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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2408855

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2408855

vendredi 13 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2408855
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantBEAUD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 3 et 10 septembre 2024, M. B A, représenté par Me Beaud, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 28 août 2024 par lequel la préfète de l'Ain a fixé le pays à destination duquel il sera éloigné en exécution de l'interdiction judiciaire définitive du territoire français prononcée à son encontre par le tribunal correctionnel de Clermont-Ferrand le 20 mai 2022 et confirmée en appel ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que cette dernière renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors qu'il vit en France depuis 2005 où il a construit son réseau amical et familial ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors que son appartenance à la communauté kurde engendre un risque pour sa sécurité en cas de retour en Turquie.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 septembre 2024, la préfète de l'Ain conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

La présidente du tribunal a désigné Mme Journoud, conseillère, pour statuer sur les requêtes relatives à des mesures d'éloignement adoptées à l'encontre de ressortissants étrangers faisant l'objet d'une détention et aux décisions accompagnant ces mesures.

Vu :

- la désignation d'office de Me Beaud,

- la prestation de serment de M. C, interprète en langue turque et kurde,

- les décisions attaquées et les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir, au cours de l'audience publique, présenté son rapport et entendu :

- les observations de Me Beaud, pour le requérant, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens et qui précise que M. A a formé un recours auprès de la cour nationale du droit d'asile à l'encontre de la décision par laquelle le directeur de l'office français de protection des réfugiés et des apatrides a cessé de lui reconnaitre le statut de réfugié le 22 mars 2024.

- les observations de M. A assisté de M. C, qui répond aux questions posées par la magistrate désignée, et qui justifie son comportement contraire à l'ordre public, intervenu dans le cadre de différends avec des relations professionnelles, par celui de ses victimes, sans prendre conscience de la gravité de celui-ci. M. A indique qu'il a été condamné en tant qu'opposant politique en Turquie et que s'il est éloigné dans son pays d'origine il sera immédiatement incarcéré. Il précise que seul l'un de ses frères et lui-même, étaient engagés en politique et ont été inquiétés, mais que ses parents, désormais décédés, ainsi que le reste de sa famille n'ont jamais été inquiétés par le régime turc qu'il qualifie toutefois d'anti-démocratique. M. A a précisé qu'il n'a aucune famille en France à l'exception d'un cousin éloigné qui vit à Paris. L'intéressé indique qu'il est resté en contact avec sa famille en Turquie par téléphone, mais que c'est parce qu'il craint pour sa sécurité qu'il n'a pas pu se rendre sur place pour enterrer ses parents après leurs décès respectifs. Il indique qu'il n'a plus de contact avec son frère, qui serait membre du PKK et qui se cacherait dans la montagne en Irak depuis 1993. M. A indique enfin qu'il regrette les violences qu'il a commises et demande à ce qu'il soit une dernière fois pardonné pour ses erreurs.

La préfète de l'Ain n'étant ni présente, ni représentée.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, né le 25 janvier 1969 à Bismil (Turquie), de nationalité turque, déclare être entré en France en 2005 où après le rejet de sa demande par l'office français de protection des réfugiés et des apatrides le 5 octobre 2006, il a obtenu le statut de réfugié par décision de la cour nationale du droit d'asile du 22 février 2008. Par un jugement rendu le 20 mai 2022 par le tribunal correctionnel de Clermont-Ferrand, confirmé en toutes ses dispositions relatives aux peines, par la cour d'appel de Rioms le 8 septembre 2022, M. A a été condamné à une peine d'emprisonnement de 3 ans, assortie d'une peine d'interdiction de porter ou détenir une arme soumise à autorisation pour une durée de 10 ans et une peine d'interdiction définitive du territoire français, pour les faits de " violence avec usage ou menace d'une arme suivie d'incapacité supérieure à 8 jours en récidive ". L'intéressé a fait l'objet le 22 mars 2024 d'une décision de retrait du statut de réfugié par le directeur de l'office français de protection des réfugiés et des apatrides. Par arrêté du 28 août 2024, dont M. A demande l'annulation alors qu'il est détenu au centre pénitentiaire de Bourg-en-Bresse, le préfet de l'Ain a fixé le pays de destination en exécution de la peine d'interdiction définitive du territoire français à laquelle il a été condamnée.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 921-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire sur le fondement des dispositions de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, la décision attaquée indique les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Celles-ci permettent d'en comprendre le sens et d'en contester utilement le bien fondé. Elle est ainsi suffisamment motivée.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. (). ".

5. En l'espèce, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'arrêté en litige emporte des conséquences disproportionnées sur le droit de M. A à mener une vie privée et familiale normale, ou manifestement excessives sur l'ensemble de sa situation personnelle dès lors que, célibataire et sans charge de famille, il n'établit pas malgré sa durée de présence sur le territoire français en situation régulière depuis l'obtention du statut de réfugié en 2008, qu'il a installé le centre de ses intérêts personnels et familiaux sur le territoire français, ni avoir développé une intégration socio-professionnelle notable. Par ailleurs, M. A ne démontre pas être dépourvu de toutes attaches sociales et familiales en Turquie où résident sa famille, à l'exception de ses parents désormais décédés, selon ses propres déclarations en audition le 29 mai 2024 et à l'audience. Par suite, M. A n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté contesté aurait porté une atteinte disproportionnée à son droit à mener une vie privée et familiale normale au regard des buts qu'il poursuit. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit, dès lors, être écarté.

6. En troisième lieu, les circonstances dont fait état M. A, rappelées aux points précédents, ne sont pas suffisantes pour constituer des circonstances particulières de nature à entacher la décision refusant de lui délivrer un titre de séjour d'une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de cette décision sur sa situation personnelle.

7. En dernier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

8. Il appartient à l'étranger qui conteste son éloignement de démontrer qu'il y a des raisons sérieuses de penser que, si la mesure incriminée était mise à exécution, il serait exposé à un risque actuel et réel de se voir infliger des traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Toutefois, le fait que la personne ait la qualité de réfugié est un élément qui doit être particulièrement pris en compte par les autorités. Dès lors, la personne à qui le statut de réfugié a été retiré, mais qui a conservé la qualité de réfugié, ne peut être éloignée que si l'administration, au terme d'un examen approfondi de sa situation personnelle prenant particulièrement en compte cette qualité, conclut à l'absence de risque pour l'intéressé de subir un traitement prohibé par les stipulations précitées dans le pays de destination.

9. Pour prendre l'arrêté en litige, la préfète de l'Ain a indiqué que si dans ses observations recueillies au préalable au centre pénitentiaire de Bourg-en-Bresse, M. A a invoqué les risques que son appartenance à la communauté kurde lui feraient courir en cas de retour en Turquie, les faits qui ont présidé à son départ de Turquie ont eu lieu il y a près de 20 ans et que sa famille réside dans cet Etat sans être inquiétée, que l'intéressé ne fait valoir aucun élément actuel et probant permettant de regarder ses craintes en cas de retour dans son pays d'origine comme étant fondées, pas plus qu'il ne justifie d'un risque réel, personnel et sérieux d'être exposé à des peines et traitement proscrits par l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du fait de sa seule appartenance à la communauté kurde.

10. A l'audience M. A soutient qu'il encoure des risques pour sa sécurité en cas de retour en Turquie dès lors qu'il aurait milité dans l'opposition politique kurde. Toutefois en l'absence de pièces au dossier à l'exception du courrier par lequel l'intéressé aurait formulé un recours devant la cour nationale du droit d'asile le 22 mai dernier, les allégations de M. A qui se borne à indiquer à l'audience qu'il sera immédiatement incarcéré s'il est éloigné en Turquie compte-tenu de son activité politique antérieure à 2005, sont dépourvues de toute précision et de tout élément de preuve circonstancié et personnel. Par suite, M A n'établit pas que sa vie ou sa liberté serait menacée en cas de retour dans son pays d'origine ou qu'il serait exposé à des peines ou traitements contraires à l'articles 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

11. Il résulte de ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 28 août 2024 par lequel la préfète de l'Ain a fixé le pays de destination en exécution de l'interdiction définitive du territoire prononcée à son encontre par le tribunal correctionnel de Clermont-Ferrand le 20 mai 2022. Ses conclusions accessoires, tendant à l'application des dispositions combinées des article L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, doivent, par voie de conséquence, également être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et à la préfète de l'Ain.

Copie en sera adressée à Me Beaud.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 septembre 2024.

La magistrate désignée,

L. Journoud

La greffière,

A. Senoussi

La République mande et ordonne à la préfète de l'Ain en ce qui la concerne ou à tous commissaire de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

N°2408855

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