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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2400344

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2400344

jeudi 18 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2400344
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantIMBERT MINNI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 15 janvier 2024, M. C B, actuellement retenu au centre de rétention de l'aéroport Lyon Saint-Exupéry, représenté par Me Imbert Minni, avocate, demande au Tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler les décisions du 13 janvier 2024 par lesquelles la préfète du Rhône l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, en fixant le pays de destination, et l'a interdit de retour pendant 36 mois ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, à verser à son conseil sous réserve qu'il renonce à la part contributive de l'Etat en application de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- les décisions sont entachées d'incompétence ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire est insuffisamment motivée et illégale en l'absence d'examen particulier de sa situation,

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire méconnaît les dispositions des articles L. 612-2 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision lui interdisant le retour en France méconnaît l'article 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et elle est disproportionnée au regard de sa situation personnelle.

Des pièces, enregistrées le 16 janvier 2024, ont été présentées par la préfète du Rhône.

La présidente du tribunal a désigné M. Borges-Pinto, premier conseiller, pour statuer sur les requêtes relevant de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Vu la prestation de serment de Mme D, interprète en langue arabe.

Vu les décisions attaquées et les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord du 27 décembre 1968 entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République algérienne démocratique et populaire relatif à la circulation, à l'emploi et au séjour en France des ressortissants algériens et de leur famille ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir, au cours de l'audience publique, présenté son rapport et entendu :

- les observations de Me Imbert Minni, avocate, pour le requérant qui conclut aux mêmes fins que la requête en soutenant les mêmes moyens, et en précisant que l'addiction aux médicaments de M. C résulte du traumatisme subi dans son enfance, qu'elle a nécessité son hospitalisation sous contrainte et qu'elle fait l'objet désormais de soins en ambulatoire ; par ailleurs, M. C ne dispose plus de liens familiaux en Algérie et bénéficie d'un contrat jeune majeur en France.

- les déclarations de M. C, assisté de Mme D, interprète ;

- et les observations de M. A représentant la préfète du Rhône qui conclut au rejet de la requête en soutenant que les moyens ne sont pas fondés.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, qui est démuni de tout document d'identité ou acte d'état civil, se déclare ressortissant algérien, né le 13 juillet 2003 à Annaba. Il serait entré en France dans le courant de l'année 2018. Il a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français sans délai assortie d'une interdiction de retour pour une durée de deux ans, ainsi qu'une assignation à résidence, le 20 octobre 2021. Par jugement n° 2108409 du 26 octobre 2021 devenu définitif, la magistrate désignée par la présidente du Tribunal a rejeté son recours à l'encontre de ces décisions. Il a fait l'objet d'un seconde mesure d'éloignement sans délai, assortie cette fois-ci d'une interdiction de retour pendant 36 mois, ainsi que d'une assignation à résidence par arrêté du 16 novembre 2022. Par jugement n° 2208539 du 23 novembre 2022 devenu définitif, le magistrat désigné par la présidente du Tribunal a rejeté son recours à l'encontre de ces décisions. Par un nouvel arrêté du 13 janvier 2024, la préfète du Rhône l'a obligé à quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et l'a interdit de retour sur le territoire français pendant une durée de 36 mois. M. C, qui a été placé en rétention administrative le même jour, demande au tribunal de prononcer l'annulation de cet arrêté.

Sur l'aide juridictionnelle :

2. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire sur le fondement des dispositions de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le moyen commun :

3. Il ressort des pièces produites en défense que, par un arrêté du 21 août 2023, régulièrement publié le lendemain au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture du Rhône, la préfète de ce département a donné délégation de signature à Mme E Noars, pour les périodes de permanence et dans le ressort dudit département du Rhône, à l'effet de prendre toute décision nécessitée par l'exercice de la permanence et ce, notamment, dans le domaine de la législation et de la réglementation relative à l'entrée et au séjour des étrangers en France. Par ailleurs, il ressort également des pièces produites en défense que Mme Noars, secrétaire générale pour les affaires régionales, avait été désignée pour assurer la permanence du cabinet de la préfète de région Auvergne-Rhône-Alpes du 12 au 15 janvier 2024. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté contesté manque en fait et doit être écarté.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, la décision attaquée indique les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Celles-ci permettent d'en comprendre le sens et d'en contester utilement le bien fondé. Elles sont ainsi suffisamment motivées en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par ailleurs, cette décision ne doit pas nécessairement faire état de tous les éléments relatifs à la situation personnelle de l'intéressé, mais uniquement ceux qui la fondent. A ce titre, il ressort manifestement de cette décision et des éléments produits par la préfète du Rhône dans l'instance qu'elle a procédé à un examen de la situation personnelle de M. C préalablement à son édiction. Les moyens tirés du défaut de motivation et du défaut d'examen particulier ne peuvent, dès lors, qu'être écartés.

5. En deuxième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, (). / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire () à la sûreté publique, () à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales () ".

6. Il ressort des pièces du dossier que, si M. C réside en France depuis quatre ans dont trois durant sa minorité, il a déjà fait l'objet de deux mesures d'éloignement qu'il n'a pas exécutées et d'une trentaine de signalisation au fichier des antécédents judiciaires par les services de Marseille et Lyon pour des faits de vol (simple, en effraction ou en réunion avec violences), vente frauduleuse de tabac, détention et usage de stupéfiants, port d'arme blanche sans motif légitime et agression sexuelle. Par ailleurs, s'il ressort des pièces du dossier que M. C souffre d'une addiction aux médicaments pour laquelle il bénéficie du dispositif d'accompagnement en réseau pour l'accès aux soins psychiatriques et addictologiques des jeunes migrants en errance à Lyon, il ne ressort pas de ces pièces que le défaut d'un tel suivi entraîne des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qu'il ne pourrait effectivement bénéficier en Algérie d'un traitement approprié à son addiction. Enfin, il soutient, sans le justifier, qu'il est démuni d'attaches en Algérie où il y a vécu 16 ans. En conséquence, pour ces raisons et malgré la circonstance que M. C bénéficie d'un contrat jeune majeur, conclu avec la métropole de Lyon, la mesure d'éloignement ne saurait, dès lors, être regardée comme portant une atteinte disproportionnée à son droit de mener une vie privée et familiale normale eu égard aux buts poursuivis par une telle décision.

En ce qui concerne la décision refusant d'accorder un délai de départ volontaire :

7. Le 3° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que l'autorité administrative peut refuser l'octroi d'un délai de départ volontaire lorsque le comportement de l'étranger présente un risque de soustraire à la mesure d'éloignement dont il fait l'objet. Selon les dispositions des 1°, 5° et 8° de l'article L. 612-3 du même code, une telle situation peut résulter, sauf circonstance particulière, de l'absence de toute demande de titre de séjour après être entré sur le territoire de manière irrégulière, de la soustraction à une précédente mesure d'éloignement et de l'absence de garanties suffisantes de représentation, notamment parce que l'étranger ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité ou encore s'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts.

8. M. C soutient qu'il ne représente pas une menace pour l'ordre public en l'absence de condamnation, malgré les nombreuses signalisations dont il a fait l'objet. Toutefois, ainsi qu'il a été relevé dans le jugement du 23 novembre 2022, il a fait l'objet, le 24 février 2022, d'une condamnation délictuelle à 4 mois d'emprisonnement, prononcée par le Tribunal pour enfants pour des faits commis le 4 juin 2021. En tout état de cause, il ressort des pièces du dossier que M. C s'est soustrait à l'exécution de précédentes mesures d'éloignement et qu'il n'a pas respecté, à plusieurs reprises, les mesures d'assignation à résidence prises à son encontre. Au vu de ces seules circonstances, la préfète du Rhône a pu, sans commettre d'erreur d'appréciation, retenir l'existence d'un risque que le requérant se soustraie à l'obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet et refuser, en conséquence, de lui accorder un délai de départ volontaire.

En ce qui concerne l'interdiction de retour :

9. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. () ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour () l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

10. Il ressort des pièces du dossier que M. C a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français qui n'est assortie d'aucun délai de départ volontaire. Or, le requérant ne justifie d'aucune circonstance humanitaire de nature à faire obstacle au prononcé d'une décision d'interdiction de retour sur le territoire français. Par ailleurs, il résulte de ce qui a été dit précédemment qu'il s'y maintient en situation irrégulière malgré les précédentes mesures d'éloignement citées précédemment dont il a fait l'objet, et qu'il ne justifie aucunement de liens privés et familiaux en France où il est, de surcroît, défavorablement connu des services de police ainsi qu'il a été dit aux points précédents. Dans ces conditions, la préfète du Rhône a pu, sans méconnaître les dispositions précitées des articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, prononcer à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de 36 mois, laquelle ne présente pas, dans les circonstances de l'espèce, un caractère disproportionné.

11. Il résulte de tout ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation des décisions du 13 janvier 2024. Par suite, sa requête doit être rejetée ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : M. C est provisoirement admis à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C, et à la préfète du Rhône.

Copie en sera adressée à Me Imbert Minni.

Rendu public par mis à disposition au greffe le 18 janvier 2024.

Le magistrat désigné,

P. Borges-Pinto

Le greffier,

T. Clément

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui la concerne ou à tous commissaire de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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