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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2403381

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2403381

mardi 23 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2403381
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème chambre
Avocat requérantLANTHEAUME

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 4 avril 2024, M. B A, représenté par Me Lantheaume, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 4 mars 2024 par lequel la préfète du Rhône a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Rhône, à titre principal, de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " ou " salarié " dans un délai de trente jours à compter de la notification du jugement à intervenir et de le munir dans l'attente d'une autorisation provisoire de séjour avec droit au travail et, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation dans le même délai ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision de refus de titre de séjour :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est intervenue à l'issue d'une procédure irrégulière, dès lors qu'il n'est pas établi qu'un collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration aurait émis un avis sur son état de santé au vu d'un rapport médical établi par un médecin ne siégeant pas au sein de ce collège ;

- elle est entachée d'une erreur de droit, faute pour la préfète du Rhône d'avoir procédé à un examen particulier de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur de droit, dès lors que la préfète du Rhône lui oppose la liste des métiers dits " en tension " ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à son insertion professionnelle ;

En ce qui concerne la décision l'obligeant à quitter le territoire français :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision de refus de titre de séjour ;

En ce qui concerne les décisions fixant le délai de départ volontaire et le pays de destination :

- elles sont illégales par voie de conséquence de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français.

Des pièces, enregistrées le 26 juin 2024, ont été produites en défense par la préfète du Rhône.

Par une lettre du 27 juin 2024, les parties ont été informées, en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, d'une part, que le jugement à intervenir était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de l'inapplicabilité à un ressortissant marocain des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en tant qu'elles portent sur la délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié" et, d'autre part, que le tribunal était susceptible de procéder d'office à une substitution de base légale entre les dispositions de l'article précité du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et le pouvoir général de régularisation dont dispose l'autorité préfectorale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement du royaume du Maroc en matière de séjour et d'emploi du 9 octobre 1987 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Gros, première conseillère,

- et les observations de Me Chinouf, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant marocain né le 11 octobre 1966, est entré en France le 14 septembre 2019 muni d'un visa de long séjour valant titre de séjour en qualité de conjoint d'une ressortissante française. Il s'est vu délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " valable du 29 juillet 2020 au 28 juillet 2021 puis une carte de séjour pluriannuelle valable du 29 juillet 2021 au 28 juillet 2023 en cette même qualité. Par un arrêté du 8 décembre 2021, le préfet du Rhône a procédé au retrait de cette carte de séjour pluriannuelle et a obligé l'intéressé à quitter le territoire français. Le 18 juillet 2023, M. A a sollicité la délivrance d'un titre de séjour. Par un arrêté du 4 mars 2024, dont le requérant demande l'annulation, la préfète du Rhône a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 9 de l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 visé ci-dessus: " Les dispositions du présent accord ne font pas obstacle à l'application de la législation des deux Etats sur le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l'accord. () ". L'article 3 du même accord stipule que : " Les ressortissants marocains désireux d'exercer une activité professionnelle salariée en France, pour une durée d'un an au minimum, et qui ne relèvent pas des dispositions de l'article 1er du présent accord, reçoivent après contrôle médical et sur présentation d'un contrat de travail visé par les autorités compétentes, un titre de séjour valable un an renouvelable et portant la mention " salarié " () ". Aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. () ".

3. Dès lors que l'article 3 de l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 visé ci-dessus prévoit la délivrance de titres de séjour au titre d'une activité salariée, les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en tant qu'elles concernent les conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France au titre d'une activité salariée, ne sont pas applicables aux ressortissants marocains. La préfète du Rhône ne pouvait, dès lors, légalement se fonder sur ces dispositions.

4. Toutefois, lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur un autre fondement que le texte dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assorti le fondement sur lequel la décision aurait dû être prononcée.

5. Les stipulations de l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 visé ci-dessus n'interdisent pas au préfet, dans l'exercice du pouvoir discrétionnaire dont il dispose sur ce point, d'apprécier, en fonction de l'ensemble des éléments de la situation personnelle de l'intéressé, l'opportunité d'une mesure de régularisation de la situation d'un ressortissant marocain qui ne remplirait pas les conditions auxquelles est subordonnée la délivrance de plein droit d'un titre de séjour en qualité de salarié.

6. Ainsi, la décision attaquée trouve son fondement légal dans le pouvoir général de régularisation de l'autorité préfectorale qui peut être substitué aux dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en tant qu'elles concernent les conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France au titre d'une activité salariée, dès lors que cette substitution de base légale n'a pas pour effet de priver M. A des garanties de procédure qui lui sont offertes par la loi et que l'autorité administrative dispose du même pouvoir d'appréciation dans l'exercice de son pouvoir général de régularisation que lorsqu'elle examine une demande d'admission exceptionnelle au séjour au titre d'une activité salariée présentée sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

7. Il ressort des pièces du dossier que M. A résidait habituellement en France depuis près de quatre ans et demi à la date de la décision attaquée, dont deux en situation régulière. Il a d'abord travaillé au sein de la société Ocito Propreté et Paysages, comme agent de tri du 12 novembre au 6 décembre 2019 puis comme chef d'équipe du 9 décembre 2019 au 26 février 2021. M. A a ensuite intégré la société Keolis le 18 novembre 2021 en qualité de conducteur de navette en contrat à durée déterminée, avant de conclure, le 24 juin 2022, un contrat à durée indéterminée avec cette même société pour un poste de conducteur receveur, qu'il occupait toujours à la date de la décision attaquée. Dans ce cadre, l'intéressé a suivi une formation " Transport des voyageurs " du 16 mai 2022 au 14 juin 2022. Au vu de ces circonstances, en refusant de régulariser la situation de M. A par la délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", la préfète du Rhône a commis une erreur manifeste d'appréciation.

8. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision du 4 mars 2024 par laquelle la préfète du Rhône a refusé de lui délivrer un titre de séjour ainsi que, par voie de conséquence, des décisions l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. L'annulation prononcée ci-dessus implique qu'il soit enjoint à la préfète du Rhône de délivrer à M. A une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et, dans cette attente, de le munir d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de huit jours.

Sur les frais liés au litige :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à M. A d'une somme de 1 200 euros au titre de ses frais d'instance.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 4 mars 2024 par lequel la préfète du Rhône a refusé de délivrer un titre de séjour à M. A, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office est annulé.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète du Rhône de délivrer à M. A une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et, dans cette attente, de le munir d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de huit jours.

Article 3 : L'Etat versera à M. A la somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et à la préfète du Rhône.

Délibéré après l'audience du 2 juillet 2024, à laquelle siégeaient :

M. Clément, président,

Mme Rizzato, première conseillère,

Mme Gros, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 juillet 2024.

La rapporteure,

R. Gros

Le président,

M. ClémentLa greffière,

T. Zaabouri

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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