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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2103318

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2103318

lundi 24 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2103318
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2e Section - 2e Chambre
Avocat requérantCABINET COLL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 17 février 2021 et des mémoires enregistrés les 23 et 29 mars 2023, ces derniers non communiqués, M. B C, représenté par Me Coll, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 3 juillet 2017 par laquelle le directeur général de l'Assistance Publique-Hôpitaux de Paris l'a suspendu de ses fonctions pour une durée de quatre mois ;

2°) de condamner l'Assistance Publique-Hôpitaux de Paris à lui verser une somme de 35 000 euros au titre des préjudices qu'il a subis, assortie des intérêts légaux à compter de la date de notification de sa demande indemnitaire préalable ;

3°) de mettre à la charge de l'Assistance Publique-Hôpitaux de Paris une somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'administration a commis une faute en le suspendant de ses fonctions, alors que la procédure disciplinaire n'a pas été menée jusqu'à son terme et qu'un non-lieu a été prononcé dans le cadre de la procédure pénale ;

- il a été privé de sa rémunération normale entre le 1er juillet 2017 et le 1er mars 2019 ;

- il a subi un préjudice financier du fait de la perte des primes, des congés annuels et des jours de compte épargne temps ;

- il a été privé du bénéfice du droit à congé bonifié, qui lui avait été accordé à partir du mois de décembre 2017 ;

- il a subi un préjudice moral et des troubles dans ses conditions d'existence, qui doivent être indemnisés à hauteur de 10 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 20 février 2023, l'Assistance Publique - Hôpitaux de Paris conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les conclusions tendant à l'annulation de la décision de suspension de fonctions sont irrecevables en raison de leur tardiveté, et, en ce qui concerne les conclusions indemnitaires, que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 2 mars 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 23 mars 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n°86-33 du 9 janvier 1986 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- et les conclusions de M. Lahary, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. B C, agent titulaire, exerçait les fonctions d'aide-soignant au sein du service de psychiatrie adulte de l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière, relevant de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP). Par un arrêté en date du 24 mai 2017, il a été suspendu de ses fonctions, à titre conservatoire, jusqu'au 1er juin 2017, à la suite d'un signalement portant sur des faits concernant une patiente prise en charge dans ce service. Par un arrêté du 2 juin 2017, la suspension de fonctions de M. C a été prolongée jusqu'au 7 juin 2017, dans l'attente des conclusions de l'enquête qui a été diligentée à la suite de ce signalement. Par un arrêté du 3 juillet 2017, M. C a été suspendu de ses fonctions pour une durée de quatre mois. Le conseil de discipline a été saisi le 8 septembre 2017. Par un arrêté du 9 novembre 2017, la suspension de fonctions de M. C a été prolongée jusqu'au 2 mars 2018. M. C, qui a été placé en garde à vue le 28 novembre 2017, a été mis en examen le 1er décembre 2017 pour viol sur personne vulnérable et a été soumis à un contrôle judiciaire, lui faisant notamment interdiction de se livrer à l'activité professionnelle d'aide-soignant ou toute autre activité paramédicale. Il a également eu interdiction formelle de se rendre en milieu hospitalier, sauf en cas de raison médicale impérative. M. C a fait valoir ses droits à la retraite au 1er septembre 2018. Par la présente requête, M. C demande au tribunal d'annuler la décision du 3 juillet 2017 par laquelle le directeur général de l'AP-HP l'a suspendu de ses fonctions pour une durée de quatre mois, et de condamner l'AP-HP à lui verser une somme de 35 000 euros au titre des préjudices qu'il estime avoir subis.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

2. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. "

3. Par la présente requête, M. C demande au tribunal l'annulation de la décision du 3 juillet 2017 par laquelle le directeur général de l'AP-HP l'a suspendu de ses fonctions pour une durée de quatre mois. Cette décision a été notifiée à l'intéressé le 13 juillet 2017 et mentionnait les voies et délais de recours, le délai de recours contentieux expirant le 14 septembre 2017. Par suite, les conclusions tendant à son annulation, enregistrées le 17 février 2021, sont irrecevables et doivent être rejetées.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité pour faute :

4. La circonstance que M. C n'ait pas contesté en temps utile, par la voie d'un recours pour excès de pouvoir, la légalité de la décision du 3 juillet 2017 par laquelle le directeur général de l'AP-HP l'a suspendu de ses fonctions pour une durée de quatre mois ne fait pas obstacle à ce qu'il invoque, s'il s'y croit fondé, l'illégalité fautive de cette mesure, même devenue définitive, à l'appui de conclusions tendant à l'indemnisation des préjudices qu'il estime avoir subis.

5. L'article 30 de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires dispose que : " En cas de faute grave commise par un fonctionnaire, qu'il s'agisse d'un manquement à ses obligations professionnelles ou d'une infraction de droit commun, l'auteur de cette faute peut être suspendu par l'autorité ayant pouvoir disciplinaire qui saisit, sans délai, le conseil de discipline. / Le fonctionnaire suspendu conserve son traitement, l'indemnité de résidence, le supplément familial de traitement et les prestations familiales obligatoires. Sa situation doit être définitivement réglée dans le délai de quatre mois. "

6. La suspension prise sur le fondement des dispositions de l'article 30 de la loi du 13 juillet 1983 peut être prononcée lorsque les faits imputés à l'intéressé présentent un caractère suffisant de vraisemblance et de gravité, sans préjudice de l'issue de la procédure disciplinaire. Eu égard à la nature de l'acte de suspension prévu par ces mêmes dispositions et à la nécessité d'apprécier, à la date à laquelle cet acte a été pris, la condition de légalité tenant au caractère vraisemblable de certains faits, il appartient au juge de statuer au vu des informations dont disposait effectivement l'autorité administrative au jour de sa décision.

7. Il résulte de l'instruction que le 18 mai 2017, un médecin et le chef de service du service de psychiatrie adultes du groupe hospitalier La Pitié-Salpêtrière - Charles-Foix ont signalé à leur hiérarchie des faits concernant une patiente, hospitalisée et traitée par électroconvulsivothérapie (ECT), qui venait d'être prise en charge à la suite d'une crise suicidaire. Cette patiente a indiqué avoir eu des relations sexuelles avec un agent, depuis le mois de janvier 2017, et a précisé que la décision de cet agent de mettre fin à cette relation amoureuse avait été le fait générateur de cette crise suicidaire. Dans le cadre de l'enquête administrative qui a été diligentée, il est apparu que cet agent était M. C, dont le numéro de téléphone mobile personnel a été retrouvé parmi les numéros enregistrés dans le téléphone de la patiente. Le rapport du cadre de santé du service de psychiatrie adultes, en date du 22 mai 2017, relate les déclarations circonstanciées faites par la patiente, le 18 mai 2017, aux cadres du service. Reçu en entretien le 24 mai 2017 dans le cadre de cette enquête, M. C a reconnu entretenir une relation " amicale " avec la patiente, et lui avoir donné son numéro de téléphone personnel dans ce cadre. À l'issue de l'enquête administrative et à la date de la première décision de suspension, l'administration a considéré qu'il était avéré que M. C avait donné son numéro de téléphone personnel à la patiente, fait constitutif d'une faute disciplinaire et d'une faute professionnelle en ce qu'il ne permettait plus d'assurer la distance nécessaire entre les intéressés. L'existence de relations sexuelles sur le lieu de travail et pendant les heures de service n'a quant à elle pas été considérée comme avérée.

8. Le 9 juin 2017, de nouveaux éléments, et notamment des échanges entre M. C et la patiente en question, via la messagerie " Whatsapp ", ont été portés à la connaissance de l'administration, faisant apparaître que la relation en cause excédait un caractère strictement " amical ", et que M. C avait eu des relations sexuelles avec l'intéressée. M. C a reconnu l'existence de ces relations sexuelles lors de l'entretien préalable à la procédure disciplinaire qui s'est tenu le 3 juillet 2017. Il a invoqué, pour justifier ce comportement à l'égard d'une personne en situation de particulière vulnérabilité, la circonstance qu'il s'agissait d'une relation extra-professionnelle " relevant de la sphère privée ". L'enquête administrative a également permis de recueillir de nombreux témoignages d'agents du service, confirmant le caractère inapproprié des relations que M. C entretenait avec la patiente, et révélant que, par ailleurs, M. C était connu pour visionner des contenus à caractère pornographique sur son lieu de travail et pendant ses heures de service. La procédure disciplinaire a été engagée à l'encontre de M. C au motif qu'il a entretenu une relation sexuelle et amoureuse avec une patiente vulnérable pendant l'hospitalisation de cette dernière dans un service de psychiatrie. Par conséquent, les faits reprochés à M. C, qui a reconnu avoir eu des relations intimes pendant plusieurs mois avec une patiente suivie psychiatriquement, c'est-à-dire une personne vulnérable, doivent être regardés comme présentant un caractère suffisant de vraisemblance et de gravité de nature à justifier la nouvelle mesure de suspension conservatoire pour une durée de quatre mois prise à l'encontre de l'intéressé le 3 juillet 2017.

9. Il résulte de ce qui précède que la décision de suspension de fonctions dont M. C a fait l'objet n'étant entachée d'aucune illégalité, le directeur général de l'AP-HP n'a commis aucune faute de nature à engager la responsabilité de l'AP-HP. M. C n'est donc pas fondé à rechercher l'engagement de la responsabilité de l'AP-HP sur le terrain de la responsabilité pour faute. La circonstance qu'il a, au terme de la procédure pénale diligentée à son encontre, bénéficié d'un non-lieu est en outre sans incidence sur la légalité de la décision litigieuse, qui s'apprécie à la date à laquelle elle a été prise et qui n'est en tout état de cause pas conditionnée, s'agissant d'une simple mesure de suspension présentant un caractère préventif, à l'exactitude matérielle des faits qui en sont à l'origine.

En ce qui concerne la responsabilité sans faute :

10. M. C soutient que, si la mesure de suspension devait être considérée comme légalement prise au regard des dispositions de l'article 30 de la loi du 13 juillet 1983, cette mesure a toutefois été à l'origine de préjudices importants, constitutifs d'une rupture d'égalité devant les charges publiques engageant la responsabilité sans faute de l'AP-HP.

11. La responsabilité de la puissance publique peut se trouver engagée, même sans faute, sur le fondement du principe d'égalité des citoyens devant les charges publiques, lorsqu'une mesure légalement prise a pour effet d'entraîner, au détriment d'une personne physique ou morale, un préjudice grave et spécial, qui ne peut être regardé comme une charge lui incombant normalement.

12. En l'espèce, le non-lieu prononcé dans le cadre de la procédure pénale, dont M. C fait état, est sans incidence sur le fait qu'à la date de la décision de suspension dont il a fait l'objet, la condition tenant au caractère suffisant de vraisemblance et de gravité des faits qui lui étaient reprochés était remplie. L'administration pouvait, dès lors, le suspendre légalement de ses fonctions. En outre, dès lors qu'ainsi qu'il a été dit plus haut au point 1, M. C a été mis en examen le 1er décembre 2017 pour viol sur personne vulnérable et a été soumis à un contrôle judiciaire strict, lui faisant notamment interdiction de se livrer à son activité professionnelle d'aide-soignant ou toute autre activité paramédicale et de se rendre dans tout hôpital sauf impérieux motifs médicaux, l'interdiction d'exercer son activité trouvait sa cause dans cette mise en examen et ce contrôle judiciaire strict et non dans la décision administrative de suspension. Par ailleurs, la décision de faire valoir ses droits à la retraite de manière anticipée n'a été imposée ni par l'administration, ni par le juge pénal, et ne résulte que du seul choix de l'intéressé. Enfin, la durée écoulée entre la première décision suspendant M. C le 24 mai 2017 et son admission à la retraite le 1er septembre 2018 n'est pas, dans les circonstances de l'espèce, et eu égard notamment à sa durée et à la nature des faits reprochés et dont l'exactitude matérielle a été partiellement admise par l'intéressé lui-même, de nature à regarder le préjudice, notamment matériel, subi comme présentant un caractère anormal. Par ailleurs, M. C n'a pas été autorisé à bénéficier des congés bonifiés pour la période du 27 décembre 2017 au 24 février 2018 pour les motifs qui lui ont été exposés dans la décision du directeur des ressources humaines de l'AP-HP en date du 29 novembre 2017, à savoir qu'il ne justifiait pas d'une durée minimale de service ininterrompue de trente-six mois. M. C n'établit pas que cette décision, qu'il n'a pas contestée devant le juge de l'excès de pouvoir, aurait été illégale. Enfin, il ne résulte pas de l'instruction que le préjudice moral allégué par M. C trouverait sa cause non pas dans les accusations portées contre lui par la plaignante et dans la procédure pénale qui s'en est suivie, mais dans les mesures de suspension de fonctions purement conservatoires prises à son encontre. Il résulte de ce qui précède que M. C n'est donc pas davantage fondé à rechercher l'engagement de la responsabilité de l'AP-HP sur le terrain de la responsabilité sans faute.

13. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que la requête de M. C doit être rejetée en toutes ses conclusions.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B C et à l'Assistance Publique - Hôpitaux de Paris.

Délibéré après l'audience du 12 avril 2023, à laquelle siégeaient :

M. Sorin, président,

M. Errera, premier conseiller,

M. Halard, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 avril 2023.

Le rapporteur,

A. ALe président,

J. SORINLa greffière,

B. CHAHINE

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

2/2-

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