juillet 1991.

ORDONNE :

Article 1er : La mise à exécution, par le préfet de l'Isère, de l'arrêté du 18 août 2023 faisant obligation à M. B de quitter le territoire français est suspendue.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête en référé n° 2310768 est rejeté.

Article 3 : La présente ordonnance sera à notifiée à M. A B et au préfet de l'Isère.

Fait à Lyon, le 18 décembre 2023.

Le juge des référés,

J. Segado

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Une greffière,

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