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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2020737

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2020737

jeudi 10 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2020737
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation6e Section - 3e Chambre
Avocat requérantCABINET DELVOLVE & TRICHET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 7 décembre 2020 et 23 septembre 2022, Mme B C D, représentée par Me Delvolvé, demande au tribunal :

1°) de condamner l'État à lui verser la somme de 150 000 euros en réparation du préjudice subi du fait de l'illégalité de sa révocation du service par une décision de la ministre des armées du 23 février 2018 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 5 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision du 23 février 2018 de la ministre des armées refusant de renouveler son contrat à durée déterminée et de le transformer en contrat à durée indéterminée a été annulée pour erreur de droit, par le jugement n°1806065 du tribunal administratif de Paris, du 6 février 2020 ;

- elle est fondée à obtenir réparation du préjudice subi à la suite du refus illégal de renouveler son contrat à durée déterminée au sein du ministère des armées ;

- son préjudice financier s'élève à 10 026,636 euros en raison de la perte de revenus qu'elle a subie. Elle a également subi un préjudice du fait qu'elle a dû contracter deux emprunts auprès d'un proche pour des montants de 4 200 euros et 2 400 euros afin d'assurer sa défense dans le cadre des actions judiciaires qu'elle a intentées ;

- elle a subi un préjudice lié à la dégradation de son état de santé et un préjudice moral ;

- l'ensemble de ses préjudices devra être réparé à hauteur de la somme de 150 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 octobre 2022, le ministre des armées conclut à ce que les prétentions de la requérante soient ramenées à de plus justes proportions et au rejet des conclusions présentées en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique de l'État ;

- la loi n° 2012-347 du 12 mars 2012 relative à l'accès à l'emploi titulaire et à l'amélioration des conditions d'emploi des agents contractuels dans la fonction publique, à la lutte contre les discriminations et portant diverses dispositions relatives à la fonction publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- les conclusions de M. Abrahami, rapporteur public,

- et les observations de Me Delvolvé, représentant Mme C D.

Considérant ce qui suit :

1. Par contrat signé par les services du Premier ministre le 24 juin 2010, Mme C D a été recrutée en qualité de chargée de mission au sein de la coordination nationale du renseignement, à compter du 22 mars 2010, pour une durée de trois ans, puis mise à disposition du ministère des armées, au sein de la direction du renseignement militaire (DRM), à compter du 1er juin 2011. Par contrat du 20 juin 2012, Mme C D a été engagée, pour une durée de trois ans à compter du 1er juillet 2012, pour exercer les fonctions d'adjoint stratégie du sous-directeur exploitation à la DRM, puis par contrat du 23 juillet 2014, courant du 1er juillet 2014 au 30 juin 2017, en qualité de conseiller spécial à la stratégie du renseignement d'intérêt militaire. Par un dernier contrat du 4 août 2016 expirant le 30 juin 2018, Mme C D a été engagée pour exercer les fonctions d'adjointe au directeur de la stratégie de la direction du renseignement militaire. Par courrier du 6 juin 2017, Mme C D a été informée qu'à l'issue de son contrat, ce dernier sera requalifié en contrat de travail à durée indéterminée. Par une décision du 23 février 2018, la ministre des armées a décidé de ne pas reconduire son contrat de travail à durée déterminée au-delà du 30 juin 2018 et l'a informée qu'elle serait radiée des cadres du ministère des armées le 1er juillet 2018. Par un jugement du 6 février 2020, le tribunal a annulé cette décision pour erreur de droit. Ce jugement a été confirmé par un arrêt n° 20PA02423 de la cour administrative d'appel de Paris du 28 janvier 2022, devenu définitif. Par une demande préalable du 3 août 2020, reçue le 5 août suivant, Mme C D a sollicité auprès de la ministre des armées la réparation du préjudice né de l'absence de renouvellement de son contrat. Cette demande a été implicitement rejetée. Par la présente requête, Mme C D demande à ce que l'État soit condamné à lui verser la somme de 150 000 euros en réparation du préjudice subi du fait de l'illégalité de la décision du 23 février 2018.

Sur la responsabilité de l'État :

2. Aux termes de l'article 6 bis de la loi du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique de l'Etat, dans sa rédaction issue de la loi du 12 mars 2012 relative à l'accès à l'emploi titulaire et à l'amélioration des conditions d'emploi des agents contractuels dans la fonction publique, à la lutte contre les discriminations et portant diverses dispositions relatives à la fonction publique, en vigueur à la date de licenciement de Mme C D : " () Tout contrat conclu ou renouvelé en application des mêmes articles 4 et 6 avec un agent qui justifie d'une durée de services publics effectifs de six ans dans des fonctions relevant de la même catégorie hiérarchique est conclu, par une décision expresse, pour une durée indéterminée./ La durée de six ans mentionnée au deuxième alinéa du présent article est comptabilisée au titre de l'ensemble des services effectués dans des emplois occupés en application des articles 4, 6, 6 quater, 6 quinquies et 6 sexies. Elle doit avoir été accomplie dans sa totalité auprès du même département ministériel, de la même autorité publique ou du même établissement public. () / Lorsqu'un agent atteint l'ancienneté mentionnée aux deuxième à quatrième alinéas du présent article avant l'échéance de son contrat en cours, celui-ci est réputé être conclu à durée indéterminée. L'autorité d'emploi lui adresse une proposition d'avenant confirmant cette nouvelle nature du contrat. () ". Il résulte de ces dispositions que lorsqu'un agent demande la transformation de son contrat en contrat à durée indéterminée, il appartient au juge administratif, saisi par l'intéressé, de rechercher, en recourant au besoin à la méthode du faisceau d'indices, si en dépit de l'existence de plusieurs employeurs apparents, l'agent peut être regardé comme ayant accompli la durée nécessaire de services publics effectifs auprès d'un employeur unique. Ces indices peuvent être notamment les conditions d'exécution du contrat, en particulier le lieu d'affectation de l'agent, la nature des missions qui lui sont confiées et l'existence ou non d'un lien de subordination vis-à-vis du chef du service concerné.

3. Toute illégalité fautive commise par l'administration constitue une faute susceptible d'engager sa responsabilité, dès lors qu'elle présente un lien de causalité suffisamment direct et certain avec les préjudices subis.

4. Il résulte de l'instruction que la décision du 23 février 2018 par laquelle la ministre des armées a décidé de ne pas reconduire le contrat de travail à durée déterminée de Mme C D au-delà du 30 juin 2018 a été annulée par l'arrêt n° 20PA02423 de la cour administrative d'appel de Paris du 28 janvier 2022, devenu définitif, au motif que l'intéressée avait accompli la durée nécessaire de services publics effectifs auprès d'un employeur unique, en l'espèce le ministère de la défense, et remplissait par suite les conditions de l'article 6 bis précité de la loi du 11 janvier 1984 pour obtenir la transformation en contrat à durée indéterminée de son contrat de recrutement à durée déterminée. Par suite, Mme C D est fondée à obtenir la condamnation de l'État au titre des préjudices présentant un lien direct et certain avec la faute née de l'illégalité de la décision du 23 février 2018.

Sur les préjudices :

En ce qui concerne l'aggravation de l'état de santé de la requérante :

5. Mme C D soutient que l'absence de renouvellement de son contrat est à l'origine d'une dégradation de son état de santé, marquée par une aggravation de son diabète, ayant nécessité quatre arrêts de travail et la prescription de deux périodes successives de mi-temps thérapeutique puis de trois mois d'arrêt complet de travail et trois mois de mi-temps thérapeutique. Toutefois, si l'intéressée produit plusieurs avis d'arrêt de travail datés du 27 novembre 2017, de décembre 2017, des mois de janvier, février et mars 2018, ainsi qu'une fiche médicale d'aptitude du 20 février 2018 prévoyant un mi-temps thérapeutique et deux décisions du 27 juillet 2018 la plaçant en mi-temps partiel thérapeutique au taux de 50 % du 20 février au 20 mars 2018 inclus, puis du 21 mars au 21 mai 2018 inclus, ces documents ne permettent pas, à eux seuls d'établir, que la dégradation de l'état de santé de la requérante, qui était déjà placée en arrêt de travail lors de l'édiction de la décision du 23 février 2018 lui signifiant le non-renouvellement de son contrat de travail à durée déterminée au-delà du 30 juin 2018, serait en lien direct et certain avec la faute commise par l'administration. Il s'ensuit que la requérante ne peut prétendre à être indemnisée à ce titre.

En ce qui concerne le préjudice financier :

6. En vertu des principes généraux qui régissent la responsabilité de la puissance publique, un agent public irrégulièrement radié de son corps d'origine a droit à la réparation intégrale du préjudice qu'il a effectivement subi du fait de la mesure illégalement prise à son encontre. Sont ainsi indemnisables les préjudices de toute nature avec lesquels l'illégalité commise présente, compte tenu de l'importance respective de cette illégalité et des fautes relevées à l'encontre de l'intéressé, un lien direct de causalité. Pour l'évaluation du montant de l'indemnité due, doit être prise en compte la perte du traitement ainsi que celle des primes et indemnités dont l'intéressé avait, pour la période en cause, une chance sérieuse de bénéficier, à l'exception de celles qui, eu égard à leur nature, à leur objet et aux conditions dans lesquelles elles sont versées, sont seulement destinées à compenser les frais, charges ou contraintes liés à l'exercice effectif des fonctions. Enfin, il y a lieu de déduire, le cas échéant, le montant des rémunérations que l'agent a pu se procurer par son travail au cours de la période d'éviction.

7. D'une part, il résulte de l'instruction que Mme C D a été engagée au sein du ministère des armées jusqu'au 30 juin 2018, où elle percevait un salaire mensuel net de 6 387,96 euros. La requérante a ensuite bénéficié des allocations chômage pour la période du 6 juillet au 31 août 2018, au cours de laquelle elle a perçu une indemnité de 6 582,06 euros. Par suite, la requérante est fondée à obtenir le versement de la différence entre le salaire auquel elle aurait pu prétendre au sein du ministère des armées et les indemnités qu'elle a effectivement perçues au titre des allocations de chômage, soit la somme de 9 600,74 euros.

8. D'autre part, si la requérante établit avoir contracté deux emprunts auprès d'un proche, pour des montants de 4 200 euros et 2 400 euros afin d'assurer sa défense dans le cadre des actions judiciaires qu'elle a intentées, il résulte de l'instruction que ces prêts n'étaient pas assortis d'intérêts. Il s'ensuit que la requérante n'est pas fondée à obtenir le versement d'une somme au titre de ce chef de préjudice.

En ce qui concerne le préjudice moral :

9. Mme C D soutient que l'absence de renouvellement de son contrat a été à l'origine d'un préjudice moral et de troubles dans les conditions d'existence, caractérisés notamment par la baisse soudaine de ses revenus, la dégradation de l'estime de soi, sa dévalorisation professionnelle au sein du ministère des armées et l'angoisse causée par l'obligation de rechercher rapidement un nouvel emploi lui procurant des revenus suffisants. A cet égard, dans un courrier du 6 juin 2017, le chef du service des ressources humaines civiles au sein du ministère des armées avait indiqué à la requérante que son contrat à durée déterminée serait requalifié en contrat à durée indéterminée à l'issue des six ans de services accomplis, soit le 1er juillet 2018, de sorte que Mme C D a été prise au dépourvue en apprenant le non-renouvellement de son contrat. Dans les circonstances de l'espèce, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral et des troubles dans les conditions d'existence de la requérante en condamnant l'État à lui verser une somme de 3 500 euros.

10. Il résulte de tout ce qui précède que l'État versera à Mme C D une somme globale de 13 100,74 euros. Cette somme portera intérêts au taux légal à compter de la date du présent jugement.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante dans la présente instance, le versement d'une somme de 1 500 euros au titre des frais que Mme C D a exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'État versera à Mme C D la somme de 13 100,74 euros en réparation de ses préjudices. Cette somme portera intérêts au taux légal à compter de la date du présent jugement.

Article 2 : L'État versera la somme de 1 500 euros à Mme C D, en application des dispositions de l'article L. 761-1du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C D et au ministre des armées.

Délibéré après l'audience du 20 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Versol, présidente,

M. Pény, premier conseiller,

M. Doan, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 novembre 2022.

Le rapporteur,

A. A

La présidente,

F. VersolLa greffière,

A Cardon

La République mande et ordonne au ministre des armées, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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