jeudi 21 novembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2212669 |
| Type | Décision |
| Publication | D |
| Formation | 5e Section - 1re Chambre |
| Avocat requérant | MARTIN |
Vu la procédure suivante :
Par une ordonnance du 8 juin 2022, enregistrée le jour même au greffe du tribunal, le président du tribunal administratif de Rennes a transmis au tribunal, en application des dispositions de l'article R. 351-3 du code de justice administrative, la requête présentée par M. A D.
Par cette requête, enregistrée au greffe du tribunal administratif de Rennes le 30 mai 2022 et un mémoire complémentaire enregistré le 18 juillet 2024, M. D, représenté par Me C, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 31 mars 2022 par laquelle le ministre de l'intérieur et des outre-mer à refuser de l'autoriser à souscrire un contrat d'engagement en qualité de sous-officier de gendarmerie ;
2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de lui délivrer une autorisation à souscrire un contrat d'engagement en qualité de sous-officier de gendarmerie, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à défaut, de réexaminer sa situation dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision contestée a été signée par une autorité incompétente ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d'un vice de procédure et de détournement de pouvoir dès lors qu'il n'est pas établi que l'enquête administrative sur laquelle elle se fonde ait été conduite dans le respect des dispositions du code de la sécurité intérieure et du code de procédure pénale applicables, en particulier, s'agissant de la consultation du fichier de Traitement d'antécédents judiciaires (TAJ) ;
- elle est entachée d'erreur de fait ou, à tout le moins, d'erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'il n'a jamais fait l'objet d'une condamnation judiciaire et qu'il présente toutes les garanties requises pour l'exercice des fonctions de sous-officier de gendarmerie.
Par un mémoire en défense enregistré le 24 mai 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut à l'incompétence territoriale du tribunal et fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
Par une ordonnance du 19 juillet 2024, la clôture de l'instruction a, en dernier lieu, été fixée au 30 août 2024 à 12 heures.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la défense ;
- le code de la sécurité intérieure ;
- le code de procédure pénale ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le décret n° 2005-850 du 27 juillet 2005 relatif aux délégations de signature des membres du Gouvernement ;
- le décret n° 2008-952 du 12 septembre 2008 portant statut particulier du corps des sous-officiers de gendarmerie ;
- le décret n° 2013-728 du 12 août 2013 portant organisation de l'administration centrale du ministère de l'intérieur et du ministère des outre-mer,
- l'arrêté du 12 août 2013 portant organisation de la direction générale de la gendarmerie nationale ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Lamarche,
- et les conclusions de Mme Kanté, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. D a été admis au concours d'admission dans le corps des sous-officiers de gendarmerie lors de la session du mois de septembre 2021. Par une décision du 31 mars 2022, le ministre de l'intérieur a toutefois refusé de l'autoriser à souscrire un contrat d'engagement en qualité de sous-officier de gendarmerie. Par la présente requête, l'intéressé demande l'annulation de cette décision.
Sur l'exception d'incompétence territoriale :
2. Aux termes de l'article R. 312-1 du code de justice administrative : " Lorsqu'il n'en est pas disposé autrement par les dispositions de la section 2 du présent chapitre ou par un texte spécial, le tribunal administratif territorialement compétent est celui dans le ressort duquel a légalement son siège l'autorité qui, soit en vertu de son pouvoir propre, soit par délégation, a pris la décision attaquée. ()".
3. Le ministre de l'intérieur fait valoir que la décision contestée ayant été signée par le sous-directeur des compétences à la direction générale de la gendarmerie nationale (DGGN) située à Issy-les-Moulineaux (92), le tribunal administratif de Cergy-Pontoise est territorialement compétent. Toutefois, cette décision a été signée au nom et pour le compte du ministre de l'intérieur, lequel siège à Paris. Par conséquent, le tribunal administratif de Paris est territorialement compétent pour se prononcer sur les conclusions tendant à l'annulation de la décision en litige. Par suite, l'exception d'incompétence territoriale soulevée par le ministre de l'intérieur doit être écartée.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
4. En premier lieu, aux termes de l'article 1er du décret du 27 juillet 2005 relatif aux délégations de signature des membres du Gouvernement : " A compter du jour suivant la publication au Journal officiel de la République française de l'acte les nommant dans leurs fonctions ou à compter du jour où cet acte prend effet, si ce jour est postérieur, peuvent signer, au nom du ministre ou du secrétaire d'Etat et par délégation, l'ensemble des actes, à l'exception des décrets, relatifs aux affaires des services placés sous leur autorité : / 4° () Les chefs des services composant la direction générale de la gendarmerie nationale, () ".
5. Aux termes de l'article 1er de l'arrêté du 12 août 2013 portant organisation de la direction générale de la gendarmerie nationale visé ci-dessus : " I.- La direction générale de la gendarmerie nationale comprend : / () / -la direction des personnels militaires de la gendarmerie nationale ; () ". Son article 18 précise que " Pour l'exercice de ses attributions, la direction des personnels militaires de la gendarmerie nationale comprend la sous-direction de la politique des ressources humaines, la sous-direction de la gestion du personnel, la sous-direction des compétences et la sous-direction de l'accompagnement du personnel. () ". Enfin, l'article 21 de cet arrêté dispose : " La sous-direction des compétences : / -détermine, en lien avec les directions et services de la direction générale de la gendarmerie nationale, les compétences nécessaires à l'exécution des missions de la gendarmerie selon une logique de gestion prévisionnelle des emplois et des compétences avec une analyse pluriannuelle ; / -élabore la stratégie des ressources humaines nécessaire à l'ajustement, aux plans qualitatifs et quantitatifs, des compétences individuelles et collectives, ainsi que des savoir-faire critiques, combinant les leviers recrutement, formation, gestion et externalisation ; / -conduit une politique partenariale de gestion prévisionnelle des effectifs et des compétences avec les acteurs privés, institutionnels et internationaux. "
6. La décision contestée a été signée par M. B C, nommé sous-directeur des compétences le 15 avril 2019. Par une décision du 23 août 2019 régulièrement publiée au Journal officiel de la République française le 25 août suivant, celui-ci a reçu délégation du directeur des personnels militaires de la gendarmerie nationale pour signer, au nom du ministre de l'intérieur, tous actes, arrêtés et décisions, à l'exclusion des décrets, dans la limite des attributions de la sous-direction des compétences. Il résulte de la combinaison des dispositions précédemment citées que la décision en litige portant refus d'autorisation à souscrire un contrat d'engagement en qualité de sous-officier de gendarmerie relevait des attributions de la sous-direction des compétences de la gendarmerie nationale. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision contestée doit être écarté.
7. En deuxième lieu, l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration fixe la liste des décisions administratives individuelles défavorables devant être motivées. En l'espèce, la décision contestée refusant d'autoriser M. D à souscrire un contrat d'engagement en qualité de sous-officier de gendarmerie n'a pas le caractère d'une sanction. Par ailleurs, la réussite au concours ne lui conférait aucun droit à être engagé de sorte que la décision en litige n'a pour effet, ni de refuser à l'intéressé un avantage qui constituerait, pour lui, un droit, ni de retirer ou d'abroger une décision créatrice de droits. Par suite, la décision contestée n'est pas au nombre des décisions qui doivent être motivées en application des dispositions de l'article L. 211-1 du code des relations entre le public et l'administration. Le moyen tiré du défaut de motivation de la décision attaquée doit, dès lors, être écarté.
8. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 114-1 du code de la sécurité intérieure : " Les décisions administratives de recrutement () concernant soit les emplois publics participant à l'exercice des missions de souveraineté de l'Etat, soit les emplois publics ou privés relevant du domaine de la sécurité ou de la défense () peuvent être précédées d'enquêtes administratives destinées à vérifier que le comportement des personnes physiques ou morales intéressées n'est pas incompatible avec l'exercice des fonctions ou des missions envisagées ". Aux termes de l'article L. 234-1 de ce code : " Un décret en Conseil d'Etat fixe la liste des enquêtes administratives mentionnées à l'article L. 114-1 qui donnent lieu à la consultation des traitements automatisés de données personnelles mentionnés à l'article 230-6 du code de procédure pénale, y compris pour les données portant sur des procédures judiciaires en cours, dans la stricte mesure exigée par la protection de la sécurité des personnes et la défense des intérêts fondamentaux de la Nation. () ". Aux termes de l'article L. 234-2 du même code : " La consultation prévue à l'article L. 234-1 est faite par des agents individuellement désignés et spécialement habilités : / 1° De la police et de la gendarmerie nationales ; / 2° Dans des conditions fixées par le décret en Conseil d'Etat mentionné à l'article L. 234-1, des services spécialisés de renseignement mentionnés à l'article L. 811-2. / Dans des conditions déterminées par décret en Conseil d'Etat, elle peut également être effectuée par des personnels investis de missions de police administrative désignés selon les mêmes procédures ". Par ailleurs, aux termes de l'article R. 40-23 du code de procédure pénale : " Le ministre de l'intérieur (direction générale de la police nationale et direction générale de la gendarmerie nationale) est autorisé à mettre en œuvre un traitement automatisé de données à caractère personnel, dénommé " traitement d'antécédents judiciaires ", dont les finalités sont celles mentionnées à l'article 230-6 ". Aux termes de l'article R. 40-29 de ce code : " I. - Dans le cadre des enquêtes prévues () aux articles L. 114-1, L. 234-1 et L. 234-2 du code de la sécurité intérieure, les données à caractère personnel figurant dans le traitement qui se rapportent à des procédures judiciaires en cours ou closes, à l'exception des cas où sont intervenues des mesures ou décisions de classement sans suite, de non-lieu, de relaxe ou d'acquittement devenues définitives, ainsi que des données relatives aux victimes, peuvent être consultées, sans autorisation du ministère public, par les personnels de la police et de la gendarmerie habilités selon les modalités prévues au 1° et au 2° du I de l'article R. 40-28. / Cette consultation peut également être effectuée par : / - des personnels investis de missions de police administrative individuellement désignés et spécialement habilités par le représentant de l'Etat. L'habilitation précise limitativement les motifs qui peuvent justifier pour chaque personne les consultations autorisées. () ".
9. Il résulte de l'ensemble de ces dispositions que si l'enquête administrative menée notamment en vue du recrutement d'un militaire peut donner lieu à la consultation de traitements de données à caractère personnel, c'est à la condition que soient respectées les dispositions relatives à la désignation et à l'habilitation des agents autorisés à procéder à cette consultation. Ces conditions sont posées pour que soient respectées tant la protection des informations contenues dans ces traitements automatisés que la protection de la vie privée des personnes faisant l'objet d'une mention dans ces fichiers. Il appartient à l'administration de justifier devant les juges du fond, si une contestation est initiée sur ce point, de ce que l'agent ayant procédé à la consultation prévue par l'article L. 234-1 du code de la sécurité intérieure bénéficiait effectivement de la désignation individuelle et de l'habilitation spéciale prévues par la loi.
10. Il ressort des pièces du dossier que, dans le cadre de l'enquête administrative dont a fait l'objet M. D aux fins de vérifier que son comportement n'était pas incompatible avec les fonctions de sous-officier de gendarmerie, a été consulté, le 28 octobre 2021, le traitement automatisé de données à caractère personnel dénommé " traitement d'antécédents judiciaires " (TAJ). Pour justifier de ce que l'agent qui a procédé à cette consultation était individuellement désigné et spécialement habilité à cette fin, le ministre de l'intérieur, en défense, produit la notification individuelle des droits d'accès dans le cadre des enquêtes administratives datée du 30 octobre 2020 par laquelle le directeur général de la gendarmerie nationale a habilité l'adjudante Séverine Parent à consulter le TAJ à compter du 1er septembre 2018. Par suite, M. D n'est pas fondé à soutenir que la décision contestée aurait prise à l'issue d'une procédure irrégulière et serait entachée d'un détournement de pouvoir.
11. En quatrième et dernier lieu, aux termes de l'article L. 4132-1 du code de la défense : " Nul ne peut être militaire : / () 3° S'il ne présente les aptitudes exigées pour l'exercice de la fonction ; (). Ces conditions sont vérifiées au plus tard à la date du recrutement. () ". Aux termes de l'article L. 114-1 du code de sécurité intérieure dans sa rédaction applicable à l'espèce : " Les décisions administratives de recrutement, d'affectation, d'autorisation, d'agrément ou d'habilitation, prévues par des dispositions législatives ou réglementaires, concernant soit les emplois publics participant à l'exercice des missions de souveraineté de l'Etat, soit les emplois publics ou privés relevant du domaine de la sécurité ou de la défense, () peuvent être précédées d'enquêtes administratives destinées à vérifier que le comportement des personnes physiques ou morales intéressées n'est pas incompatible avec l'exercice des fonctions ou des missions envisagées / Ces enquêtes peuvent donner lieu à la consultation de traitements automatisés de données à caractère personnel relevant de l'article 31 de la loi n° 78-17 du 6 janvier 1978 relative à l'informatique, aux fichiers et aux libertés, à l'exception des fichiers d'identification. Les conditions dans lesquelles les personnes intéressées sont informées de cette consultation sont précisées par décret. () ". Aux termes de l'article 12 du décret du 12 septembre 2008 portant statut particulier du corps des sous-officiers de gendarmerie : " Le contrat d'engagement est souscrit et autorisé par le ministre de l'intérieur suivant les modalités fixées par arrêté. / Le contrat prend effet à la date prévue dans le contrat ou, à défaut, à la date de sa signature ".
12. Il résulte de ces dispositions qu'il appartient à l'autorité compétente d'apprécier, dans l'intérêt du service, si les candidats à des emplois participant à l'exercice des missions de souveraineté de l'Etat ou relevant du domaine de la sécurité ou de la défense, présentent les garanties requises pour l'exercice des fonctions auxquelles leur recrutement donne accès.
13. Il ressort des pièces du dossier que, pour refuser d'autoriser le contrat d'engagement de M. D, le ministre de l'intérieur s'est fondé sur le fait, révélé par la consultation du traitement d'antécédents judiciaires (TAJ), que l'intéressé a fait l'objet d'une procédure judiciaire, le 16 novembre 2019, pour voyeurisme commis sur mineur avec utilisation d'un moyen pour apercevoir à son insu et sans consentement ses parties intimes. Le requérant ne conteste pas la matérialité des faits qui lui sont reprochés mais soutient qu'ils constituent un acte isolé et n'ont donné lieu à aucune condamnation. Toutefois, de tels faits, au demeurant commis peu de temps avant la présentation de sa candidature, sont incompatibles avec les garanties de moralité et d'exemplarité exigées d'un candidat qui est recruté pour exercer des fonctions dans la gendarmerie. La circonstance que ces faits n'aient donné à aucune poursuite pénale n'est pas de nature à remettre en cause l'appréciation portée par le ministre de l'intérieur. En outre, l'effacement de la mention de cette affaire du fichier du traitement des antécédents judiciaires et le fait de justifier d'un bulletin n° 2 du casier judiciaire vierge n'interdisaient pas au ministre de l'intérieur, dans l'intérêt du service, de s'opposer à son recrutement en raison de faits regardés comme incompatibles avec l'exercice des fonctions auxquelles le requérant postulait. Dans ces conditions, le ministre de l'intérieur n'a pas commis d'erreur d'appréciation en refusant d'autoriser M. D à souscrire un contrat d'engagement en qualité de sous-officier de gendarmerie.
14. Il résulte de tout de ce qui précède que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 31 mars 2022.
Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :
15. Le présent jugement, qui rejette les conclusions aux fins d'annulation présentées par M. D, n'appelle, par lui-même, aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte présentées par le requérant doivent être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
16. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise à ce titre à la charge de l'Etat qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. D est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A D et au ministre de l'intérieur.
Délibéré après l'audience du 7 novembre 2024 à laquelle siégeaient :
M. Ho Si Fat, président,
Mme Lamarche, première conseillère,
M. Maréchal, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 novembre 2024.
La rapporteure,
M. LamarcheLe président,
F. Ho Si FatL'assesseure la plus ancienne,
C. Kante
La greffière,
V. Lagrède
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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