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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2015299

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2015299

vendredi 17 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2015299
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5e Section - 4e Chambre
Avocat requérantCABINET COLL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 22 septembre 2020 et 5 mai 2022, M. C D, représenté par Me Coll, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite de rejet née du silence gardé par le ministre de l'intérieur sur sa demande de mutation à La Réunion dans le cadre du mouvement polyvalent outre-mer des agents du corps d'encadrement et d'application de la police nationale organisé au titre de l'année 2020 ;

2°) d'annuler l'arrêté du ministre de l'intérieur prononçant les mutations des fonctionnaires au titre de l'année 2020 pour le poste auquel il a candidaté ;

3°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de modifier la liste des fonctionnaires mutés et de lui accorder sa mutation ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- sa requête est recevable ;

- la décision implicite de rejet de sa demande est insuffisamment motivée ;

- les décisions attaquées ont été prises au terme d'une procédure irrégulière ; préalablement à l'avis de la commission administrative paritaire il n'y a pas eu d'examen de sa situation personnelle ; cette commission était irrégulièrement composée faute de comporter des représentants du personnel au même grade que l'agent ou au grade immédiatement supérieur ;

- le ministre s'est estimé lié par l'avis de cette commission ;

- ils sont entachés d'une erreur de droit ; l'administration ne s'est pas prioritairement fondée sur le barème de mutation qu'elle a elle-même fixé dans sa circulaire DGPN n° 18-01239 du 3 avril 2018 ;

- ils sont entachés d'une erreur manifeste d'appréciation ; il justifie d'une ancienneté et d'un barème de mutation supérieurs à ceux de M. B ; l'administration ne justifie pas des motifs sur lesquels elle s'est fondée pour prendre les décisions attaquées ; en particulier il n'est pas établi que M. B a demandé sa mutation au titre du rapprochement de conjoint ; en comparaison avec la candidature de ce fonctionnaire, il dispose du centre de ses intérêts matériels et moraux à La Réunion ;

- ils méconnaissent le principe d'égalité de traitement.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 mars 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la requête est tardive ; le télégramme ne constitue pas une décision faisant grief ;

- la commission administrative paritaire n'étant plus saisie pour avis, les moyens relatifs à la régularité de sa consultation sont inopérants ;

- les autres moyens soulevés par M. D ne sont pas fondés.

La procédure a été communiquée à M. A B, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Blusseau, conseiller,

- et les conclusions de M. Degand, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. C D, brigadier-chef de la police nationale, a présenté une demande de mutation le 14 novembre 2019 au titre du mouvement polyvalent outre-mer des agents du corps d'encadrement et d'application de la police nationale pour l'année 2020 avec pour unique vœu la police de La Réunion. Par un télégramme du 26 mars 2020, le ministre de l'intérieur a diffusé la liste des fonctionnaires bénéficiant d'une mutation à compter du 1er septembre 2020 dans le cadre de ce mouvement, sur lequel le nom de l'intéressé ne figurait pas. Le 22 mai 2020, il a formé un recours gracieux contre la décision refusant de faire droit à sa demande. Du silence de l'administration, une décision implicite de rejet est née. M. D demande au tribunal d'annuler la décision rejetant implicitement sa demande de mutation et l'arrêté du ministre de l'intérieur prononçant les mutations au titre de l'année 2020 des fonctionnaires sur le poste sur lequel il avait candidaté.

Sur les fins de non-recevoir opposées par le ministre de l'intérieur :

2. En premier lieu, d'une part, aux termes du premier alinéa de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. / () ". Aux termes de l'article R. 421-2 du même code : " Sauf disposition législative ou réglementaire contraire, dans les cas où le silence gardé par l'autorité administrative sur une demande vaut décision de rejet, l'intéressé dispose, pour former un recours, d'un délai de deux mois à compter de la date à laquelle est née une décision implicite de rejet. Toutefois, lorsqu'une décision explicite de rejet intervient avant l'expiration de cette période, elle fait à nouveau courir le délai de recours. ". Aux termes de l'article R. 421-5 de ce code : " Les délais de recours contre une décision administrative ne sont opposables qu'à la condition d'avoir été mentionnés, ainsi que les voies de recours, dans la notification de la décision. ". Ces dernières dispositions ne régissent pas l'opposabilité des délais de recours contre les décisions implicites de rejet, qui, par définition, ne font l'objet d'aucune notification.

3. D'autre part, en vertu des dispositions de l'article L. 112-2 du code des relations entre le public et l'administration, la règle énoncée au premier alinéa de l'article L. 112-6 du même code, selon laquelle les délais de recours contentieux ne sont pas opposables à l'auteur d'une demande, y compris d'un recours gracieux ou hiérarchique, lorsque l'accusé de réception prévu à l'article L. 112-3 du même code ne lui a pas été transmis ou ne comporte pas les indications exigées par l'article R. 112-5 de ce code, n'est pas applicable dans les relations entre l'administration et ses agents. Aucune autre disposition législative ou réglementaire non plus qu'aucun principe ne subordonne par ailleurs l'opposabilité du délai de recours contre une décision implicite de rejet d'une demande adressée par un fonctionnaire ou un agent public en cette qualité à son administration à la délivrance par celle-ci à l'intéressé d'informations sur ce délai.

4. Il ressort des pièces du dossier que, le 14 novembre 2019, M. D a demandé à participer au mouvement de mutation outre-mer au titre de l'année 2020. Si l'administration a gardé le silence sur cette demande pendant plus de deux mois, il ressort des pièces du dossier que, le 26 mars 2020, le ministre de l'intérieur a diffusé la liste des fonctionnaires mutés à La Réunion par télégramme. Si, ainsi que le fait valoir le ministre de l'intérieur, ce télégramme n'avait vocation qu'à informer des demandes de mutation ayant reçu un avis favorable à la suite de la commission préparatoire par une diffusion à l'ensemble des directions d'emploi et services concernés de la police nationale et que cette liste a ensuite été définitivement arrêtée par un arrêté ministériel, il est constant que ce n'est qu'à la suite de la diffusion dudit télégramme que la décision rejetant la demande de mutation de M. D a été révélée. Il suit de là que cette diffusion constitue le point de départ du délai de recours tendant à l'annulation de la décision rejetant implicitement la demande de M. D. Il ressort également des pièces du dossier que l'intéressé a formé un recours gracieux le 22 mai 2020 et qu'une décision implicite de rejet de ce recours est née du silence gardé par l'administration. Par suite, la fin de non-recevoir tirée de ce que les conclusions à fin d'annulation de la décision implicite rejetant la demande de mutation présentées par M. D dans le cadre de sa requête enregistrée le 22 septembre 2020 sont tardives doit être écartée.

5. En deuxième lieu, contrairement à ce que fait valoir le ministre de l'intérieur et ainsi qu'il est dit au point précédent, la requête de M. D doit être regardée comme dirigée, non pas contre le télégramme du 26 mars 2020 par lequel les fonctionnaires ont été informés des candidatures retenues pour une mutation outre-mer, mais contre le tableau de mutation révélé par ce télégramme. En outre, le ministre de l'intérieur n'établit pas, ni même n'allègue que la mutation de ces agents a fait l'objet d'une autre forme de publicité plus spécifique. Par suite, la fin de non-recevoir tirée de l'irrecevabilité de la requête de M. D, en ce qu'elle serait dirigée contre le télégramme du 26 mars 2020, lequel ne constitue pas un acte faisant grief susceptible de recours, doit être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

6. Aux termes des dispositions de l'article 60 de la loi du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique de l'Etat, dans sa rédaction alors applicable : " I. - L'autorité compétente procède aux mutations des fonctionnaires en tenant compte des besoins du service. /II. - Dans toute la mesure compatible avec le bon fonctionnement du service et sous réserve des priorités instituées à l'article 62 bis, les affectations prononcées tiennent compte des demandes formulées par les intéressés et de leur situation de famille. Priorité est donnée : /1° Au fonctionnaire séparé de son conjoint pour des raisons professionnelles ; /()/ 4° Au fonctionnaire qui justifie du centre de ses intérêts matériels et moraux dans une des collectivités régies par les articles 73 et 74 de la Constitution ou en Nouvelle-Calédonie ; () ".

7. Lorsque, dans le cadre d'un mouvement de mutation, un poste a été déclaré vacant, l'administration doit comparer l'ensemble des candidatures dont elle est saisie, au titre des mutations, en fonction, d'une part, de l'intérêt du service, d'autre part, si celle-ci est invoquée, de la situation de famille des intéressés appréciée, pour ce qui concerne les agents qui demandent leur mutation, compte tenu des priorités fixées par les dispositions de l'article 60 de la loi du 11 janvier 1984. L'administration doit également tenir compte de l'ancienneté dans le corps, de l'expérience professionnelle et du grade des candidats ainsi que des caractéristiques du poste à pourvoir.

8. L'administration fait valoir que pour faire droit à la demande de mutation de M. B elle s'est fondée sur les dispositions précitées de l'article 60 de la loi du 11 janvier 1984, que ce fonctionnaire a bénéficié de sa mutation au titre du rapprochement de conjoint alors que M. D a demandé une mutation à La Réunion en raison de ce qu'il y dispose du centre de ses intérêts matériels et moraux. Toutefois, ainsi que le soutient M. D, il ne ressort d'aucune des pièces du dossier, en particulier de celles produites par le ministre en défense, que M. B a obtenu sa mutation en qualité de conjoint et bénéficie ainsi, tout comme M. D, d'un droit de priorité au titre de l'article 60 de la loi du 11 janvier 1984. Il s'ensuit qu'en refusant de faire droit à la demande de mutation de M. D, le ministre de l'intérieur doit être regardé comme ayant commis une erreur de fait. Par suite, le requérant est fondé à demander l'annulation de la décision implicite refusant de faire droit à sa demande de mutation au titre de l'année 2020 ainsi que, par voie de conséquence, celle de l'arrêté procédant à la mutation de M. B.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Eu égard au motif d'annulation retenu, l'exécution du présent jugement implique seulement que le ministre de l'intérieur et des outre-mer réexamine la situation de M. D. Il y a lieu, en l'espèce, de lui enjoindre d'y procéder dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à M. D d'une somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1 : La décision par laquelle le ministre de l'intérieur a implicitement refusé de faire droit à la demande de mutation de M. D au titre de l'année 2020 est annulée.

Article 2 : L'arrêté individuel de mutation de M. B est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de réexaminer la situation de M. D dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'Etat versera à M. D une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête de M. D est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. C D, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à M. A B.

Délibéré après l'audience du 24 février 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Aubert, présidente,

M. Julinet, premier conseiller,

M. Blusseau, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 mars 2023.

Le rapporteur,

A. BLUSSEAU

La présidente,

S. AUBERT

La greffière,

A. LOUART

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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